Morphine Monojet de Thierry Marignac chez Rocher Edition

Auteur d’un premier roman devenu culte, Fasciste, Thierry Marignac a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels À quai (Rivages noir), Renegade Boxing Club (Série Noire) et dernièrement Milieu hostile (Baleine). Il a également publié un essai remarqué sur Norman Mailer.

Il nous revient avec un magnifique roman « Morphine Monojet » chez Rocher Edition.

Une écriture directe comme son interview, il met le doigt là ou ça fait mal.

A travers les portraits de tout un petit monde interlope et de ses embrouilles, au cœur du quotidien erratique des toxicos et de leur obsession monotone, dans l’ambiance d’une époque et de lieux criants de vérité.

Un grand roman que je vous recommande, on ne parle pas assez de cet écrivain de talent qui pour moi fait partie des grandes plumes du roman noir français.

Voici le résumé du roman :

 

FIC113712HAB0Fin des années 1970. Trois mousquetaires en manque et fauchés, Al, Fernand et le fils perdu, s’engouffre dans Belleville, entrelacs de ruelles, de taudis promis à la démolition, et haut lieu du commerce de l’héroïne. Leur expédition crépusculaire les mène dans un bouge où ils tentent, sans trop y croire, d’obtenir à nouveau du crédit auprès de leur dealer.

Leur affaire semble mal engagée, mais Fernand retrouve là Jackie, une belle Orientale accro et mélancolique, fille d’un diplomate anglais. Celle-ci propose de les dépanner et ramène le trio chez elle, où Al, le plus incontrôlable des trois, découvre et dérobe, dans la collection privée du pavillon paternel, son propre Graal de camé : un authentique Morphine Monojet de la seconde guerre mondiale – une seringue à coup unique, dose de cheval pour le soldat blessé, mutilé, agonisant. La promesse pour Al de la meilleure défonce de sa vie ?

La semaine prochaine nous partons rencontrer un lauréat du prix du balai de la découverte.

 

 

 

 

 

Je vous souhaite une bonne semaine à tous.

 

 

 

 

Bienvenue sur le Divan, ma première question que je pose toujours aux écrivains invités sur le divan : Peux-tu nous parler de ton enfance et comment tu es venu à écrire des romans ?

 

marignac-1Merci de m’accueillir, j’en suis fort honoré.

Remarque : La question, comment en êtes-vous arrivé à… Depuis quand écrivez-vous… et autres, c’est LA question à ne jamais poser parce qu’elle n’a pas de réponse. C’est celle qu’on redoute et qui revient à chaque fois, etc.

Je te ferai donc la réponse suivante : Je n’ai aucun souvenir d’enfance digne d’être raconté et c’est pour ça que j’écris des romans.

 

 

 

 

 

Ta première nouvelle paraît en 1980 dans Paris Noir, recueil édité par le Dernier Terrain Vague en compagnie de 18 autres auteurs dont Léo malet, Pierre Siniac et Alain Fournier et Hervé Prudon et Fajardie… Je suis très impressionné par les noms de cette liste, comment as tu vécu cette aventure et de quoi parlait ta nouvelle ?

 

985_001C’est vrai, c’est au cocktail de sortie que j’ai vu Fajardie pour la première fois rouler sa caisse dans sa tenue de commissaire du peuple. Heureusement, Léo Malet nous a fait une démonstration de comment balafrer un adversaire avec sa pipe à cornes de taureau, et Hervé Prudon a piqué un sprint en fin de parcours, saoul comme toute la Pologne, s’élançant à la poursuite de son épouse qui commençait à en avoir marre. ADG quant à lui a fait un petit tour et s’en est allé, toujours charmant, toujours Vieille France, chapeau, pardessus, cravate, le tout discret, dans les gris souris. Ma nouvelle, très mauvaise, parlait de drogue et de délinquance. Moi aussi, j’étais honoré d’être en pareille compagnie, si l’on excepte le commissaire du peuple, bien sûr. J’ai fait mes premières armes au Dernier Terrain Vague, avec Daniel Mallerin, et on avait des idées saugrenues de ce genre assez régulièrement.

 

 

 

 

 

 

Comment as tu eu l’idée de ton premier roman « Fasciste » qui a permis de te faire découvrir dans les années 88 ? Et parle nous de Rémi Fontevrault qui m’a énormément marqué.

 

C’est justement dans la ligne du DTV, qui publiait les graphistes punks de Bazooka, j’ai eu l’idée de faire un roman du discours politique, dix ans plus tôt j’aurais écrit un livre sur les Brigades Rouges. Cette idée et son titre me donnait intrigue, style, et élan, c’était un ready-made à la Marcel Duchamp, mais en roman. Rémi Fontevrault est un bourgeois égaré à un tournant de l’Histoire, «  un désarroi qui cherche l’exaltation », a dit Hervé Prudon, dans la meilleure critique jamais écrite sur ce roman. Le punk en littérature, comme Bazooka l’était en graphisme,et les Pistols en rock’n’roll .

