L’Arménien de Mr Carl Pineau

Bonjour à tous, cette semaine sur le divan nous accueillions Mr Carl Pineau pour son roman « L’Arménien »

Nantes, 22 décembre 1989. Le cadavre de Luc Kazian, dit l’Arménien, est retrouvé en forêt de Touffou. Deux balles dans la peau, et partiellement calciné. Assassiné. Mais par qui?
Et qui était vraiment l’Arménien?
Un trafiquant de cocaïne notoire, comme le pense l’inspecteur Greg Brandt ?
Un copain de virées avec qui écumer les bars et draguer les filles, comme le voit Bertrand, son premier et peut-être unique ami ?
Un jeune orphelin perturbé, mais à l’esprit vif et éveillé, comme le pense Françoise de Juignain, sa psychiatre depuis 20 ans ?
Rien de tout cela, bien plus encore ?
De la place Graslin au Château des ducs de Bretagne, des ruelles pavées du quartier Bouffay aux bars à hôtesses du quai de la Fosse, des pavillons de Rezé aux immeubles de Bellevue, Carl Pineau fait revivre dans ce thriller noir toute l’ambiance du Nantes des années 80.

Même s’il nous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, L’Arménien n’est pas la bio de Charles Aznavour. Le personnage principal, Luc Kazian, est déjà mort à la première page. Il a écrit quoi alors, sur lui, Carl Pineau? Son autopsie?
Un récit à deux voix, deux personnes importantes dans la vie de Luc, issues de milieux distincts ,différenciés dans l’écriture, qui vont permettre de le faire revivre et reconstituer son parcours à travers les souvenirs, les rencontres d’hier et d’aujourd’hui.
Les chapitres s’enchaînent, alternant chacun passé et présent de ces deux histoires de vie et on se surprend à se mentir avec le fameux « encore un chapitre et j’arrête ».
La nostalgie rôde: l’auteur nous ramène à l’époque des magnétophones à touches, des cravates en cuir, des bars enfumés où la radio passait les hits du Top 50,de l’Arménien vivant.
Les personnages sont travaillés, ambigus, sans manichéisme; on s’attache à eux et on éprouve de la sympathie pour Luc, mauvais garçon, difficile à cerner même pour son entourage.
L’ambivalence de ses relations brouille les pistes, on suspecte tout le monde (à part peut-être Salomé).Les révélations finales n’en sont que plus détonantes.
La mise à mort est magistrale. Elle est à l’image de la vie de l’Arménien.
Un véritable coup de cœur que je vous recommande vraiment.

ça fait du bien de lire des romans comme ça.

Voici l’interview, je vous souhaite une bonne semaine.

 

 

Ma première question pour mieux vous connaître : pouvez-vous vous présenter aux lectrices et lecteurs qui ne vous connaissent pas ?

 

Je suis né à Nantes en 1966, je suis d’origine écossaise par mon père et Arménienne par ma mère. Des histoires fortes d’immigrations qui ont forgé ma soif de découvrir le monde.

Très jeune, j’ai fréquenté les discothèques de la ville de Nantes. À 18 ans, j’ai été embauché par l’une d’elles pour gérer les soirées. À 21 ans, j’ai quitté le monde de la nuit et repris des études en commerce international puis en Marketing.

Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

J’ai toujours eu envie d’écrire et de voyager. Ce sont des rêves de gamin indissociables. Seulement, il m’a fallu gagner ma vie très tôt. J’ai attendu mes quarante ans pour commencer à croire possible de les réaliser.

En 2009, avec ma femme et mes deux garçons, nous nous sommes fixés au Québec. J’ai suivi les cours de création littéraire de l’université de Laval, et entamé L’Arménien.

Depuis 2015, nous vivons en Thaïlande, et je continue à écrire.

Comment vous est venue l’idée d’écrire votre roman l’Arménien?

Je dirais que l’Arménien est un mélange de souvenirs et d’imagination.

