Interview de Mme Dominique Sylvain sur « Atelier Akatombo »

Bonjour à toute, cette semaine nous accueillions sur le divan Madame Dominique Sylvain pour son dernier roman « Les Infidèles » et aussi pour nous parler de la création de sa nouvelle maison d’édition « Atelier Akatombo » consacrée à la littérature japonaise.

Et aussi voici le lien d’une autre interview de Madame Dominique Sylvain

KabuKicho de Mme Dominique Sylvain chez Viviane Hamy Edition

Je vous souhaite une bonne semaine à tous ;-)

 

Bonjour Dominique, dans ton dernier roman, Les Infidèles, la vengeance est un plat qui se mange froid ?

Bonjour, Richard. Oui, parce que le ressort de la vengeance, grand classique de la littérature, est un thème puissant et forcément excitant à traiter. Mettre la vengeance au cœur de ce roman était mon intention initiale, mais après l’avoir terminé je me suis rendu compte que j’avais sans doute écrit (aussi) un roman sur le désir.

Un jour dans les petits secrets des Renseignements généraux avec Guerre sale, le lendemain à Tokyo pour Kabukicho, et la fois suivante quelque part entre la Bourgogne et Paris, comment arrives-tu à changer d’univers comme ça ?

Mes motivations sont différentes suivant les romans. Pour Guerre sale, j’avais envie de me coltiner (plus ou moins) à un sujet difficile et âpre, les dessous de l’industrie de l’armement, pour donner plus de force à cette série Ingrid et Lola. Pour autant, mon but n’était pas de fournir un roman politique hyper documenté, mais de faire vivre leur destin à des personnages créés longtemps auparavant et qui avaient besoin de conclure leur « carrière de papier ». Plus la série avance, plus elle se « noircit » (tout en gardant ces échanges ensoleillés et comiques entre les deux héroïnes). C’était sans doute une façon de passer lentement à autre chose. Après Guerre sale, il y a Ombres et soleil, et c’est la fin de la série.

Pour Kabukicho, j’avais envie de repartir au Japon par l’esprit. Je voulais écrire un « roman japonais » et proposer une vision plus intense de Tokyo que celle de Baka !, mon premier roman. Au bout du compte, Kabukicho est aussi un roman sur le désir, même si l’un des personnages principaux, Yudai, un hôte de bar, est en panne de ce côté-là.

Et pour Les Infidèles, j’avais envie de revenir en France et d’évoquer le contraste campagne/ville. En fait, je suis mon instinct et chaque roman répond aux autres. C’est un travail dans la continuité et non pas une succession d’histoires sans rapport les unes avec les autres. Mais c’est une continuité un peu mystérieuse, dont je n’ai pas vraiment envie de connaître les origines précises. Écrire, c’est agir et pas forcément tout analyser ; du moins, pour moi. C’est naviguer sur une mer intérieure qu’évidemment on ne domine pas.

Quand on pense littérature japonaise en France, on pense au merveilleux travail réalisé entre autres par les éditions Philippe Picquier, mais le monde de l’édition est très riche et lorsqu’une nouvelle maison consacrée à la littérature japonaise se lance, ça donne « Atelier Akatombo ». Peux-tu nous raconter comment est née cette très belle maison d’édition ?

C’est une envie qui vient de très loin. Et nourrie notamment par les publications des éditions Philippe Picquier qui avaient permis aux lecteurs français de découvrir entre autres une partie de l’œuvre du très grand romancier japonais Seichô Matsumoto. Et plus tard, par treize ans de vie en Asie. Mais cette envie, c’est d’abord celle de mon mari, Frank Sylvain, qui aime la culture japonaise et la connaît bien. Il a toujours eu envie de créer une maison d’édition consacrée aux ouvrages japonais. Mais avant de pouvoir concrétiser ce rêve, il lui fallait aller jusqu’au bout de sa première vie professionnelle.

Donc, il y a un an, le projet s’est concrétisé. Mais il est clair que nous l’avons peaufiné pendant très longtemps. Il est clair aussi qu’au début, j’étais là surtout pour le soutenir, pour le coup de main, mais que depuis, je me suis prise au jeu. Je me rends compte que tous ces projets sont encore plus intéressants que ce que j’avais envisagé.

