« Trottoirs » de Mr Jean-Luc Manet chez Atelier IN8 Edition

Aujourd’hui je vais vous parler d’un écrivain rencontré au très bon festival du Goéland Masqué en Bretagne.

Mr Jean-Luc Manet pour sa nouvelle « Trottoirs » chez Atelier IN8 Edition.

Je ne suis pas d’habitude très Nouvelle mais là je suis tombé sur un auteur qui a réussi à me subjuguer.

Portrait mélancolique et tendre d’un sensible perdant magnifique dans la dureté sans pitié du réel.

Il arrive à nous montrer le quotidien d’un sdf et sa décente en enfer.

Petit bijou niveau écriture, je vous le conseille énormément.

Voici un résumé du roman :

Romain, un SDF, arpente les rues de Paris, ressasse les souvenirs d’un bonheur passé, et rêve sur le corps d’une prostituée venue de l’Est. Un premier sans-abri, un frère donc, est assassiné, très vite suivi d’un second puis d’un troisième. La peur s’empare de la communauté des laissés-pour-compte. Qui peut avoir intérêt à tuer ceux qui ne possèdent rien ? Représentent-ils une menace ?

Je vous souhaite une bonne semaine et vous donne rdv dans quelques semaines quand j’aurais d’autres interview à vous proposer.

 Couv' Trottoirs (recto)

Bienvenue sur le Divan du Concierge. Ma première question consiste à vous connaître mieux : pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment êtes-vous venu à écrire des nouvelles ?

Je suis un « fils de profs », comme on peut l’entendre assez péjorativement dans les cours de récréation, un statut assez proche socialement et hiérarchiquement du « fils de pute ». Plus sérieusement, je viens donc d’un milieu où l’écrit, livres et journaux, est quelque chose qui compte. À cela tu ajoutes une passion dévorante pour le rock’n’roll qui m’est tombée dessus vers 10 ans, tu mixes les deux, et tu obtiens le cocktail qui a guidé ma voie. Je me suis ainsi passionné simultanément pour le rock et pour la presse musicale. Le côté « Tintin aux premières loges » des critiques rock me fascinait. Je voulais absolument faire ça, être au cœur du volcan et le raconter. Il était assez naturel que je relie musique et écriture. J’écris sur le rock depuis 1979 (notamment pour Best, Nineteen ou Les Inrockuptibles depuis la naissance du magazine) et reste très attaché aux rythmes binaires. Par contre, si j’écoute toujours autant de musique, je dois bien avouer que son environnement m’intéresse moins depuis une paire de décennies. Le milieu a changé, les maisons de disques privilégient aujourd’hui l’actionnaire au détriment de l’artiste. Les groupes sont devenus interchangeables et défilent sans avoir le temps d’écrire une histoire. Et sans histoire à raconter, il est difficile d’enflammer le lecteur. C’était facile d’écrire de belles épopées sur des aventuriers comme Clash, Motörhead, Stooges… Alors, grosso modo au changement de siècle, il m’a fallu trouver une autre piste, juste pour combler le besoin d’écrire. Et la fiction s’est imposée sans trop y réfléchir. Bien sûr, mes romans et nouvelles sont truffés de références à la musique : ils ont tous une sorte de bande-son. Sans parler des recueils collectifs « Rock & Noirs », qu’avec mon ami Jean-Noël Levavasseur, nous consacrons aux groupes qui nous sont chers. Là c’est l’ombilic ultime entre tout ce que j’aime : écrire, raconter des histoires, et rallier d’autres auteurs du noir à la cause rock’n’roll. Nous en sommes à onze recueils, dont ce « London Calling, 19 histoires rock et noires », publié chez Buchet-Chastel et consacré au double album culte de Clash, qui a connu un joli succès en librairies.

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Comment vous est venue l’idée de votre nouvelle « Trottoirs » ?