L’univers des Nuits Nantaises des 80s’, je l’ai suffisamment connu pour pouvoir mettre en scène l’histoire. Le roman part de la découverte d’un corps. Ensuite, j’ai imaginé les ressorts d’une intrigue à rebondissement, amplifié des anecdotes, des profils de personnages pour les rendre plus attrayants, plus drôles, et surtout plus tragiques…

Pour sortir du « narrateur omniscient » ou du « flic » qui raconte l’enquête, j’ai eu l’idée de donner naissance à un coiffeur déjanté et une psychiatre rebelle qui se souviennent de leur relation avec le personnage énigmatique assassiné.

l’ambiance de votre roman noir mettant en scène des personnages désabusés, pris dans l’engrenage de l’alcool et de la drogue, saupoudré d’un soupçon de fatalisme, est tellement réussie que j’ai parfois eu l’impression d’apercevoir le fantôme de Philip Marlowe créé par le grand romancier américain Raymond Chandler, c’était voulu ?

Effectivement, j’adore Raymond Chandler… À l’image de Marlowe, j’essaie de donner vie à des personnages sombres et désabusés, abîmés par la vie, mais qui conservent une bonne dose d’humour, d’autodérision et de cynisme.

La ville de Nantes est un personnage à part entière, qui participe activement au déroulement du récit, toisant les protagonistes du film noir qui défile sur ses murs et ses trottoirs, un hommage à Nantes ?

 

Oui, c’est l’atmosphère du Nantes des 80’s que je voulais faire revivre. Une ville d’une liberté incroyable dans une époque où les radios libres propulsaient des groupes musicaux au-devant de la scène. Je voulais aussi faire une photo de ces années, parler de la délinquance, la fin des « barons du milieu » et l’apparition des gangs de banlieues.

De vos différents personnages lequel fut le plus difficile à écrire ?

Devenir une psy bourgeoise de cinquante ans n’est pas facile, mais j’ai adoré me plonger dans la tête de Françoise, dans sa façon de vivre et d’analyser les évènements.

C’est peut-être paradoxal, mais sa voix narrative m’a finalement donné moins de mal que celle de Bertrand. Pour qu’il symbolise les 80’s, je voulais qu’il soit déjanté, sans limite… Mais il fallait trouver le juste langage entre un « slang voyou » et un excès d’argots inutiles.

J’ai aussi beaucoup travaillé le personnage de Valérie, la vestiaire du Château, une femme qui se bat avec ses armes pour survivre dans le monde des voyous.

Avez-vous une anecdote sur votre roman à partager avec nos lecteurs ?

Le roman part d’un fait divers du meurtre d’un jeune qui m’avait marqué, alors que je travaillais dans une discothèque de Nantes. Je connaissais ce jeune. Il avait le même prénom que moi.

L’Arménien repose ensuite sur ma connaissance des Nuits Nantaises. Après avoir imaginé les narrateurs, je les ai laissés évoluer presque en dehors de ma volonté, au point que la fin n’est pas celle que j’avais envisagée.

Et je crois que c’est pour ça qu’elle surprend le lecteur.

Quelle musique accompagnerait le mieux votre roman ?

 

Les 80’s sont marquées par un dynamisme musical incroyable. J’ai beaucoup réécouté ces musiques pendant la période d’écriture. U2, Dépêche mode, Duran Duran, Bowie, le new wave, le funk…

Le récit est jalonné de références à des groupes mythiques.

 

 

Le concierge est curieux ! Êtes-vous en train d’écrire un prochain roman ?

 

Je finalise l’opus 3 des Nuits Nantaises, années 2000. Il devrait paraître en 2020.

Après avoir densifié le personnage de l’inspecteur Greg Brandt dans Le Sicilien, l’opus 90’s, il devient le narrateur, de façon à ce que les lecteurs puissent enfin « entrer dans sa tête », décortiquer sa façon de penser et de voir le monde.

Comment écrivez vous ?

 

En général, j’écris le matin, je fais une courte méditation avant de me mettre à mon bureau. C’est une façon d’écarter les pensées parasites, de pénétrer l’instant de l’écriture, de me reconnecter à l’univers de mes personnages.

Je me suis toujours arrangé un espace face à une vue dégagée, le fleuve Saint-Laurent au Québec, la ville de Bangkok en Thaïlande.

Je passe des heures sur l’ordinateur, sans parfois sortir, cette ouverture sur l’extérieur est indispensable pour me ressourcer.

Quel est votre premier lecteur, ou lectrice, quand votre roman est terminé ?

 

Ma première lectrice est ma femme, elle est critique et ne me passe pas grand-chose. Souvent, je résiste, je me cabre, pour finir par admettre qu’elle a raison… La critique en général ne me gêne pas, je me considère comme un apprenti, chaque remise en cause me permet de progresser.

