La Vague de Mme Ingrid Astier chez Les Arènes / Equinox

Bonjour à tous, cette semaine sur le divan Mme Ingrid Astier pour son roman La Vague chez Les Arènes / Equinox.

Sur la presqu’île de Tahiti, la fin de la route est le début de tous les possibles. Chacun vient y chercher l’aventure. Pour les plus téméraires, elle porte le nom de Teahupo’o, la plus belle vague du monde.
La plus dangereuse aussi. Hiro est le surfeur légendaire de La Vague. Après sept ans d’absence, sa sœur Moea retrouve leur vallée luxuriante. Et Birdy, un ancien champion de surf brisé par le récif. Arrive Taj, un Hawaïen sous ice, qui pense que tout lui appartient.
Mais on ne touche pas impunément au paradis.
Bienvenue en enfer.
Ici c’est Teahupo’o, le mur de crânes.

Voici réellement un véritable coup de coeur que ce roman, pas besoin de 100 litres de sang pour faire un très très bon roman.

Que font les médias de passez en silence ce roman qui pour moi est une véritable perle!

En plus dans un cadre Polynesien des plus enchanteur réussir à faire ce roman je trouve sa très fort.

Cette vague va vous emporter je vous le guarantie.

Voici une superbe interview, vous allez rentrer dans la création de ce magnifique roman.

Ce Roman est Sélectionné pour Le Prix du Festival Paris Polar

Bienvenue sur le divan du concierge, là, nous changeons complètement de la Seine pour Tahiti. Ingrid, peux-tu nous dire comment t’est venue l’idée de ce roman ?

L’idée a mis longtemps à maturer. Ce roman, je le portais en moi depuis 2010. Depuis ma rencontre avec Tahiti, grâce à Lire en Polynésie, qui a changé ma vie, et le livre Teahupo’o, la vague mythique de Tahiti du grand photographe de sports extrêmes Tim McKenna. Une révélation. Je suis alors tombée amoureuse d’une vague.

En Polynésie, j’ai découvert un rapport à l’océan viscéral, qui me convient parfaitement, et des relations humaines qui vont droit à l’essentiel. Si on prend du recul, on réalise que mon œuvre se bâtit autour de la nature. C’est ma colonne vertébrale. Du fleuve (Quai des enfers) à l’océan Pacifique (La Vague).

« Même le chant le plus pur des oiseaux ne tue pas le venin du destin ». Île paradisiaque et pourtant pas si paradisiaque que ça, tu en montres aussi la noirceur, non ?

Depuis l’enfance, j’ai toujours aimé voir le dessous des cartes. Si je mangeais un gâteau, je voulais rencontrer le pâtissier, observer ses gestes, les disséquer. Je ne suis pas quelqu’un qui se contente d’ingérer — les aliments comme le savoir. Les gens m’intriguent aussi par leur façon de parler — le premier des exotismes. L’exotisme des lieux est venu plus tard.

J’ai gardé ce réflexe : aller vers la différence, la sonder, sans la simplifier. Au bout du monde, l’envers du décor a encore plus de poids. La carte postale est un leurre. C’est une fenêtre qui ment. La littérature rend sa dimension au paysage, et son envergure aux personnes. Grâce à elle, les lieux comme les gens sont des coffres-forts, non du carton-pâte ou des figurants.

Par ailleurs, la fragilité de la beauté m’a toujours impressionnée. On peut mettre des heures à bâtir une forteresse de sable, joliment crénelée, qu’une seule et unique vague viendra balayer. Ou un coup de pied… Certaines personnes sont comme ces vagues : elles ont la destruction dans le sang.

Quant à la Polynésie, elle est la proie de sa beauté. Sois belle et tais-toi, semble lui dire la carte postale. Entonne tes chants sans cacher tes pleurs, lui dit le roman. La Polynésie est le plus bel endroit du monde qu’il m’ait été donné d’arpenter. Voilà pourquoi sa souffrance y semble décuplée. Saccager le sublime relève du cynisme comme de la perversion. En même temps, l’homme semble très doué pour mettre le ver dans le fruit — fût-il du paradis. Et comme l’écrit Chantal T. Spitz, il est grand temps d’en finir avec le mythe du bon sauvage et la « litanie colonialement correcte »…

photo de Mr Tim McKenna

Comment es-tu rentrée dans le monde du surf ?

On ne rentre pleinement dans le monde du surf qu’avec une planche. Je n’avais que mes bras et mes jambes pour moi. Mais je suis un animal aquaphile. Qu’on me mette une flaque ou un océan devant le nez, et je ne vois plus les heures passer. J’aime aussi nager en situations extrêmes, que ce soit en maillot de bain en décembre pour la 40e Traversée de l’Oise ou à l’épaule de la vague de Teahupo’o. Dans l’eau vive, je sais qui je suis. J’y vais pour rencontrer mon moi profond.

