Hors la nuit de Sylvain Kermici chez chez la Série Noire Edition

Vous traînez dans la gare. Nulle envie d’acheter un billet. Vous goûtez simplement l’atmosphère de ruche effervescente. Les gens montent et descendent des trains, se croisent dans le hall sans manifester la moindre émotion. Ils se déversent en grondant au-dehors, dans l’avenue obscurcie par l’orage naissant, ou dans les tunnels d’accès au métro. Ils glissent sans s’arrêter le long des murs, vers le soir et la nuit. C’est la vie, la vie et son organisation, c’est la façon dont les choses se sont mises en place, à l’infini, c’est la vie et son indicible menace, son malheur toujours sur le point d’arriver…

71wOJz45FBLHors la nuit est une expérience littéraire qui vous happe.

S’attachant à décrire avec minutie le lent basculement d’un esprit dans la folie, Sylvain Kermici nous fait vivre, de l’intérieur, l’égarement tragique de cet homme qui sombre peu à peu dans le néant.

Son style formidable décris à la perfection la Folie

Il nous plonge dans une âme asphyxiée par l’obsession et submergée par l’irréalité.

Je vous recommande énormément ce roman court mais terriblement efficace.

La semaine prochaine nous partons à Cuba, je vous souhaite une bonne semaine.

 

 

 

 

Bienvenue sur le divan du concierge. Pour faire connaissance avec vous, pouvez-vous nous parlez de votre enfance et comment vous êtes venu à écrire un premier roman ?

IMG_1657Tout d’abord, un grand merci, c’est avec plaisir que je me retrouve sur le divan du concierge ! Que dire de mon enfance parisienne, sinon qu’elle a été sans histoire, plutôt solitaire et rêveuse ? Il est clair que j’ai passé plus de temps la tête dans les bandes-dessinées et les jouets que dehors, à faire du sport ! Mon goût pour la lecture, et l’univers des livres, s’est donc développé assez tôt (par le biais, notamment, des vieilles couvertures J’ai Lu ou Denoël, dans la bibliothèque de mon père, que je trouvais absolument fascinantes). Mes premières passions, assurément, relèvent du noir : Le Masque, Agatha Christie, Conan Doyle, Stevenson, puis, très vite, la science-fiction, avec notamment la collection Présence du Futur, Dick, Andrevon… J’ai toujours écrit de la poésie, des récits très courts. Mon premier texte en prose, je m’en souviens (ma première tentative en tout cas !), date de la fin de mes études avortées en Lettres Modernes. Puis le besoin, car il s’agit bien d’un réel besoin, d’une sorte de nécessité, ne m’a plus lâché. J’ai commencé à écrire quotidiennement. Il m’a fallu plusieurs années pour terminer un premier roman (vers 2004/2005). Hors la Nuit est le premier publié, mais en réalité le cinquième ou sixième écrit.

 

 

 

 

Comment s’est passée la construction de votre roman Hors la nuit chez la Série Noire Edition ?

maxresdefaultHors la Nuit a connu plusieurs versions. Dans la première, nommée Dystopies, l’histoire se présentait sous la forme d’un recueil de nouvelles, chaque nouvelle (très courte) présentait le même VOUS anonyme errant dans une ville, avec la répétition asphyxiante de motifs : impossible de déterminer s’il s’agissait du même personnage ou de multiples. Manière de décliner la fragmentation psychique. Cette version a plu à certains éditeurs, mais les nouvelles ont été jugées trop inégales. J’ai donc réécrit l’ensemble sous la forme d’un roman. Plus structuré et uni, avec une véritable intrigue (le personnage de la belle-sœur). Aurélien Masson, directeur de la Série Noire, a été séduit. Nous l’avons encore réduit un peu, épuré, afin d’en augmenter l’impact, le choc.

 

 

Nous descendons dans la folie dans votre roman, vous nous faites ressentir cette folie page par page, que représente pour vous la Folie ?

20070714172155_folie_desDepuis mon DEUG de psychologie (lui aussi avorté), la folie a toujours été au centre de mes préoccupations. Je ne cesse d’y réfléchir, d’y revenir : l’aliénation mentale, les états altérés… Des auteurs tels que Freud, Bergson, ou même des romanciers de l’ampleur d’un Dick, par exemple, ont nourri mes recherches. « Vous nous faites ressentir la folie » : vos mots me touchent, car c’est exactement ce que j’ai voulu développer dans Hors la Nuit : montrer qu’il n’y a pas de différence de nature entre le déviant et celui qui vit dans la norme, mais d’intensité. Nous sommes tous soumis à la paranoïa, la jalousie, le toc, le rituel, voire la pensée magique (l’enfant est un bon exemple, c’est chez lui que s’exprime de la façon la plus pure, cette pensée magique). Simplement, nous arrivons à vivre avec, à contenir, tant bien que mal, ces tendances naturelles dans des limites acceptables. Le fou, lui, va être littéralement dévoré par l’une ou plusieurs de ces tendances, sans défense face à elle(s). Ce qui est dérangeant dans Hors la Nuit, je crois, c’est l’absence de jugement et de moral, c’est l’aspect totalement humain, cette fragilité qui se joue dans la mise en place de l’horreur. Faire ressentir la folie donc, comme quelque chose de bien plus familier que nous n’aimerions l’admettre !

