La neige Noire de Paul Lynch chez Albin Michel Edition

Voici l’avant dernière interview de l’année 2015, sa passe à une vitesse grand v !

Et pour finir en beauté commençons par accueillir sur le divan du concierge un écrivain Irlandais Mr Paul Lynch pour son roman « La neige Noire » chez Albin Michel Edition.

Et quel roman ! Un roman fort poignant et bouleversant d’une terre pauvre et magnifique.

« Dans le ciel, l’enclume noire que dessine un essaim de nuages« , « Certaines fois, on croirait que l’aube ne vient jamais, à peine une blême lumière qui produit un jour malingre insinuant son froid en lui »

Un très beau style que je vous recommande de lire.

Un écrivain qui petit à petit écrit une œuvre qui restera longtemps en mémoire.

Un écrivain que j’affectionne énormément Mr Robert McLiam Wilson à dit sur ce roman « « Un roman sur une Irlande que je reconnais, et que devraient envier tous les écrivains. » Je confirme son avis.

 

Voici le résumé du roman :

 

RL_140x205Après des années passées à New York, Barnabas Kane retrouve le Donegal en 1945 et s installe sur une ferme avec sa femme et son fils. Mais l incendie, accidentel ou criminel, qui ravage son étable, tuant un ouvrier et décimant son bétail, met un frein à ce nouveau départ. Confronté à l hostilité et à la rancœur d une communauté qui l accuse d avoir tué l un des leurs, confiné sur cette terre ingrate où l inflexibilité des hommes le dispute à celle de la nature, Barnabas Kane va devoir choisir à quel monde il appartient.

 

 

 

 

 

 

 

Pour la dernière interview de l’année 2015 je vous proposerai un voyage dans les limbes.

Je vous souhaite un bon réveillon de Noel et de très bonnes lectures noires sous la couette.

 

 

 

 

 Bienvenue sur le divan du concierge, ma première question pour faire connaissance avec vous, pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous êtes venu à écrire des romans ?

 

 

HI-RES-Author-Paul-Lynch-byline_-Photo-by-Richard-Giligan-J’ai grandi dans la partie le plus au Nord du Donegal. C’était un endroit reculé, balayé par la pluie et le vent. Les marais et les montagnes jetaient une ombre d’antique mélancolie. Je ne l’appréciais pas à l’époque et je n’y ai pas vécu depuis 20 ans. J’ai déménagé à Dublin à 18 ans, suis allé à l’université étudier l’anglais et la philosophie, mais j’ai arrêté pour devenir secrétaire de rédaction à plein temps pour un journal national. C’est là que j’ai eu le meilleur entraînement qu’on puisse avoir pour écrire des romans. Je n’ai pas commencé à écrire de fiction avant l’âge de 30 ans. Je combattais le puissant désir d’écrire de la fiction depuis longtemps. J’ai toujours su que j’aurais dû écrire mais je ne pensais pas pouvoir le faire car je ne croyais pas être assez doué. J’avais une très haute opinion de ce que devait être la fiction et je ne voulais pas être encore un de ces trous du cul qui écrit un mauvais livre. Et en plus rien de ce que je connaissais ne me paraissait valoir la peine d’être écrit.

 

 

 

 

 

Comment vous est venue l’idée d’écrire « La neige noire » ?

 

 

L’idée de La neige noire m’est venue d’un rêve dans lequel je voyais brûler une étable, et un troupeau en flammes courir dans la nuit. Je me suis réveillé. Il était 5 heures du matin et j’ai commencé à taper des notes sur mon téléphone, puis j’ai laissé la vision se développer tranquillement dans mon inconscient pendant 6 mois avant de commencer à écrire. J’ai passé beaucoup de temps à essayer de NE PAS écrire ce livre. Il y a eu déjà beaucoup trop de romans irlandais sur la vie dans une ferme. Je ne voulais pas en rajouter un. Mais on ne choisit pas les livres qu’on écrit. Ils viennent à vous et vous devez leur obéir et les écouter et plus j’écoutais, plus je réalisais que je n’étais pas en train d’écrire un roman sur la vie à la ferme mais un roman dans lequel l’idée de ferme est détruite, morceau par morceau, jusqu’à ce que plus rien ne subsiste de la ferme ou de la vie pastorale en Irlande.