Après, ce furent des rencontres fortes avec les vrais surfeurs tahitiens : Vetea David, dit ‘Poto’, Matehau Tetopata, Kauli Vaast, Tehotu Wong, Timothée Faraire… et d’autres, comme Simon Thornton, un Australien qui charge des grosses vagues en bodyboard, ou Michaël Vautor, autant à l’aise en bateau qu’en longboard. La croisée avec Baptiste Gossein, que la vague a retourné et privé de ses jambes, a été l’uppercut de ce voyage. J’ai aussi vu combien la vague attirait le gratin du surf mondial. Tu es au bout du monde, à l’incroyable PK0 (point kilométrique zéro), et sur le bateau en route vers la vague, tu as un Péruvien, par exemple, comme Jonathan Gubbins, qui traque les swells de la planète.

photo de Mr Tim McKenna

Parle-nous de Teahupo’o, qui est présent dans toutes les pages du roman ?

Je ne saurais pas parler de Teahupo’o… Je respecte trop ce lieu et ses habitants du bout de la route pour les enfermer dans quelques phrases. Les Polynésiens nous reprochent parfois notre côté beau parleur. Alors, un roman, c’est prendre le temps. Prendre le temps d’écouter une histoire. On n’est pas entre deux portes, on n’est pas entre deux hâtes. Le roman est le lieu de l’écoute. Comme au temps des conteurs. Je prends ce rôle comme un héritage : polir mon histoire, polir mon savoir, écouter, recueillir, laisser décanter puis m’adresser aux lecteurs comme s’ils étaient posés sur des pierres ou des troncs d’arbres dans un coin de village et que je leur distille, mot à mot, l’esprit d’un lieu, l’élixir des gens (car l’âme est le concentré de l’humanité).

Teahupo’o est le PK0 de la presqu’île de Tahiti. Le bout de la route. Le début des possibles, face à la plus belle vague du monde… Un lieu qui m’a aimantée comme un coup de foudre.

Carlos Nogales rides a XXL wave at Teahupoo, Tahiti on Jully 22, 2015

J’ai aimé tes personnages : Hiro, Taj, Moea, Lascar… Peux-tu nous en parler et nous dire quel fut le plus dur à créer ?

Reva, sans hésitation aucune. Reva est le personnage le plus mystérieux du roman. Après des romans policiers qui avaient exigé une longue immersion (Quai des enfers, Angle mort, Haute Voltige), j’ai ressenti en Polynésie une telle puissance des lieux et des gens, que je n’ai eu d’autre envie que de bâtir une intrigue qui repose sur le mystère absolu : ce que chacun est, incarne et cache. Tu peux passer ta vie à croiser tous les jours la même personne sans même soupçonner un millième de ce qu’elle est. Il arrive que cette inconnue soit toi-même…

On a trop de rapports de surface. La Vague est un roman de la plongée. Dans la vague, dans les êtres, au cœur des vallées et des âmes.

Reva est un personnage solitaire comme un phare. La dernière flamme du briquet. Elle montre qu’un personnage peut, à lui seul, porter le suspense d’un roman. C’est un personnage-abysse. Vertigineux. Tragique.

Hiro porte en lui la culture polynésienne, il est le pont entre une pensée ancestrale et la modernité. C’est un Tahitien en contact permanent avec la nature, côté mer (la vague de Teahupo’o) et côté montagne (les cultures dans sa vallée de la cascade Tupe). Plus il veut faire le bien, plus il se plante.

Taj vient d’Hawaï. Tout semble lui réussir : les compétitions, les sponsors, les femmes… Mais c’est une question de vernis. J’aime la littérature qui débute là où la carte postale finit. Hors cadre. Et là où le vernis tombe. Hors champ.

Moea est la sœur de Hiro. Une femme qui a vécu le drame honteusement banal de bien trop de femmes : l’acharnement des violences conjugales — le diable sous son propre toit.

Lascar, lui, est un sage moderne. Rire est parfois l’attitude la plus philosophique du monde… Et plaisanter la juste distance avec l’absurdité.

Tous les personnages de la vague mettent à mal la question du héros. On plonge dans leurs failles, on sonde leurs faiblesses. Jusqu’à découvrir que rien ne dénude plus les êtres que l’amour. La Vague est donc un roman matriciel : les hommes se réfugient au cœur de la vague, au creux des femmes et dans la matrice des cathédrales.

photo de Mr Tim McKenna

As-tu une anecdote sur ton roman à partager avec nous ?

Je me souviens de mon premier jour à Teahupo’o. On parle de Tahiti, de son soleil radieux et de ses plages de sable blanc. Très bien.