« Atelier Akatombo » pourquoi ce nom ;-) ?

« Akatombo » signifie « la libellule rouge ». C’est un insecte gracieux qui symbolise la lecture au Japon. Il naît à l’automne, période aux températures encore douces et idéales pour des moments de lecture. « Atelier » est un terme compréhensible par les Japonais. Ils l’ont emprunté à la langue française et saisissent sa signification immédiatement. Je suis contente de ce choix car il a inspiré un designer japonais qui nous a dessiné un très beau logo, je trouve. La libellule rouge froufroute sur le grand A comme elle le ferait à la surface d’un étang dans un jardin tranquille.

Est-ce difficile de passer de l’autre côté, de romancière à éditrice ?

En termes de temps, oui, un peu. Mais sinon, ça ne me paraît pas difficile. Parce que ça me passionne. Je suis heureuse, à 61 ans, d’avoir l’opportunité de faire quelque chose de très différent. Je pense avoir un tempérament assez « plastique », j’aime me glisser dans les coulisses d’autres auteurs dont j’aime le travail. C’est assez émouvant. J’ai l’impression de toucher du doigt un monde vivant et mystérieux, qui me surprend. Et je suis vraiment très heureuse de faire découvrir aux lecteurs cette culture que j’aime depuis longtemps.

D’autre part, le ralentissement de la lecture imposé par l’exercice de la traduction fait découvrir des motifs qui passent sans doute inaperçus dans le temps « normal » de la lecture, qui est celle de l’amateur de romans comparé au traducteur. J’ai le sentiment que parce que l’on s’attarde, d’autres aspects (techniques, artistiques…) remontent à la surface. Du coup, j’apprends. La littérature me passionne sous tous ses aspects. Pas seulement quand je suis dans mon travail de romancière.

Le premier ouvrage de votre maison, Le Loup d’Hiroshima, est sélectionné pour Le Prix du Balai du balai d’or 2019, peux-tu nous parler de ce premier roman paru ?

 

Il s’agit du premier roman traduit en France de Yûko Yuzuki, une romancière qui connaît un succès grandissant dans son pays. Publié à l’origine en 2016, il a été couronné la même année par le Grand prix de l’association des écrivains japonais de littérature policière. Dans sa jeunesse, Yuzuki était passionnée à la fois par les histoires de samurais et par l’œuvre de Conan Doyle. Je trouve que l’on ressent cette influence dans le duo de personnages du Loup d’Hiroshima, l’expérimenté mais rugueux commandant Ôgami et le jeune lieutenant Hioka, un novice intelligent. Yuzuki a réussi à redonner le goût au public japonais des histoires de yakuzas, les gangsters japonais. Son roman est à la fois très documenté (elle s’est inspirée des mémoires d’un yakuza) et sans esbroufe. Il est juste, réaliste, sans gras mais nourri d’émotions fines, qui sonnent juste. Il nous fait découvrir Hiroshima et sa région sous un autre angle que l’angle historique de l’après-guerre et de la bombe. Il est également très bien conçu en matière de montée en tension et d’intrigue.

Vos couvertures sont magnifiques, ils font reconnaître votre collection, comment est venue l’idée de ces belles couvertures ?

Merci. Nous avons beaucoup réfléchi et travaillé à l’élaboration de ces couvertures au préalable et avons aussi bénéficié des conseils de nos représentants chez Harmonia Mundi. En dehors du fait qu’il fallait que le lecteur puisse vite identifier le genre et la provenance géographique, nous voulions aussi lui proposer un bel ouvrage. Nous avons eu l’idée d’utiliser ces motifs de pochoirs pour tissus traditionnels japonais. On les voit à la fois sur la tranche des livres, avec ces libellules qui dansent, mais aussi à l’intérieur avec un motif qui change pour chaque ouvrage. Nous avons aussi beaucoup réfléchi pour choisir la fonte de caractères. Je suis assez sensible au goût anglo-saxon dans ce domaine et nous avons fait des recherches par rapport à cette esthétique. En fait, ça a été un plaisir d’élaborer nous-mêmes la charte pour les couvertures. Frank et moi aimons beaucoup les arts graphiques et ce goût nous a guidé.

Science-fiction (Nuage orbital), romans érotiques et des essais sont prévu dans vos parutions ?