 

 

 

Pouvez-vous nous parler des trois personnages principaux :Barnabas, Eskra et Billy qui m’ont totalement bouleversé et qui fait que votre roman est réussi.

 

Pour moi ce qu’il y a de plus intéressant chez Barnabas, Eskra et Billy c’est qu’au début du livre, chacun d’entre eux a sa propre explication sur ce qui a déclenché l’incendie. Puis au fil de l’histoire, chaque personnage prend des décisions en fonction de son explication personnelle, que pourtant rien dans le livre ne vient étayer. Aucune indication sur les causes de l’incendie n’est donnée. Ce qui n’empêche pas chaque personnage de décréter que son explication sur les causes de l’incendie est la bonne. Ça me fascine de voir chaque personnage faire des choix importants sur la simple foi de ce qu’il croit, chaque personnage tirant un des fils de la trame qui mène à la fin tragique du livre.

 

 

 

Cette famille qui revient des Etats Unies a du mal à ce faire accepter, on ressent la haine chez les villageois, vous aimez le thème de l’émigration du peuple irlandais, comment se sont passées vos recherches sur ce thème ?

 

Je n’aime pas faire des recherches. Trop de recherches peut tuer un livre et ça m’ennuie toujours quand de bons auteurs en abusent. Pour moi, La neige noire est à lui-même son propre rêve. Il est sa propre mythologie. Peut-être que ça ressemble au Donegal mais c’est aussi un Donegal mythique que j’ai créé. C’est peut-être une coïncidence que mes deux livres parlent d’émigration. Ce qui m’intéresse, profondément, c’est l’idée de foyer et d’appartenance. L’idée d’intégration.

 

 

 

 

Votre roman montre également la noirceur des âmes, si je vous dis que votre écriture me fait penser à Mr David Vann et sa vision noire de l’Alaska.

 

Je n’ai pas encore eu le plaisir de lire David Vann, mais je cours tout de suite à la librairie.

 

 

 

Avez-vous une anecdote à nous raconter sur ce roman ? A partager avec vos lecteurs et lectrices français.

 

Je suis encore en relation avec mes amis d’enfance, bien qu’aucun d’entre eux ne vive encore dans le Donegal. J’ai demandé à certains d’entre eux des anecdotes qu’ils avaient collectées sur l’étrangeté du lieu. Un ami m’a raconté qu’un jour son père a rendu visite à un fermier local qui vivait seul. Il l’a regardé plonger un steak dans une marmite d’eau bouillante, puis prendre quelques pommes de terre terreuses dans un sac et les rajouter dans la marmite. J’ai bien sûr utilisé ça dans le livre.

 

 

 

Parlez-nous de votre premier roman : Un ciel rouge, le matin, l’Irlande du XIXe siècle et de sa brutale réalité sociale.

91hAlP45cULUn ciel rouge le matin est un roman sur un père de famille du conté de Donegal qui est chassé d’Irlande et part pour l’Amérique. Tout ce qu’il désire c’est retrouver femme et enfant mais le destin a d’autres projets. L’inimitable John Faller, qui mène des affaires malhonnêtes et à un talent presque surnaturel pour la traque, est sur ses traces. Le livre est traversé par la voix de Sarah, la femme qu’il a laissée derrière lui. C’est un roman sur des sujets comme la vie et la mort, le destin et le pouvoir, la nature et l’univers. Le roman est né après que j’ai regardé un documentaire qui racontait l’histoire d’émigrants irlandais partis en 1832 travailler sur un chantier de chemin de fer aux Etats-Unis, et qui, dans les trois mois, sont tous morts, probablement assassinés. J’ai été frappé par le fait que quelque chose d’extraordinaire s’est passé- que ces morts aient été cachées et soient tombées dans les abysses de l’histoire pour être redécouvertes aujourd’hui.

 

 

 

 

 

Dans vos deux romans vous parlez des paysages du comté de Donegal, qu’aimez-vous de cet endroit ?