J’étais seule au bout de la route. Et… Il pleuvait. À torrents. Loin d’être radieux, loin d’être blanc, le sable était noir à Teahupo’o. On était à mille milles de la carte postale. Autant dire dans le vivant, dans le vibrant. Tout pouvait arriver car rien n’était figé. Des chiens errants erraient, affairés à leurs affaires de chiens. On dit les Polynésiens discrets, voire taiseux.

Un petit groupe m’observait.

J’étais complètement décalée, immobile et solitaire, au milieu des chiens pelés et des trombes d’eau.

Au bout d’une demi-heure, un homme a voulu savoir.

Ce que je faisais là, sans bouger.

Ce fut le début de l’histoire.

La Polynésie qui venait à moi, lentement mais sûrement.

Quelle musique accompagnerait le mieux ton roman ?

Blue sky white sand de Puddu Varano. C’est un duo italiano-danois d’électro. Ils sont chez Murena Records — ça reste très aquatique ! Plus sérieusement, ce morceau est litanique-obsessionnel, mélancolique comme un soleil de midi qui narguerait votre spleen nocturne.

Californication des Red Hot Chili Peppers, qu’écoute Lascar dans le roman, directement inspiré par le bateau de Michaël Vautor, le vrai taxi-boat de Teahupo’o sur la Vague…

Ou Angelo, bien sûr. Un chanteur de Raiatea qu’on entend d’île en île en Polynésie.

La page 307 m’a glacé le sang. Parle-nous de Tomati. Comment t’est venu ce chapitre ?

C’est le chapitre qui m’a sans doute le plus impactée émotionnellement. Tomati incarne le drame d’une flopée de jeunes en Polynésie. Des adolescents qui souffrent de ne pas trouver leur équilibre dans l’acculturation — et dans la vie tout court. Le frottement de deux cultures est un mécanisme complexe. L’apport extérieur est un enrichissement comme une menace. La langue tahitienne se perd. Pendant longtemps, il fut interdit de parler le reo tahiti. Autour de quoi se fait l’identité ? Comment s’ouvrir sans s’oublier ?

Les Polynésiens étaient foncièrement tournés vers la mer. De grands marins, des pêcheurs hors pair. S’ils tournent le dos à la mer, où seront leurs repères ? Le cas de Tomati est un cas-limite. Il incarne cette frange grise de la population : défavorisée, noyée dans l’alcool et la banalisation de la violence, rompue au sordide, pour qui la drogue, et plus particulièrement l’ice (une drogue synthétique sous forme de cristaux de méthamphétamines) promet des paradis artificiels. L’argent paraît l’eldorado. La promesse d’une reconnaissance sociale.

Tomati cherche des réponses. L’ice semble toutes les donner. Au royaume des ténèbres, comment résister au chant des sirènes ?

Là, on n’est pas dans la fable. Mais dans le mur de béton de la réalité.

Ces récits, je suis allée comme toujours les chercher. Au plus près.

Qu’est-ce qui t’a le plus marquée sur l’île de Tahiti ? Et peux-tu nous expliquer ton dessin page 399 ?

Je suis plus que marquée par la Polynésie : elle m’a imprimée. Nulle surprise que le tatouage y ait une place aussi magistrale. Par-delà la beauté et la majesté de la nature, le rapport au temps est extraordinaire en Polynésie : il retrouve de la durée. Alors que le temps parisien me semble fragmenté.

Le débit langagier est très différent aussi : les Polynésiens ne sont pas dans cette frénésie de dire. Ils prennent le temps d’observer et n’ont pas besoin de tout commenter. Aujourd’hui, le commentaire est le fléau de la pensée moderne. Il faut tout juger, tout commenter. Comme s’il fallait remplir l’espace jusqu’à saturation. Le vide va devenir plus précieux que l’or…

Et puis, en Polynésie, mon totémisme et mon mysticisme se sentent bien.

Quant à la page 399, c’est simple : au moment des remerciements, je ne me voyais pas graver des noms sacrés dans le langage formaté des polices de caractères usuelles. Je voulais revenir à la main pour cet acte fondamental de saluer les gens qui donnent de la force aux lignes. Alors j’ai dessiné. Très vite, la forme du compas hawaïen (un compas sidéral) s’est imposée. En hommage aux solides connaissances astronomiques des habitants du Pacifique. À Tahiti, on parle d’Avei’a — de Chemins d’étoiles. « Le ciel est au marin aussi familier que la mer »… J’ai fait trois voyages en Polynésie. Par trois fois, les êtres humains furent mon unique boussole.

photo de Mr Tim McKenna

Quel est ton livre de chevet actuellement ?