« Trottoirs » c’est mon quotidien de Parisien. Romain est un de ces fantômes des rues que je croise chaque jour. Avant on disait clodo, aujourd’hui SDF : sans domicile fixe, ce genre d’insupportable langage euphémique et cache-misère. Comme si ces gens avaient le droit à un domicile différent chaque soir… J’ai imaginé l’histoire de l’un d’entre eux, sans démagogie ni excès d’empathie. « Trottoirs » n’est en aucun cas un slogan social, un constat tout au plus. C’est aussi un portrait de ma ville, une ville que j’aime, même si le livre est une autre preuve qu’elle est loin d’être parfaite. J’y suis né, j’y suis chez moi, surtout dans ce quartier autour de Bastille qui était déjà celui de mes grands-parents. J’aime écrire Paris, au gré de mes pérégrinations. Pour autant, j’espère ne pas en donner une image de carte postale. Je me contrefous de « la ville lumière » pour touristes ou bobos : je raconte mon village, c’est tout.

Sujet d’actualité ? Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce thème du SDF ?

C’est le propre du roman noir de raconter son époque. Après, je ne sais pas si j’ai été particulièrement attiré par ce thème-là ou, comme dit précédemment, par l’envie de faire de Paris l’un des personnages de l’histoire. Je voulais surtout raconté l’effroyable dichotomie qui étouffe ma ville aujourd’hui : d’une part l’argent d’une ville-musée, d’une ville trépanée, et d’autre part la misère de ceux qu’on abandonne sur le carreau. Le Paris populaire meurt, quartier après quartier. C’est marche ou crève. La cité symbole de toutes les grandes révolutions ne mérite pas ça.

beggar with two Dogs near Charles Bridge, Prague

Charles Bridge

Parlez-nous du Capitaine Thiéré que j’ai beaucoup aimé.

Ah, le bon flic ? Un truc que Jean-Bernard Pouy déteste et dont il parle toujours avec la verve brillante qu’on lui connaît. Sans vouloir irriter JB donc, qui est quelqu’un dont j’adore les livres et l’esprit libre, capable d’avis définitifs comme d’attentions charmantes, j’ai effectivement versé dans le cliché américain du flic humanisé. Tant pis, j’assume mon Capitaine mi Saint-Bernard, mi vigie de son quartier. Sans doute ai-je souhaité répartir la réalité basique des tâches sociales entre les seconds rôles (il y a la dame des bains-douches aussi) pour ne pas trop charger le personnage de Romain. Je ne sais pas : rien n’est vraiment calculé là-dedans.

Quelle musique irait bien avec votre nouvelle ?

Une chanson m’a particulièrement accompagné tout au long de l’écriture. Il s’agit du « Walking Home Alone » de Stan Ridgway, un titre à la fois mélancolique, doux, et chargé comme un ciel vert d’orage, ou vert de rage. Mais on pourrait aussi évoquer le « Walk On The Wild Side » de Lou Reed ou le « Somebody Got Murdered » de Clash. Dom Kiris m’avait invité à l’antenne de Oüi FM, pour parler de « Trottoirs » dans son émission « Littéralement Rock ». Il m’avait alors demandé une sorte de BO pour accompagner nos échanges. Le résultat est vraiment sympa et est en ligne ici :

http://www.ouifm.fr/litteralement-rock-4-avec-jean-luc-manet/

Stan+Ridgway+Walkin+Home+Alone+620589

Avez-vous une anecdote à partager avec nous au sujet de « Trottoirs » ?

Il y a cette hallucinante couverture. J’aime beaucoup la ligne graphique de la collection Polaroid des éditions In8. Ils mettent un grand soin à la réalisation de leurs livres. On sent une réflexion dans la mise en forme du texte. Il aurait été facile pour eux de miser sur un emballage racoleur tapant dans le registre SDF ou prostitution, un mec écroulé, une paire de jambes interminables… Au lieu de ces poncifs, ils ont souligné le moment charnière où Romain reprend un peu pied, réintègre le monde, se rase… De fait l’objet « Trottoirs » est beau et défendable, avec fierté. Je suis néanmoins tombé de ma chaise en recevant les épreuves de la couverture. Sans dec’ ! Le mec sur la photo, c’est Bertrand Cantat de Noir Désir ! La ressemblance est inouïe. Pourtant ce n’est pas lui. Et heureusement : je n’aurais pas aimé ce rappel appuyé à mon statut de critique rock. Par contre, ce lien entre mes deux activités, scellé par le plus grand des hasards, renforce ma filiation et mon attachement à ce livre.