 

 

Je viens de finir ton nouveau roman Morphine Monojet aux Edition du Rocher que j’ai énormément aimé, comment s’est passée la construction de ce roman ?

 

Je comprends mal la question. C’est très spontané (quoique loin d’être exempt de réflexion) la construction d’un roman. Celui-là plus encore qu’un autre. En effet, c’était celui qu’on attendait de moi quand j’ai fait Fasciste, par esprit de contradiction, en quelque sorte, et pour le pied-de-nez. Aujourd’hui, l’époque a changé, le pied-de-nez c’est plutôt d’écrire Morphine Monojet, les transgressions d’hier sont les conventions d’aujourd’hui, et, en l’occurrence, inversement. D’autre part, comme il y a un terreau autobiographique à cette histoire, aujourd’hui lointain, mais à l’époque de Fasciste, c’était encore trop récent pour que je puisse parler de tout ça sans pathos. Et puis j’ai découvert comment parler de ça en écrivant des nouvelles : avec une bonne dose de satire qui découlait de l’absurdité de cette vie de toxico.

 

 

Tu aimes les personnages en rupture avec la société que l’on retrouve dans tes romans, à la limite des ténèbres, pour quelle raison ?

 

Il me semble que la fiction est là. Je sais que de nos jours, on écrit des romans nombrilistes sur des êtres d’une platitude à pleurer, des situations connues par cœur et par tout un chacun, mais si je faisais ça je m’ennuierais ferme. Il ne me viendrait pas non plus à l’idée de faire un roman pour défendre les grenouilles du Nord-Orénoque agressée par le sexisme génocidaire des crapauds-buffles montés de Terre de Feu, comme le veut l’utilitarisme abrutissant de la littérature « engagée ». Donc, je cherche ce que Mac Orlan appelait le « fantastique social ».

 

Tu choisis le Paris de 1979 année charnière pour le trafic de drogue qui va évoluer fortement.

 

Morphine_MonojetAprès le démantèlement de la French Connection, la France de pays semi-producteur (les labos marseillais) et pays de transit de la drogue vers les Etats-Unis, est devenu (ainsi que presque toute l’Europe Occidentale) un pays consommateur d’héroïne. Les drogues ont la particularité d’être des marchandises idéales dont la clientèle s’élargit et se renouvelle par cooptation. Ce trafic servait à out un tas de choses, il avait servi à pourrir la révolte des ghettos noirs aux Etats-Unis, il a servi dans toute l’Europe à pourrir la révolte de la jeunesse, et à la rénovation urbaine autoritaire planifiée par les urbanistes, exécutée par les promoteurs. En ce sens, 1979 est une année charnière.

 

 

 

 

 

 

Parle nous de tes trois personnages complètement paumés : Al, Fernand et le Fils Perdu.

 

 Ce sont trois petit-bourgeois pris dans l’étau des drogues, et en voie de déclassement. Ils traînent les névroses de leur milieu d’origine et ont acquis une certaine canaillerie toxico, née des deals de rue. Entre les deux, leur cœur balance.

 

 

Quelle musique accompagnerait ton roman Morphine Monojet ?

 

498328-pochette-taxi-girlParis, de Taxi Girl, bien que sorti un peu plus tard, en 1984.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment écris tu ?

 

 Mon bureau est dans ma chambre. J’écris matin, soir, journée, nuit. Et même en voyage au bout du monde. Je n’ai aucun rituel particulier, et besoin de peu à ces moments-là, du café, du tabac, de la bière, quoi. Je ne suis pas sujet aux tourments de la création. Si je souffrais en écrivant, je laisserais tomber. Quand j’ai une idée, je me lance, jusqu’à ce que l’énergie qui la sous-tend soit consumée, comme disait le grand auteur américain Erskine Caldwell.

 

 

Quels sont tes écrivains Préférés ? Et quel est ton livre de chevet ?

 

En ce moment c’est « Dans les tranchées de Stalingrad », de Viktor Nekrassov, en version originale, parce que je ne lis pas les traductions des autres.

 Sinon, en France, j’aime plutôt les années 1930, et les auteurs tournés vers la littérature étrangère et vers l’aventure : Philippe Soupault, Blaise Cendrars (plus vieux), Pierre Mac Orlan, le jeune Malraux, Drieu, Francis Carco (plus vieux aussi), on passe aux années 1940-50 avec Chester Himes, puis aux années 1960 avec la comète Dominique de Roux et puis un des rares stylistes de notre époque, Patrick Modiano.