Pour autant, je conserve mon libre arbitre pour la décision définitive sur le choix d’un mot, d’une tournure de phrase, et bien sûr de l’intrigue.

Quels sont vos écrivains préférés ? Quel est votre livre de chevet actuellement ?

 

Je dévore une soixantaine de livres par an. Je les note dans des carnets pour m’en souvenir. J’adore les polars, bien sûr, James Lee Burke, Trevanian, Henning Mankel, Dashiell Hammett, Raymond Chandler…

Mais je continue à lire les classiques, André Gide, Hermann Hess, les écrivains du 19s. J’apprécie aussi la poésie. Je suis sensible aux surréalistes, le style métaphorique, l’écriture automatique, les saisissements de Philippes Jacottet.

Je lis aussi beaucoup d’autoédités que je découvre sur les chroniques dans les groupes FB. Certains sont devenus des amis.

En ce moment, je finis Delirium Tremens de Ken Bruen, un auteur irlandais au style décapant et incisif, une pépite d’humour féroce presque à chaque page.

Devient ont auteur roman noir pour exorciser ces envies de meurtre ?

 

Dans « Malaise de la civilisation », Freud décrit les pulsions meurtrières de l’être humain sous le mince verni de l’éducation et de la peur de la répression.

Alors peut-être qu’écrire est une façon de sublimer cette pulsion de meurtre refoulée en moi. Mais c’est aussi une nécessité intérieure, la sensation d’être à ma place, c’est sans doute cette sensation qu’on appelle une passion.

Ce qui est certain, c’est qu’en lisant l’Arménien, le lecteur découvre un florilège de personnages qui ont tous un mobile pour assassiner Luc.

Pas parce qu’il est foncièrement mauvais ou détestable, mais simplement en fonction de ce qu’ils sont.

Cette caractéristique accentue l’intérêt de l’intrigue, mais elle démontre aussi que chacun porte un assassin potentiel. La seule différence réside dans le passage à l’acte.

Ce sont ses actes plus que ses paroles ou ses pensées qui déterminent un individu. Car si les personnages possédaient un mobile pour assassiner Luc, tout le monde ne l’a pas tué…

Quels sont vos films préférés ?

 

Je suis plus lecteur que cinéphile. Si je devais citer des films, ce serait d’abord ceux Stanley Kubrick, avec un faible pour Orange Mécanique, Lolita, Barry Lindon, et, Shining inspiré de Stephen King (auteur que je n’ai pas cité mais que j’adore) La performance de Jack Nicholson est incroyable.

(Tout comme dans Vol au dessus d’un nid de coucou de Milos Forman et dans Le facteur sonne toujours deux fois, tiré du super roman de James Mac-Caine. Nicholson et Jessica Lang font de ce film un chef-d’œuvre d’ambiance.)

Mais il y a plein d’autres films, Apocalypse Now de Coppola, Blade Runner de Rydley Scoot, les westerns spaghettis, les films avec des dialogues d’Audiard, ceux du réalisateur Fassbinder, les films en noir et blanc : Manhattan de Woody Allen, Le dernier combat de Besson, et enfin Citizen Kane d’Orson Welles, que j’aurais peut-être dû placer en premier.

lauréat du Prix du Cercle Anonyme de la Littérature pouvez vous nous en parler ?

 

Lorsque l’Arménien a été sélectionné, j’étais heureux de cette surprise, heureux de pouvoir bénéficier des retours de blogueurs. J’ai passé plusieurs années à travailler ce roman, c’est une vraie récompense de découvrir que des chroniqueurs apprécient votre travail. Alors ce prix m’a touché. C’est le plus bel encouragement à continuer. Pour autant, je ne me suis jamais inscrit dans une démarche de concurrence. Et je crois que les autres auteurs éprouvent le même sentiment, nous souhaitons être lus, avoir des retours pour nous améliorer et poursuivre notre passion.

 

Quel sera le mot de fin de cette interview ?

 

Dire merci, encore et encore… Merci à tous ceux qui ont lu l’Arménien. Merci pour vos retours de lecture. Merci pour vos partages. Merci à Jean-Charles LAJOUANIE d’avoir choisi publier Le Sicilien, Nuits Nantaises 90’s.

Et merci à toi Richard pour cet Interview ;-)