Une sainte trinité : Moana, rencontre avec la biodiversité sous-marine polynésienne de Yann Hubert (Au Vent des îles), ph 10 de Pierre Hermé et le Carnet « des Pyrénées » d’Eugène Delacroix. Les deux premiers sont des grosses bêtes : j’aime qu’ils prennent de la place dans mon lit. Les livres gardent cette capacité de me faire rêver. Ce qu’aucune tablette ne saurait remplacer. Flâner à travers les pages, les ouvrir pour être retenue par l’une d’elles, comme un coup de foudre qui ne s’explique pas, voilà le charme inégalé.

Ainsi, j’ouvre Moana, et je tombe sur les anémones qui n’ont pas de squelette — je suis fascinée. J’essaie de m’imaginer sans squelette… On y rencontre des phrases étranges : « Beaucoup de coquillages ont un rôle de nettoyeur et participent à l’élimination des cadavres tombés au fond. » Ce pourrait être un début de roman, non ? Dans ph10, je lis : « Donnez 2 tours doubles à 2 heures d’intervalle en gardant la pâte au réfrigérateur entre chaque tour. Donner enfin un tour simple avant de détailler. » « Faites cuire à 75°B ou 160°C. Incorporer la solution acide. Coulez directement dans un cadre de 30 x 40 cm, et laisser refroidir à température ambiante. Découper à la guitare des cubes de 2,2 cm de côté. » Si vous êtes capable de faire un dessert de ce livre, vous êtes en mesure de bâtir un roman policier ! C’est de l’ultra précision. De la maniaquerie obsessionnelle. Comme dans un roman procédural, l’à peu près peut aller se rhabiller… Alors opposer le monde manuel au monde intellectuel, je n’ai jamais compris… Pour moi, les deux sont intimement reliés.

J’aime écrire et dessiner : tout passe par la main.

Quant à Delacroix, je suis fascinée par le fait qu’il transcrivait tout paysage en termes de couleurs, de source de lumière et de reflets. Qu’on applique cette approche aux personnes, et on imagine combien le biais est riche et révélateur…

Parfois, je mets des pyramides de livres dans mon lit. Ces mondes portatifs me rassurent par leur ouverture, leur brassage et leur sève.

Devient-on auteur de polar pour exorciser ses envies de meurtre ?

Ses envies de meurtre, pour moi, sûrement pas. C’est bien trop radical, et je n’aime pas le pouvoir. Le meurtre est le désir de puissance absolue. Chaque meurtrier veut en découdre avec dieu, et lui voler une part du gâteau. Je n’ai pas ces délires de sceptres… En revanche, pour exorciser mes angoisses, c’est certain. Depuis mon enfance, la mort me talonne de près. Elle est une ombre qui mange la lumière…

Écrire apaise mon rapport au temps et à la mort.

Photo : © Thibault Stipal

Le concierge est curieux… Es-tu en train d’écrire un prochain roman ?

Oui, le prochain roman pour Gallimard. Le dernier tome de la Trilogie de Paris et de la Seine, où l’on retrouve Rémi, le plongeur de la Brigade fluviale. J’avais commencé le terrain de ce roman depuis longtemps… J’aime les sédimentations lentes. Quai des enfers était le premier roman policier avec la Brigade fluviale aux manettes. Idem pour Haute Voltige avec la Brigade de répression du banditisme… Et le prochain… change encore de registre. Pour que le lecteur ait la jouissance du passe-muraille.

Sais-tu faire le mahi mahi ? Sinon, peux-tu nous expliquer un plat tahitien ? Car je sais que tu aimes bien la cuisine…

Le mahi-mahi est le poisson parfait du roman policier : un poisson tropical surnommé « poisson caméléon » parce qu’il sait changer de couleur pour échapper à ses prédateurs ! Dans un roman d’espionnage, il aurait toute sa place !

Sinon, je vais livrer au Concierge ma recette tahitienne préférée. Le premier ingrédient est le plus compliqué 1) Tu prends un atoll des Tuamotu 2) Sur un pinacle corallien, tu pêches des bénitiers (pahua) 3) Tu rejoins le lagon, là où tu as pied, tu ouvres ces superbes bouches fluo, tu retires les poches noires. Tu réveilles le condamné d’un trait de citron vert avant de déguster à la main. C’est tout ce que j’aime : franc, direct, naturel.

Sinon, j’ai un faible pour les maoa (turbo marmoratus), des escargots turban rugueux qu’on ramasse sur la barrière de récif et que Janine, de Cocoperle Lodge, prépare aillés comme des escargots de Bourgogne. C’est mon côté bourguignon croisé avec la Polynésie : la symbiose totale ! Une madeleine de Proust sous les tropiques…

Quel sera le mot de la fin de cette interview ?

Vivez mille vies : lisez.