Mr Marin Ledun pour son roman « En douce » chez Ombres Noires Editions.

Sur le divan cette semaine nous recevons Mr Marin Ledun pour son roman « En douce » chez Ombres Noires Editions.

Voici un écrivain français que je suis depuis longtemps, rencontré dans différents salons de Polar.

http://www.concierge-masque.com/2011/04/16/interview-de-marin-ledun-les-visages-ecrases/

 

http://www.concierge-masque.com/2013/01/24/marin-ledun-dans-le-ventre-des-meres/

 

Dans cette interview vous découvrirez comment il a créé son roman et il répond avec franchise et sans détour.

Un écrivain que je vois évoluer, comme une chenille qui se transforme en papillon.

Car dans son dernier roman je suis passé par toutes les phases des émotions et je me demande si on peut faire mieux niveau écriture tellement c’est bon.

Il vous prend les tripes à pleine main et vous comprenez la douleur de ses personnages.

Il réussit ce Huis Clos à la perfection, un cri qui déchire l’horizon, des personnages qui peuvent être vous.

Car dans les romans de Mr marin Ledun il n’y a pas de chichi, c’est de l’authentique, du brut de décoffrage.

ça peut être vous, ça peut être moi, de la colère et de l’espoir traversent ce roman.

Je vous recommande absolument ce roman et si vous n’êtes pas convaincu par son écriture, je vous le rembourse !

Voici un résumé du roman :

 

Sud de la France. Un homme est enfermé dans un hangar isolé. Après l’avoir séduit, sa geôlière, Émilie, lui a tiré une balle à bout portant. Il peut hurler, frapper, elle vit seule dans son chenil, au milieu de nulle part. Elle lui apprend que, cinq ans plus tôt, alors jeune infirmière, elle a été victime d’un chauffard. L’accident lui a coûté une jambe. Le destin s’acharne. La colère d’Émile devient aussi puissante que sa soif de vengeance.

Je vous souhaite une bonne semaine

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Bienvenue sur le divan ! Comment vous est venue l’idée de ce roman «En Douce »?

 

Merci pour votre invitation. En douce est né d’une double envie. D’une part, poursuivre le travail entamé dans Les visages écrasés autour du « travail » justement, de la violence de l’organisation du travail et de ses conséquences sur les individus et sur les groupes d’individus. D’autre part, d’un point de vue littéraire cette fois-ci (et surtout), explorer la façon dont ces mécaniques de la violence sociale s’incarnent, décrire les symptômes à travers le cas d’Emilie, jeune infirmière devenue ouvrière et infirme, marquée dans sa chair et dans son esprit. Le point de départ de l’intrigue m’est venu de la « commande » d’une nouvelle noire, pour un recueil intitulé « Dur(e) à cuire », dans le cadre du festival polar de Lamballe, auquel participaient aussi, je crois, de mémoire, Elsa Marpeau et Marie Vindy. Ma nouvelle s’intitulait « Quelques pas de danse » et mettait déjà en scène, de façon très épurée et efficace, le personnage d’Emilie, unijambiste et danseuse.

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Pouvez-vous nous parlez des deux personnages principaux sans dévoiler l’intrigue, qui m’ont énormément marqué : Emilie et Simon.

 

 

