La Légende de l’assassin de Kangni Alem chez JC Lattès Edition

Voici une superbe rencontre du festival de Quais du Polar 2016, une très belle découverte d’un romancier du Togo Mr Kangni Alem pour son roman « La Légende de l’assassin » chez JC Lattès Edition.

Une écriture magnifique et un sacré conteur et il sait mettre le doigt où ça fait mal.

Une nouvelle vision de l’Afrique grâce à sa propre langue, un vrai moment de plaisir.

Je vous recommande ce roman qui vous fera connaître un auteur de référence pour moi.

Voici un résumé de son roman :

9782709636421-X« Je m’appelle Apollinaire, j’ai soixante-dix ans, un diabète, du cholestérol, et je fais de l’hypertension. Ce tableau clinique généreux pourrait surprendre, si je ne m’empressais d’ajouter qu’il ne m’empêche pas aussi de m’offrir, de temps à autre, quelques plaisirs, ceux-là même qu’un vieillard sous les tropiques ne se refuse pas, même avec un risque d’AVC suspendu au-dessus de sa tête. Je ne sais ce qui me pousse à l’avouer, sinon le désir de nouer un pacte de vérité dès l’entrée de ce récit qui couvre trois journées de ma vie. »

Pendant trois jours, Apollinaire cherche à comprendre l’affaire la plus emblématique qu’il ait perdue. Son client, KA, avait été accusé d’un crime atroce. Il avait pris les proportions de la légende : KA était devenu le criminel le plus honni, le plus médiatisé du jeune État de Tibrava. Le pays tout juste indépendant, mené d’une main de fer par un dictateur soucieux de l’ordre publique, avait rendu un jugement sans appel. KA avait été condamné à mort sans qu’Apollinaire ne puisse rien tenter. Trop jeune, trop inexpérimenté, commis d’office, un peu lâche aussi, il n’avait pas su comprendre le crime et la sentence.

Apollinaire ne veut pas prendre sa retraite sans comprendre ce crime qui le hante. Il s’engage alors sur un chemin tortueux. Il cherche la Justice. Il cherche surtout le souvenir du jeune avocat qu’il était et qui n’avait pas pu ou pas voulu se battre pour elle. Le portrait d’un homme seul et d’un pays qui joue avec les mots, les mythes et les légendes.

La semaine prochaine nous partons pour une plongée en apnée dans le monde de la came.

Je vous souhaite une bonne lecture.  

 

 

Bienvenue sur le divan du concierge, ma première question consiste à vous connaître mieux, pouvez-vous nous parlez de votre enfance et comment vous êtes venu à l’écriture ?

13062527_10209359105799871_1372959863997570696_nJe suis né dans le plus célèbre quartier populaire de Lomé, le quartier de Bè. Un quartier cosmopolite, très marqué par la religion traditionnelle du vodoun, avec une forêt sacrée en son centre, point d’attraction pour les jeunes du quartier. J’ai fait mes études dans ce quartier, dans l’unique école catholique alentour, qui faisait de la résistance contre la mentalité du coin. Personnellement, je trouvais les deux religions complémentaires, raison pour laquelle je ne me suis jamais totalement départi de ma sensibilité animiste. Je suis devenu écrivain dans ce contexte de double mentalité, car la fiction était la seule réponse au choix que je ne voulais pas faire entre les deux visions du monde. En soi, je peux dire que mon enfance a été normale, celle d’un enfant de parents de la classe moyenne, jusqu’à l’âge de 12 ans, où la famille a dégringolé socialement suite à un drame familial dont je parle peu, mais qui m’a durablement marqué. Mais je retiens de mon enfance le gout de la lecture, de l’évasion par les livres et la télévision, média qui a fait son apparition au Togo quand j’avais 8 ans. Je suis venu à l’écriture ainsi, parce que j’étais fasciné par les histoires des auteurs des manuels scolaires de l’époque, des bandes dessinées que je lisais. Ce n’était pas grand-chose, ne mentons pas, mon école n’avait pas de bibliothèque, mais mes frères ramenaient des livres à la maison, et j’étais celui qui en faisait le meilleur usage. A tel point que lorsque j’étais au cours élémentaire, la maîtresse me promenait de classe en classe pour faire la lecture aux autres : j’ai su lire bien très tôt, justement grâce à ce commerce avec la littérature. Il était « naturel » que je rende à la littérature ce qu’elle m’avait donné !