Si je vous dis que votre nouvelle est aussi une histoire d’amour  entre Romain et Yuliya ?

Je ne pense pas. Ceci dit, chaque lecteur a le droit d’attribuer à mes personnages des sentiments que je n’ai pas exprimés. C’est une des richesses de la lecture de donner à chacun sa licence d’interprétation. Quant à mes personnages, à partir du jour où le livre arrive chez le libraire, ils ne m’appartiennent plus et gagnent leur droit à vivre leur propre vie. Disons que pour moi, c’est un amour paternel que Romain ressent pour Yuliya. Des connivences du pavé tout du moins, des liens familiaux en quelque sorte. Il a connu un grand amour, exclusif et viscéral. Jamais il n’aimera quelqu’un d’autre que Virginie.

JLM (photo Toria R'Bili)

Pensez-vous qu’il faille être un grand dépressif pour être un bon écrivain de noir ?

Ça peut sans doute aidé. Mais ça ne me semble pas obligatoire. Ecrire du noir serait plutôt un bel exutoire pour étancher ses coups de nerfs, ses coups de sang, pour se rincer de son wild side et faire risette à la face du monde le plus souvent possible.

Si vous deviez rencontrer un de vos personnages que vous avez créé dans vos nouvelles (depuis le début), lequel souhaiteriez-vous rencontrer ?

J’aime bien Romain. Son prénom vient d’un clodo que j’ai longtemps côtoyé à Vincennes. Ses traits étaient différents, mais je l’ai donc plus ou moins rencontré. Le Romain du livre est un mix, je pense, du « vrai » Romain et de moi. J’avoue d’ailleurs ne jamais avoir pensé à rencontrer un de mes narrateurs. Chacun porte trop de moi-même. Ce serait un peu schizophrène comme idée, non ?

Comment écrivez-vous, le matin, le soir, dans un bureau ?

N’importe où et, surtout, n’importe comment. J’ai beaucoup de mal à m’asseoir derrière une table pour plancher. Comme je le dis souvent, j’ignore l’angoisse de la page blanche. Pas par prétention, juste que, si je n’ai rien à raconter, je n’insiste pas, je pars me balader. Et c’est d’ailleurs souvent en mouvement, dans les transports en commun, en promenade, que les idées viennent. De fait, vous remarquerez que mes personnages marchent beaucoup. Il peut même m’arriver de prendre des notes sur mes éternels blocs Rhodia n°13 en marchant, si je n’ai pas le loisir de m’asseoir dans le métro, dans un café ou sur un banc. Le banc de « Trottoirs » existe vraiment d’ailleurs. Le livre y est né.

Quels sont vos écrivains préférés ? Et quel est votre livre de chevet ?

J’aurais sans doute une autre réponse demain, puis encore une autre après-demain, autour des incontournables Goodis, Hammett… Mais là, je pense au terrible « Au risque de se perdre » de Cathi Unsworth, pour la simple raison que je l’ai conseillé lors du récent festival du Goéland Masqué de Penmarc’h. Plus intimement, je citerais volontiers des livres de Marc Villard ou de Philippe Djian, les deux personnes qui m’ont donné l’envie de m’y coller. Je n’ai pas la moindre intention de me comparer à ces deux figures tutélaires. Je ne leur arrive pas au tiers de la cheville, mais c’est en les lisant que j’ai osé, que je me suis dit « p’tain, c’est ça que j’veux faire ».

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Le concierge est curieux ! Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman ? Juste pour nous mettre l’eau à la bouche.

En fait, je ne réponds jamais à cette question. Ce n’est pas parce qu’on commence un texte qu’on va le finir. Si le truc ne fonctionne pas, il est préférable de le ranger dans les cartons, en attendant qu’il trouve un regain de sens. Mais surtout, je trouve pathétique ces musiciens ou auteurs qui annoncent toujours l’œuvre de leur vie pour demain. J’essaie d’être le plus discret possible quand j’écris, même à domicile.

 

Quel sera votre mot de fin à cette interview ?

 

Bah, laissons au lecteur le soin de trouver le fin mot de l’histoire…