Emilie est une fiction. Emilie est ma plus pure fiction. C’est également un personnage qui n’est que par ce qu’elle fait ou par les mots qui sortent de sa bouche. Voilà comment elle est définie : par ses actes. Aujourd’hui, pour moi, c’est la bonne manière de travailler. Les actes d’Emilie l’incarnent. Elle prend corps à travers eux, alors que j’ai pris soin de très peu la décrire, physiquement, dans le roman. Son trait physique principal étant ce qui lui fait défaut : sa jambe. J’aspire à cette écriture-là, un style sec et brutal, comme le sont Emilie et son rapport au monde. C’est un peu comme Simon Diez, qui est son alter ego masculin. Notamment dans une scène, celle où il coupe son chêne. Il faut d’abord inspecter l’arbre, penser sa chute, puis il faut vérifier son matériel, aiguiser ses outils avec soin, puis attaquer l’arbre à proprement parler, préparer l’encoche, tailler les éventuelles résurgences racinaires, au besoin passer la lame de la tronçonneuse au cœur de l’arbre, et enfin, seulement enfin, couper. Reste à débiter selon si l’on veut des planches, des piquets ou du bois de chauffage, élaguer, fendre puis empiler pour le séchage, nettoyer le matériel et le ranger pour une prochaine utilisation. C’est long, c’est lent, mais chacune de ces étapes est nécessaire si l’on veut pouvoir être fier du travail bien fait. Cette scène est centrale dans En douce parce qu’elle résume en même temps ce que sont mes personnages et ma manière de travailler. Pour en revenir à Emilie, il est important de comprendre qu’elle évolue dans un milieu machiste et éprouvant, dur physiquement, celui des ouvriers agricoles et des forestiers où les hommes chassent en meute, sillonnent les forêts en grosses voitures tout-terrain, manient des tronçonneuses de cinq ou six kilos à bout de bras, déplacent des troncs de plusieurs centaines de kilos, grimpent aux cimes des pins pour les élaguer, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige. Emilie doit faire sa place dans ce monde-là. Elle doit le faire dans la douleur parce qu’elle est en résistance, parce qu’elle ne veut pas subir le monde mais l’affronter. Elle veut être au-dessus des hommes. Elle entend être meilleure qu’eux. Elle veut que les hommes paient pour ce qu’elle a subi, pour son déclassement, pour ses rêves brisés, mais plus que tout, elle entend gagner sa liberté, en s’émancipant du schéma familial sur lequel sa vie était calquée, et en mettant tout en œuvre pour comprend ce qui lui arrive et le monde dans lequel elle vit. J’ai pour habitude de puiser la matière de mes romans dans des faits politiques ou sociaux. Je passe ensuite plusieurs mois à me documenter, puis je construis mes personnages et mon histoire avant de m’atteler à l’écriture. Ici, pour la première fois, j’ai fait l’exact chemin inverse. En douce est bâti autour de la vie d’une ouvrière jetée à l’adolescence sur le marché de l’emploi. Une force de la nature. Une femme levée à trois heures du matin pour se rendre au travail, six jours sur sept. Une femme admirable, digne, toujours prête à prendre soin des autres, dont le corps souffre de cette vie de forçat mais qui semble comprendre, de façon aigue, presque intuitive, le monde dans lequel nous vivons plus que je n’ai su le faire dans chacun de mes romans précédents. Voilà comment est née Emilie, l’héroïne de ce roman. Voilà ce qu’elle est. Un personnage universel capable d’exprimer le doute, la colère et l’espoir. Une femme bouillonnante qui relève la tête et cherche à comprendre ce qui n’a pas fonctionné dans sa vie et dans la société dans laquelle elle a grandi. Emilie est un personnage formidablement positif. Elle vibre d’une conscience exacerbée de la vie, puissante, violente, presque incontrôlable.

 

 

Les écrivains portent-ils une responsabilité à montrer les dysfonctionnements d’une société ?

 

Ce serait assez prétentieux de le penser, je crois. En tout cas, voilà un bien grand mot pour une petite affaire : tel que je le vois, le métier de romancier et de proposer des histoires, mettant en scène des personnages forts et approfondis, le tout avec style. Pour autant, le roman noir s’intéresse précisément à la société et à ce qui ne fonctionne pas chez elle, pour une raison assez simple, je crois : la société ne fonctionne pas ou fonctionne assez mal sur tout un tas de sujets aussi fondamentaux que la respect de la nature, le travail, le vivre ensemble, etc. Il est donc assez « naturel » que les romanciers, qui sont précisément là pour raconter et décortiquer les agissements des hommes et des femmes en société, offrent un regard sur tout cela qui peut questionner le lecteur, voire le choquer. C’est même plutôt une bonne nouvelle.

 

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Alternant les scènes du passé d’Émilie, de sa chute après l’accident, de sa recherche de Simon, et celle du présent, comment s’est passée la construction de ton roman ?

 

 

Assez simplement, je dois dire. IL me fallait raconter l’histoire d’Emilie depuis son enfance, pour que l’on comprenne bien qui elle était, comment elle fonctionnait, et pourquoi elle en était arrivée là. Pour cela, l’idée était de ne pas proposer un schéma de lecture linéaire, trop plat et sans doute manquant de rythme. L’alternance de scènes au présent, représentant la séquestration de Simon Diez qui court sur trois jours, et de scènes au passé nous permettant de rentrer dans l’intimité et l’histoire d’Emilie s’est imposée d’elle-même. La réalisation technique a par contre été plus longue, assez lente.

