« Bondrée » de Mme Andrée A. Michaud rivages/noir Edition

Bonjour à tous,

 

Voici une nouvelle formule sur le blog du Concierge Masqué : je vous parlerai de romans que j’ai aimés en les chroniquant sur le blog :

Pour ma première chronique, je vais  vous parler de « Bondrée » de Mme Andrée A. Michaud.

À l’été 1967, une jeune fille disparaît dans les épaisses forêts entourant Boundary Pond, un lac des confins du Québec rebaptisé Bondrée par un trappeur mort depuis longtemps. Elle est retrouvée morte, la jambe prise dans un piège à ours rouillé. On veut croire à l’accident, lorsqu’une deuxième adolescente disparaît à son tour…

Un immense coup de cœur ! Cette atmosphère que l’auteure arrive à créer dans son roman… c’est brillant ! Elle parvient à vous faire frissonner, rien que dans les descriptions des paysages ! Elle nous manipule à la perfection.

La voix d’Andrée est des plus agréables, l’auteure a su se mettre dans la peau et dans la tête d’une jeune fille en devenir, avec son vocabulaire, ses tournures de phrases et ses expressions imagées. Son récit alterne avec le point de vue omniscient de l’auteur, Andrée étant ici simple témoin des événements. Michaud nous propose donc un roman noir, vu en grande partie par une très jeune fille, et les événements de cet été là mettront un point final à l’âge d’or de son enfance insouciante.  

Si le personnage de l’enquêteur Stan Michaud  (même nom que l’auteure) est omniprésent, son enquête est assez peu relatée. On s’en tient au minimum syndical. On y assiste de loin. Michaud incarne le policier désabusé, fatigué par l’âge, et hanté par les victimes des tueurs qu’il traque. L’enquête elle-même est donc un élément assez peu développé, et il s’agit bel et bien d’un roman noir et non d’un véritable polar.

Une écriture raffinée au service d’atmosphères angoissantes et de subtiles explorations psychologiques, dans la plus pure tradition de Twin Peaks de David Lynch.

Andrée A. Michaud est une romancière québécoise née à Saint-Sébastien, le 12 novembre 1957.
Elle détient un baccalauréat en philosophie, en cinéma et en linguistique de l’Université Laval et une maîtrise en études littéraires de l’Université du Québec à Montréal.
Parallèlement à son travail d’écrivain, elle exerce aussi le métier de rédactrice.

Voici un extrait du roman :

[…] Les enfants étaient depuis longtemps couchés quand Zaza Mulligan, le vendredi 21 juillet, s’était engagée dans l’allée menant au chalet de ses parents en fredonnant A Whiter Shade of Pale, propulsé par Procol Harum aux côtés de Lucy in the Sky with Diamonds dans les feux étincelants de l’été 67. Elle avait trop bu, mais elle s’en fichait. Elle aimait voir les objets danser avec elle et les arbres onduler dans la nuit. Elle aimait la langueur de l’alcool, les étranges inclinaisons du sol instable, qui l’obligeaient à lever les bras comme un oiseau déploie ses ailes pour suivre les vents ascendants. Bird, bird, sweet bird, chantait-elle sur un air qui n’avait aucun sens, un air de jeune fille soûle, ses longs bras mimant l’albatros, les oiseaux d’autres cieux tanguant au- dessus des mers déferlantes. Tout bougeait autour d’elle, tout s’animait d’une vie molle, jusqu’à la serrure de la porte d’entrée, dans laquelle elle ne parvenait pas à introduire sa clé. Never mind, car elle n’avait pas vraiment envie de rentrer. La nuit était trop belle, les étoiles trop lumineuses. Elle avait donc rebroussé chemin, retraversé l’allée bordée de cèdres, puis elle avait marché sans autre but que de s’enivrer de son ivresse. À quelques dizaines de pieds du terrain de camping, elle s’était engagée dans Otter Trail, le sentier où elle avait embrassé Mark Meyer au début de l’été avant d’aller raconter à Sissy Morgan, son amie de toujours et pour toujours, à la vie à la mort, à la vie à l’éternité, que Meyer frenchait comme une limace. Le souvenir flasque de la langue molle cherchant la sienne en se tortillant avait fait monter un goût de bile acide dans sa gorge, qu’elle avait combattu en crachant, ratant de peu le bout de ses sandales neuves. Esquissant quelques pas maladroits qui lui avaient arraché un fou rire, elle s’était enfoncée dans la forêt. Les bois étaient calmes et aucun bruit n’altérait la quiétude des lieux, pas même celui de ses pieds sur le sol spongieux. Puis un léger souffle de vent avait effleuré ses genoux et elle avait entendu un craquement derrière elle. […]

Un style d’écriture que j’ai rarement vu, Andrée Michaud a sa propre plume et ça, j’aime !
Une Maître de l’ambiance noire à lire de toute urgence ! Vous ne serez pas déçus.

« Bondrée » a remporté le Prix du Gouverneur général du Canada ainsi que le Prix Saint-Pacôme dédié au roman policier. Il a également reçu le Prix des lecteurs « Quais du Polar » / 20 Minutes.

La semaine prochaine nous partons à Belfast…