Oui, nous comptons développer la science-fiction car dans ce domaine les Japonais, très à l’aise avec les nouvelles technologiques et notamment en pointe dans la robotique, sont très forts. C’est un peu le pendant prometteur de ce qui se passe en Chine où une nouvelle génération d’auteurs de SF gagne un lectorat international. Une Histoire pour toi de Satoshi Hase est en cours de traduction. Il y est question de l’invention d’un langage pour systèmes nerveux artificiels et d’une sorte de Shéhérazade électronique. Dans le domaine de l’érotisme, les Japonais ont aussi une réputation qui n’est plus à défendre ! Nous allons donc bientôt publier le roman érotique Langue de vipère de Ayano Ukami, une romancière étonnante, qui est aussi joueuse de koto, un instrument traditionnel japonais, et scénariste. Et pour les essais, nous sommes heureux d’avoir déjà pu publier le premier texte où le grand photographe Araki explique et détaille sa conception de son travail. Nous avons aussi, entre autres, un projet avec le cinéaste Kore-Eda.

Parle nous du deuxième romans paru, Le Point zéro.

En ce qui me concerne, ça a été un grand moment, voire une aventure inespérée, que de pouvoir traduire ce très beau roman de l’inventeur du roman noir social japonais. Il a été publié à l’origine en 1958, mais reste d’une modernité étonnante. Seichô Matsumoto met en scène une héroïne qui prend son destin en main dans le Japon en pleine mutation de l’après-guerre. Suite à la disparition d’un mari qu’elle connaît à peine, c’est elle qui mène l’enquête, à la fois pour le retrouver mais aussi pour savoir qui il est vraiment. Et c’est une passionnante plongée dans la psyché d’un pays meurtri et qui essaie de se reconstruire. Ce beau roman noir est aussi un regard à hauteur d’homme, plein d’émotions et de justesse.

Et la nouveauté Rouge est la nuit, comment est venue l’idée de choisir ce roman ?

J’avais découvert Tetsuya Honda il y a quelques années de ça à travers deux de ses romans traduits en anglais et j’avais beaucoup aimé son art des personnages et du suspense. Honda a un talent multiforme et un imaginaire fort. Il a été musicien avant de devenir romancier, il a commencé par des récits d’horreur, il est aussi scénariste de manga. J’aime son énergie et cette façon qu’il a de mettre un peu de soleil dans l’eau froides avec quelques personnages savoureux et finement croqués. Et son personnage de femme flic est très réussi. Reiko Himekawa est la seule officière de la police de Tokyo, elle dirige une équipe d’homes, est confrontée à la jalousie et aux manigances de ses confrères masculins, elle a une intuition extraordinaire et un lourd passé. C’est une battante, elle est formidable ! Nous avons déjà acheté les droits du second roman de la série.  

Quand je pense au Japon, je pense à toi Dominique ; je pense au Japon, tellement l’empreinte du Japon est forte dans ton écriture.

Oui, c’est juste. En fait, j’ai commencé à écrire de la fiction après avoir débarqué au Japon avec ma famille au début des années 90. C’est Tokyo qui m’a donné ma première idée de fiction. Du coup, ce pays et ma passion pour l’écriture sont irrésistiblement liés. Il y a toujours un petit détail ou motif japonais qui traîne par-ci par-là dans mes histoires, où qu’elles se déroulent. Justement, ce que j’apprécie beaucoup dans la littérature japonaise, c’est cette façon d’avancer à la fois avec force et douceur. Et le souci esthétique toujours présent, mais sans emphase. Je me retrouve dans cette approche.

Si tu devais choisir un titre de chanson pour les trois parution niveau polar chez Atelier Akatombo, ce serait lequel ?

Il faudrait choisir quelques morceaux des Yoshida Brothers, des musiciens qui jouent du shamisen électrique. Et quand j’habitais Tokyo, j’aimais bien le groupe Chemistry, un duo masculin de J-Pop. Quant au Loup d’Hiroshima, il a été adapté pour le cinéma par Kazuya Shiraishi. J’ai le CD de la bande-son composée par Yûki Hayashi : elle est excellente !

Quel sera ton mot de fin pour cette interview ?

Dômo arigatô gozaimashita, Richard-san.