 

Comment vous est venue l’idée d’écrire votre roman « La légende de L’Assassin » ?

togo-mmap-mdEn 1978, j’avais 11 ans lorsque le fait divers à la base du roman a eu lieu. Un homme a décapité un jeune imam, et son procès expéditif s’est terminé par une peine de mort. L’assassin est vite devenu une star, façon de parler, puisque les populations s’étaient arraché sa photo, mise en scène par les gendarmes : on l’avait fait poser, avec la tête de sa victime sur les cuisses ! Son nom était devenu synonyme de peur généralisée, et d’ailleurs, encore aujourd’hui, avec le temps, le nom est resté associé à celui d’un criminel barbare. Il reste pourtant ce sentiment que j’avais déjà : la décapitation est un fait rare qui fascine les foules. Pourquoi ? J’essaye de répondre dans le roman à partir des conceptions religieuses que l’on se fait de la tête comme du siège de l’âme. J’ai eu le déclic d’écrire ce roman en 2002, lorsqu’n chanteur populaire togolais a été décapité par son frère pour une dispute liée à un héritage familial. L’humour macabre des populations a vite fait de baptiser les têtes de poissons vendues en sauces dans les bars du nom du chanteur assassiné. Comme quoi, les têtes coupées incitent à une réflexion décalée, si je puis m’exprimer ainsi. Ce roman vient aussi de l’envie d’aborder une problématique lourde, l’impact des mythes et légendes sur les mentalités de populations converties au christianisme mais jouant avec des codes traditionnels, la prévalence des crimes rituels dans les faits divers fréquents dans le Golfe de Guinée…

 

« Le Droit c’est comme le suicide, il suffit d’être décidé pour passer à l’acte » Parlez-nous de votre personnage principal Mr Apollinaire qui est avocat, et avoir choisi ce nom, un hommage au grand Poète ?

Joli prénom, en effet ; au demeurant, c’est le vrai prénom de l’avocat qui avait défendu le vrai K.A. en 1978. L’homme vit toujours au moment de cet interview, c’est un avocat célèbre et un homme politique majeur du Togo. J’ai pris soin d’utiliser les noms réels dans la fiction, en les faisant passer pour des noms fictifs, la proximité avec le poète est possible après tout, puisque comme je l’affirme à la fin, la littérature se nourrit de la littérature, et toutes les interprétations relèvent d’un feeling particulier du lecteur.

 

«  Le Pays fonctionne ainsi depuis la fin des colonies, on joue avec les mots, les mythes et autres légendes. La langue des autres nous sert de cache-misère, elle recèle autant de postures que de faussetés véritables » Je trouve que cette phrase résume bien votre roman, Les écrivains portent ‘il une responsabilité de montrer les disfonctionnements de leur pays ?

Je fais allusion à la difficulté d’exprimer certaines choses dans une langue étrangère comme le français. Rendre la justice en français pose problème, à des gens qui ne comprennent pas cette langue. Et la langue de bois juridique cache parfois l’injustice qui se cache derrière les jugements. Mais c’est aussi le sentiment que l’on a parfois, quand on écrit… coller de près les réalités exigent la réinvention d’un autre langage. La belle langue est peut-être une posture rassurante, mais dit-elle vraiment les choses pour qu’elles soient compréhensibles ? Lors d’un débat à Quai du Polar, on m’a posé une question de ce type, à savoir si les auteurs francophones n’en faisaient pas un peu trop parfois avec la langue. Je n’ai pas répondu à la question, car moi-même je peux me retrouver dans ce schéma, à force de vouloir réinventer le langage ! Compliqué notre héritage linguistique ! Il est donc clair que notre responsabilité c’est aussi de bien dire les choses, mais de les dire bien et clairement. Quant aux dysfonctionnements, ils sont un peu ce qui nous fait « bander », paradoxalement, ils sont la matière de notre énervement.

 

La ville imaginaire de TiBrava de votre roman, pourquoi ne pas avoir pris comme ville, Lomé la capitale de votre pays ?

Oui, il est certain que j’aurais pu simplement situer mes récits à Lomé, et non pas à TiBrava, capitale du pays du même nom. Mais j’avais envie d’inviter à un pacte plus littéraire, éloigner mes lecteurs du simple acte journalistique, et jouer avec les frontières d’un territoire qui emprunte sa géographie à un peu des grandes villes du Golfe de Guinée qui ont forgé mon imaginaire : Lomé, Cotonou, Accra, Abidjan, Lagos. Je suis plus libre ainsi de déplacer les êtres et les objets dans l’espace inventé sans me tenir à quelque raison de crédibilité ou de réalisme. Mais au final, vous savez, cela fait plaisir quand des lecteurs me disent : « Tiens, c’est Lomé, mais le bar dont tu parles à tel chapitre, c’est situé plutôt à Lagos au Nigeria, non ? »

 

Parlez-nous de votre personnage de Hightower, et des églises Evangélique du Togo.  « Qui sait, oui qui sait ce que la main de Dieu cache de devises étrangères.. »