 

 

J’ai lu que tu étais amis avec Edouard Limonov , parle nous de cette rencontre.

 

limonovJe connais Édouard, ça commence à se savoir, depuis 35 ans. À l’époque journaliste, j’ai fait partie des premiers à l’interviewer, en compagnie de l’écrivain Pierre-François Moreau, pour le magazine Actuel. Comme il ne connaissait pratiquement personne à Paris à l’époque, hormis éditeurs et attachées de presse, il s’est mis à nous fréquenter, moi et ma petite bande. On se voyait régulièrement, c’était un des premiers (avec Hervé Prudon) écrivains professionnels à m’admettre dans son cercle. Il m’apprenait non pas, quoi ou comment écrire, ce que je savais d’instinct, mais le mode de vie, comment on s’en sort. Puis il y a eu sa femme Natalia Medvedeva, chanteuse poétesse et romancière, avec qui je me suis marié, pour qu’elle puisse rester en France et vivre avec lui. Mon roman « Fasciste », a eu, il l’a reconnu récemment, à ma grande surprise au cours d’un dîner à Moscou, pas mal d’influence sur lui. Nous avons traversé pas mal d’aventures ensemble, à Paris, New York, Moscou, et j’ai eu l’honneur d’apparaître dans plusieurs de ses livres.

 

 

 

 

En 2006 tu publies Vint, le roman noir des drogues en Ukraine, parle nous de ce roman et de ta passion pour la Russie également.

 

616ZlXnyZzL« Vint… » n’était pas un roman, mais un reportage, mené au cours de l’hiver 2004-2005, en Ukraine avec les travailleurs sociaux de la Réduction des Risques, sur le terrain des drogues, à Kiev, Odessa, en Crimée. Plusieurs mois de reportage quotidien. Je l’ai appelé « roman noir… », parce que mon intention était de faire du reportage littéraire, à la Albert Londres. Me servir de mon métier de romancier pour faire un document-choc, nul besoin de fiction quand on vit quotidiennement de plain-pied dans le roman social. Je réglais aussi quelques comptes avec ma jeunesse toxico, et j’ai une passion pour le journalisme, dont je me sers pour exprimer un point de vue — mais informé — sur la société, ou plus exactement ce que j’en connais et découvre au fur et à mesure, en l’occurrence un problème social précis sur lequel j’ai quelques lumières : les drogues.

         Je n’emploierais pas le mot « passion », mais plutôt celui d’intérêt pur la langue et la culture. Il est né de mon engouement pour les langues, et de mon amitié pour Édouard Limonov, ainsi, au fil du temps de toutes celles que j’ai nouées dans divers milieux russes, à Paris, New York, et Moscou bien sûr, ainsi que, tout récemment, dans l’Oural. En découvrant la langue et la culture, il s’agissait souvent d’un « retour aux sources » : les idées et les valeurs, dans la déclinaison slave, ressemblaient souvent à celles qu’on m’avait transmises, venues d’une France qui n’a plus droit de cité aujourd’hui, souvent plus humaine.

 

 

 

 

Tu es également Traducteur, parle nous de ton travail de traducteur.

 

J’aurais l’impudence de me citer moi-même, l’avant-propos d’une petite brochure introuvable « Exotic/Dernier Terrain Vague » diffusée à une centaine d’exemplaires en 2002, qui contenait des essais sur le traduction, « Traduire » et « De la traduction littéraire comme un stupéfiant » :

« Traduire, c’est être en suspens entre ici et ailleurs, un bon poste d’observation, à guetter les petites cellules de la langue qui —vases communicants.  Si j’ai beaucoup maudit ce travail, je l’ai aussi beaucoup aimé — notamment grâce à l’exotisme, un éternel Club Med des idées. Au fur et à mesure que j’avançais dans un labeur souvent ingrat, je trouvais toujours des raisons de me réjouir de ce « métier », que le destin m’avait fait la fleur de me réserver. Ce sont celles-ci, avec quelques réflexions et des bribes de récit que je notais de temps en temps, quand les cadences infernales de la production me laissaient souffler… »

 

Quelle est l’actualité nationale ou internationale qui t’énerve actuellement ?

 

L’uniformisation forcenée du monde.

 

Quels sont tes films préférés ?

 

 36502La Bandera, Rapportez moi la tête d’Alfredo Garcia, Les Enfants du Paradis, Les Forbans de la nuit, La 317e Section, la série russe « 17 secondes au printemps », la série russe « Bataillon disciplinaire », Stalker, de Tarkovski.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quel sera ton mot de Fin.

 

Personne n’aime les neutres.