 

Les paysages du Donegal une fois décrits sur la page m’aident à donner à mon écriture une qualité mythique. Cela donne une épaisseur aux temps anciens contre laquelle l’histoire, dans le feu de son propre moment, s’épuise. J’aime l’idée qu’il y a une conscience du temps- de la brièveté de nos vies et de la profondeur du temps géologique du monde qui nous entoure. Je veux que le lecteur entende le silence de ce temps, entende le silence de la nature.

 

 

 

Le concierge est curieux ! Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman ? Juste nous donner l’eau à la bouche.

 

Author-Paul-LynchMon prochain roman s’intitulera Grace et il est lié à mon premier roman. C’est l’histoire de Grace Coyle, 14 ans, qui voit la seule vie qu’elle n’a jamais connu arriver à son terme. On est en 1845- 13 ans après la disparition de son père, Coll Coyle du romand Ciel rouge le matin– et maintenant sa mère l’envoie au loin. Sur fond de phénomènes météorologiques étranges les signes de la famine menacent. Elle ne veut pas quitter sa Blackmountain adorée. Son jeune frère Colly est dévasté … Ce livre est le récit de l’odyssée de Grace à travers une Irlande à son époque la plus sombre- elle va se faire passer pour un garçon, devenir bandit, pénitente et femme, affectée pendant tout ce temps par les voix de sa culpabilité et de ce qu’elle a perdu. Je pense qu’on pourrait appeler ça un roman sur le passage à l’âge adulte épique.

 

 

 

Comment écrivez-vous ?

 

En général je travaille 5 jours par semaine et je me lève de bonne heure pour écrire. C’est le meilleur moment- l’esprit est propre comme le vent. J’écris dans mon bureau chez moi. Pas d’internet. Pas de mails. Pas de téléphone. Pas de conversations. Seulement de la méditation et un café sur mon bureau. M’interrompre pendant que j’écris ? Est-ce que jetteriez des pierres à un ours ?

 

 

 

Quels sont vos écrivains préférés ? Et quel votre livre de chevet actuellement ?

 

A77328-2Pedro Paramo de Juan Rulfo est un de mes romans préférés. Rien que d’y penser j’en ai le tournis. Comment a-t-il réussi ça ? J’ai beau le relire sans cesse je crois que jamais je ne le saurai. Il y a beaucoup, beaucoup d’auteurs qui sont importants pour moi. Cormac McCarthy. James Joyce. Flannery O’Connor. Leon Tolstoï. Roberto Bolano. C’est une longue liste qui comprend aussi des poètes- comme Seamus Heaney. Wallace Stevens. Gerard Manley Hopkins. WB Yeats … Je viens de finir un roman de l’écrivain irlandaise Mary Costello qui a été publié en France l’an dernier. Costello a le don de traduire la douleur en beauté.

 

 

 

 

 

 

Si je vous demande de me parler de votre vision de l’Irlande, comment vous voyez votre pays évoluer.

 

DonegalmapCe n’est pas à moi de le dire. La plupart des auteurs vous diront qu’ils écrivent parce qu’ils se sentent à part- qu’ils sont en froid avec leurs familles, incompris de leur communauté, avec la société en général. Et pourtant un auteur ne peut pas ne pas faire partie de tout ça. Alors nous nous tenons là, un pied dedans un pied dehors, et on ne peut pas expliquer ce que l’on ressent alors on écrit. Je pense que l’énergie des écrivains vient de cette tension.

 

 

 

 

 

 

Avez-vous un endroit que vous me conseilleriez à voir en Irlande, un endroit qui vous ressemble.

 

Allez voir Banba’s Crown en hiver à Malin Head, dans le conté de Donegal, c’est la partie la plus au nord de l’Irlande. C’est un lieu proche de l’endroit où j’ai grandi. Il surplombe la bordure rude et déchiquetée de la mer, avec le vent qui fouette les terres et le ciel écorché au-dessus. Mettez un chapeau.

 

 

Quel sera votre mot de fin à cette interview ?

 

Un grand merci à tous mes lecteurs français, et à vous pour cette interview. Ce fut un plaisir de constater le bon accueil réservé à mes livres en France. Merci (en français dans le texte-ndt)!