 

 

Avez- vous une anecdote sur ce roman à partager avec vos lecteurs ?

 

 Pour des raisons personnelles, j’ai traversé l’an passé une période difficile et peu propice à l’écriture. Le travail sur Au fer rouge m’a également pompé beaucoup d’énergie, techniquement. J’ai beaucoup hésité à me relancer dans l’écriture. J’ai énormément lu. Je sentais que j’étais à une sorte de carrefour, je me posais des questions sur ce que j’avais envie d’écrire, comment je voulais l’écrire, comment je construisais mes personnages, bref, ma petite cuisine intérieure. Il y avait ce roman de Sophie Divry, La condition pavillonnaire, qui m’a profondément marqué par sa langue et sa justesse d’analyse. Le contexte français et international pesant que l’on sait, les attentats, l’abattement, les luttes qui ressurgissent d’on ne sait où, miraculeuses. Ma petite place microscopique dans tout ça. Les romanciers sont des éponges, pour le meilleur et pour le pire. Et puis il y a eu cette demande du festival polar de Lamballe, à qui je devais rendre une nouvelle sur le thème « Dur(e) à cuire » pour l’été 2015. Une vingtaine de pages, longue, très longue à accoucher. Le personnage d’Emilie s’est imposée très vite, sorte de combattante vengeresse en colère contre le monde, mais l’écriture à proprement parler m’a pris plusieurs mois. Essentiellement parce qu’après mes deux romans basques je voulais passer à autre chose, d’abord pour moi, pour ne pas me lasser, parce que je change aussi, j’imagine. Je suis vraiment fier du résultat. J’ai aussitôt attaqué l’écriture du roman En douce, en transformant évidemment la structure de la nouvelle qui ne convenait pas à un format plus long mais en conservant ce formidable personnage d’Emilie auquel je m’étais vraiment attaché. J’ai commencé, et je me suis arrêté. Nouveau blocage. La nouvelle intitulée « Quelques pas de danse » a finalement été publiée en novembre 2015… le jour d’une nouvelle vague d’attentats à Paris qui a d’ailleurs conduit à l’annulation du festival, sur décision de la préfecture – un non-sens ! Le tournage de l’adaptation des Visages écrasés avec Isabelle Adjani, Corinne Masiero, Ola Rapace, Sébastien Chassagne a débuté à Roubaix, mi-novembre, dans ce contexte dur et compliqué. En visionnant certains rushs de scènes tournées en mon absence, il y a eu comme un déclic, en particulier sur une scène bouleversante et criante de vérité où Isabelle Adjani (la médecin du travail, Carole Matthieu et Sarah Suco (la fille de Carole Matthieu dans le film) s’affrontent. Le tournage terminé, je me suis remis au travail et l’histoire d’En douce s’est mise en place d’elle-même. Cette fin que je peinais à trouver s’est imposée. Toutes ces phrases, ces sensations, ces scènes que j’amassais dans un coin depuis des mois se mettaient enfin en place. J’ai écrit les deux derniers tiers du roman en dix fois moins de temps qu’il ne m’en a fallu pour le début. Le titre, lui, m’a été soufflé voici cinq ou six ans par un cousin qui m’est cher, au cours d’une soirée stimulante à discuter lendemains qui chantent. Il faut croire qu’il attendait son heure.

 

Quelle Musique accompagnerait le mieux votre roman ?

 

L’album « .5: The Gray Chapter » du groupe américain Slipknot. En boucle. Beaucoup de colère, de tristesse aussi, de rage bien sûr. Et de rythme, bien entendu, et quel rythme. Vous connaissez ?

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Vous aimez parler des cabossés de la vie. Qu’aimez-vous dans ces sujets ?