Conf des eglises togoHightower est un pasteur Hii-Tech, le type de pasteur que l’on trouve de plus en plus dans les villes africaines : abonnés aux radios et au télés, lieux typiques de notre modernité et de notre ouverture au monde. Il apparaît comme l’exemple de la réussite évangélique, à la manière pentecôtiste américaine. Les croyants sont friands de miracle, et le miracle évangélique moderne que l’on vend en Afrique est le miracle de la réussite financière. Mais la sincérité de ce type de pasteur n’est pas toujours mise en doute par les fidèles, qui sont les premiers à leur assurer les moyens d’afficher une image de « gagneur », de « winner ». Le capitalisme a réussi à vendre en Afrique l’idée de Dieu comme moteur essentiel de la réussite de sa vie sur terre et non plus dans l’au-delà ! Cela convient bien à une certaine mentalité !

 

Avez-vous une anecdote sur votre roman à partager avec vos lecteurs et lectrices du Blog ?

19sept1Oui, oui, j’aime beaucoup l’histoire moi-même : j’avais presque fini le manuscrit du roman lorsque, un jour, j’ai été reçu en audience par le Président de la République du Togo, Faure Gnassingbe, un grand lecteur de thriller. Il m’a demandé sur quoi j’écrivais, et je lui ai raconté le thème du livre. Alors, il s’est souvenu d’une anecdote concernant un meurtre : le cuisinier de son papa, l’ancien président du Togo, avait un jour disparu, puis quand il est réapparu, il a simplement expliqué à son patron qu’il était parti au village tuer son frère, un sorcier qui mangeait les âmes des membres de leurs familles. Histoire vraie, que j’ai intégrée au roman avant de le boucler ! Je trouve incroyables ces faits violents qui font le quotidien des gens frustres !

 

Quelle musique accompagnerait votre roman à votre avis ?

38ELe High-Life du Ghana. Ou le rock le plus classique qui soit : Nirvana, Dire Straits, et surtout le « Bohemian Rhapsody » de Freddy Mercury, à écouter en boucle.

 

 

 

 

 

Vous avez également écrit des pièces de théâtre, pouvez-vous nous en parler et est ce un travail complètement différent niveau écriture ?

Le théâtre chez moi obéit depuis 2005 à une autre logique. 2005, c’est l’année où je suis monté sur la scène pour la dernière fois. Depuis, j’écris uniquement les pièces de théâtre à la demande. Le théâtre, c’est une autre fantaisie pour aller directement à la rencontre du lecteur/spectateur.

Comment écrivez-vous ?

Je préfère écrire tôt, 3h du matin jusqu’à 5h, puis je me recouche pour aller à la fac dans la journée et assumer mes différentes taches. Je suis totalement du matin, écrire la nuit ne me convient pas, il me faut à la fois le silence et les premiers bruits du jour qui se lève sous les tropiques. J’écris toujours au même endroit, dans la bibliothèque que j’ai construite à côté de l’habitation principale, au-dessus du garage. C’est un lieu qui me permet de m’isoler et d’observer depuis les hauteurs la vie étrange des chiens et des hommes dans le quartier à 3 h du matin.

Quels sont vos écrivains préférés ? Et quel est actuellement votre livre de chevet ?

En termes de préférence, je lis plutôt souvent les auteurs américains (Etats-Unis). Mais parfois, je lis par curiosité ce que des amis me recommandent. Actuellement, mon livre de chevet s’appelle Purity, de Jonathan Franzen, une réflexion sur la fidélité extrême et le meurtre.

 

 

 

 

 

Quel est votre premier lecteur véritable de vos romans ?

C’est une question sensible, très sensible à laquelle je ne peux répondre, pour ne pas troubler une certaine personne qui lira cette interview !  Vous avez deviné, je suppose ?!

 

Le concierge est curieux ! Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman ? Juste pour nous mettre l’eau à la bouche.

Par superstition, je ne parle plus trop des livres en cours d’écriture : je dirai simplement que je travaille, en ce moment, sur la nébuleuse nigériane de la secte djihadiste Boko Haram, laquelle a fait allégeance à Daech depuis 2014 !

 

Quel souvenir gardez-vous du Festival Quais du Polar 2016 ? 

Depuis 2003, je boude les festivals littéraires en France. On s’y amuse bien, mais on ne vend pas de livres. Quai du Polar m’a réconcilié avec la France. C’est un festival où l’on rencontre de vrais lecteurs qui achètent votre livre, et vous disent : « je suis venu parce qu’on m’a dit beaucoup de bien de vous. » Ce fut une belle expérience.

 

Quel sera votre mot de fin à cette interview ?

Comme je dis souvent dans la vie réelle, «  à suivre… ». Rendez-vous dans mes livres, tous mes livres !