 

 

Mais ce sont nous les cabossés de la vie – je préfrère à ce terme celui de « perdants magnifiques ». Nous sommes tous des perdants magnifiques. Nous sommes trop petits pour lutter contre la grosse machine sociale et économique, mais nous avons parfois cette surprenante capacité à résister avec panache, même si c’est perdu d’avance, en relevant la tête, en refusant de céder sur des principes fondamentaux. C’est quelque chose de très violent que nous ressentons, toutes et tous, j’imagine, cet espèce de mépris de classe que nous renvoient certains dirigeants, certains hommes ou femmes politiques, quelqu’un comme le ministre de l’Economie Emmanuel Macron par exemple, avec sa fameuse tirade « Vous n’allez pas me faire peur avec votre tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » prononcée en mai dernier à l’encontre d’un gréviste, lors d’un déplacement à Lunel, dans l’Hérault. Mépris de classe que nous renvoie également tout un magma de procédures dans le travail ou pour les personnes au chômage, telles que les « entretiens de progrès » ou les « bilans de compétences » qui sont autant de techniques d’humiliation quotidiennes. Je pense aussi à cette scène magnifique et terriblement humiliante à Pôle Emploi où Thierry (Vincent Lindon), privé de travail dans La loi du marché de Stéphane Brizé échange avec son « conseiller » à propos d’une formation qu’il a faite suite à un bilan de compétence et qui s’est avérée totalement inutile dans sa recherche d’emploi. C’est aussi quelque chose de frappant, actuellement, dans cette résistance qui s’est mise en marche contre la loi « Travail » ultra-libérale où précisément le peuple refuse d’accepter ce mépris de classe qui leur dit « Faites-nous confiance, c’est bon pour vous, puisqu’on vous le dit ! » et continue d’être majoritairement défavorable à la loi El Khomri, la très mal nommée « loi travail », et favorable à son retrait, en dépit d’une propagande gouvernementale inouïe centrée sur les casseurs et la CGT. Voilà, je crois, ce que les gens clament haut et fort « Nous ne sommes pas des médiocres ! » même s’il est difficile d’être entendu dans un pays où certains principes démocratiques de base sont quotidiennement bafoués.

 

 

les Visages écrasés, publié en 2011 au Seuil et en 2012 en poche (Points). Un livre qui a remporté le grand prix du roman noir de Beaune en 2012 il va être adapté pour Arte avec Isabelle Adjani. Qu’avez-vous pensé de ce projet cinématographique ?

 

 

Qu’il était une chance inouïe de continuer de parler de la violence au travail et, je le dis sans fausse modestie, à en parler correctement, avec les bons mots, la bonne analyse pour, modestement, cette fois-ci, contrebalancer les monceaux de stupidités ou de propagande (ou les deux) qui sont balancés quotidiennement sur la « valeur » travail, la « nécessité » du « changement », les règles de la « croissance », etc. Ce film, magnifiquement porté par Louis-Julien Petit, Isabelle Adjani et Corinne Masiero, entre autres, est un cri de colère de plus qui, à défaut de faire changer les choses (soyons lucides !), permettra au moins de libérer la parole de ceux qui souffrent à cause de la violence au travail et/ou de mettre des mots et des images sur cette violence. Allez voir ce film ! Conseillez-le. Il est diffusé sur Arte le vendredi 18 novembre et sortira en salle le 7 décembre. 

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Le concierge est curieux ! Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman ? Juste pour nous mettre l’eau à la bouche. 

 

Le concierge est trop curieux ! Mais soit. Je planche depuis plusieurs mois sur un roman noir épais avec pour toile de fond l’industrie du tabac, en France, sur une période courant des années 80 à nos jours. Les personnages sont prêts, le prologue est rédigé, mais l’effort est de longue durée et je ne suis pas une machine… J’ignore encore où tout cela va me mener et si je ne digresserai pas en cours de route…

 

 

Quelle est votre lecture de chevet actuellement ?

 

L’excellent White Trash de Hohn King qu’un ami qui m’est cher m’a offert. Quelle langue !!

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Quel est ton premier lecteur ou lectrice quand ton roman est terminé ?

 

Le tout premier, c’est moi. Une fois le, point final (temporaire) tapé, je laisse mûrir quelques temps, puis je me replonge dans le roman en simple lecteur. Le but est de détecter les failles, les répétitions, les passages qui ne fonctionnent pas, le manque de rythme. Mais comme cela ne suffit évidemment pas, je transmets ensuite le texte à ma compagne (et ce, depuis mon tour premier roman, Marketing Viral, il y a déjà 11 ans) qui saura me malmener si c’est nécessaire. Ensuite, il y a quelques proches, et enfin, mon éditrice. Le roman ne sera ensuite terminé qu’une fois toutes les remarques / propositions intégrées. Cela peut prendre facilement six mois de plus.

 

 

Je vois bien votre roman en pièce de théâtre, un huit clos entre Emilie et Simon, quand pensez-vous ?

 

 

Pourquoi pas, mais mon côté pragmatique me pousse à vous demander : comment faire rentrer plusieurs dizaines de chiens hurlant à la mort sur la scène d’un théâtre ? Ça serait une sacrée prouesse scénique, non ?

 

 

 

J’aimerez que vous nous parliez de « LUZ » chez J’ai Lu Edition ?

 

 Luz, l’héroïne de ce roman du même nom, c’est ma petite chouchou, d’une certaine manière. Elle est confrontée à la stupidité d’un monde adulte qui l’attire irrémédiablement et qui l’effraie aussi. Elle sent confusément que tout cela ne sera pas simple, mais son envie de vivre est plus forte que tout. Luz, c’est un peu notre petite sœur, notre petite voisine, notre nièce, notre filleule. On a envie de la prévenir des dangers et des saloperies de la vie et, en même temps, on sent qu’on peut lui faire confiance pour se débrouiller toute seule. Je suis vraiment heureux que ce roman publié à l’origine par Natalie Beunat chez Syros, connaisse une seconde vie en format poche chez J’ai Lu. J’espère qu’il continuera de faire des étincelles ici ou là.

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Vous n’avez pas peur d’être classé comme écrivain à caractère Social ?

 

 

Non, bien sûr que non ! Je suis romancier, c’est mon métier. Et j’écris des romans que l’on qualifie à notre époque de « noirs ». Qu’est-ce que le noir, au fond ? Une littérature « en phase avec le réel, la vie », une littérature « d’urgence », aussi efficace que « des singles de deux minutes balancés par des guitares saturées. » nous dit l’un des spécialistes français de la nouvelle noire, Marc Villard dans une interview donnée à Libération. Quel est donc ce réel, cette vie dont il nous parle ? « Il raconte que la seule valeur universelle aujourd’hui, au-delà des discours électoraux, est celle de l’argent » nous dit l’écrivain Dominique Manotti. « Il raconte comment un petit groupe de dirigeants socialement soudés rackette légalement et sans risques les grandes entreprises, à travers primes, salaires, stock-options et parachutes dorés comment le mélange de l’argent « propre » et de l’argent noir s’opère sous la garantie des Etats dans les paradis fiscaux. Il raconte les trafics de drogues et de marchandises en tout genre, les blocus, les contrebandes, les formes d’exploitation sauvage et meurtrière. La montée des « agents » et intermédiaires divers, comme acteurs indispensables de la culture de la corruption, et le recours aux gros bras et aux tueurs en cas de besoin. » La littérature noire, comme sa sœur policière place le crime au centre de l’histoire. A un détail près : pour elle, le crime n’est pas marginal, il n’est pas une anomalie de nos sociétés, mais au contraire leur fondement même, leur principe constitutif. Elle nous parle donc d’un monde profondément en crise dans lequel toutes formes de résistances individuelles et collectives sont des exceptions, un monde où des femmes et des hommes se débattent pour créer du sens, établir une justice, luttent contre la normalité, le plus souvent en vain, car comme le précise là encore D. Manotti, « Comment combattre ces crimes sans briser la machine ? » Paradoxalement, c’est certainement ce qui fait le succès de cette littérature dans les périodes de crises économiques et politiques majeures : face à la montée de l’insignifiance, nous avons soif de comprendre, de décortiquer, d’analyser, de prendre du recul, de sentir que nous ne sommes pas seuls, atomisés face à la machine de guerre néolibérale, de voir que d’autres résistent, un peu partout. Là est la force de cette littérature qui, comme le roman social dans les deux siècles qui l’ont précédé, et dans la tragédie antique bien avant encore, interpelle l’individu, l’embarque sur dix, six cents ou mille pages, le happe, le provoque, le force à se remettre en question, lui tord le ventre, non parce qu’elle lui fait peur, mais par ce qu’elle lui révèle de lui-même et des mécanismes souterrains et obscènes de la société dans laquelle il vit, sans jamais le lâcher, sans concession aucune, sans les œillères du déni, de la satisfaction consumériste, du frisson bon marché et de la morale, comme si sa propre existence en dépendait. C’est important d’écrire des histoires et de mettre en scène des personnages pour parler de tout cela, non ?

 

 

Quel sera votre mot de fin ?

 

 

Merci de m’avoir lu. Merci d’avoir pris le temps de préparer ces questions. Et merci de croire qu’un roman peut rendre nos vies meilleures.

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