 

 

 

 

Parlez-nous de votre personnage anonyme principal du roman.

Cet homme est un fantôme, vit comme un fantôme, détaché de tout. Il glisse sur le réel comme sur le pavé de cette ville qu’il arpente inlassablement, à la recherche d’on ne sait quoi. On soupçonne qu’il s’agit d’une défense très solide établie à un moment donné (à la mort du père par exemple, face au cadavre), si solide qu’il est incapable d’éprouver quoi que ce soit, l’émotion ne filtre plus. Il a un frère, a eu des parents, des figures lointaines, absentes. Un personnage volontairement flou, imprécis.

 

Votre roman est aussi une histoire d’amour, un amour inaccessible, n’est-ce pas ?

Un fantôme, jusqu’à ce que sa belle-sœur, elle aussi une figure lointaine, entre de plain-pied dans son existence morose, sinistre. Etant enceinte, elle souhaite que les deux frères se rapprochent l’un de l’autre, qu’ils forment un noyau solide autour d’elle, de l’enfant à venir. Il n’est pas prêt à recevoir tant d’affection, celle-ci va faire sauter ses défenses. L’amour va devenir obsessionnel, sans limite. Mais reste de l’amour, en un sens : mal compris, mal interprété. Là encore, c’est sa détresse qui m’intéresse, son caractère humain. Il n’a pas eu de chance. Il pourrait être NOUS. D’où le VOUS, qui brouille un peu plus les frontières.

 

Avez-vous une anecdote à nous raconter sur votre roman et à partager avec vos lecteurs et lectrices ?

L’éditeur Jean-Marc Roberts a été très intéressé par la première version, DYSTOPIES, il y a moins de 10 ans. Il m’a écrit un mot très gentil à l’époque, concluant en ces termes : je vous attends. Durant quelques années, impossible de remanier l’histoire, je n’y arrivais pas, je bloquais. A la mort de M. Roberts, ses mots, je vous attends, me sont revenus en mémoire et se sont mis à briller très intensément, de façon obsédante : comme une voix d’outre-tombe. J’ai alors repris le vieux manuscrit qui prenait la poussière et tout s’est débloqué d’un coup, assez rapidement. Je ne sais pas si c’est une anecdote, mais cela reste étrange. Je ne me l’explique pas.

 

Votre roman fait 100 pages, un vrais défi d’écriture. Pourquoi aussi court ? Votre roman me fait penser à Moscow de  d’Edyr Augusto ou Hécate  de Frédéric Jaccaud qui ont la même forme (roman court et super angoissant)

690932-000_was8870060Hors la Nuit était un peu plus long, lorsque je l’ai envoyé à Aurélien Masson, directeur de la Série Noire. J’ai suivi ses conseils : « couper le gras pour ne garder que les os »  [sic] ! Encore et encore. Je crois que la brièveté fonctionne bien ici, elle renforce le côté implacable, inexorable de la chute, elle exprime aussi l’étouffement, l’aliénation : jamais de hors-champ, de hors-cadre. De plus, Hors la Nuit s’inscrit dans un choix éditorial d’Aurélien, de publier au sein de la Série Noire des textes courts, plus difficiles et, peut-être, expérimentaux.

 

 

 

 

Le concierge est curieux ! Bientôt un deuxième roman ? Et si oui, pouvez-vous nous mettre l’eau à la bouche ?

                                                                                                                                                                                   En effet, je termine un nouveau roman noir. Il s’agit d’une méditation lugubre autour des figures de deux tueurs en série américains, qui ont œuvré au début des années 80, en Californie, tuant près de 25 personnes : Leonard Lake et Charles Ng. C’est un roman sur l’aliénation et la barbarie, que j’essaie de saisir à travers les lieux, les objets, comme si ceux-ci pouvaient presque expliquer à eux-seuls l’horreur, en tout cas en garder des traces signifiantes. Le tout dans l’atmosphère d’apocalypse propre à la fin du mouvement hippie.

 

Comment écrivez-vous ?

Plus jeune, j’arrivais à écrire un peu partout, les cafés, les bibliothèques, mais hélas cela a changé. Je deviens de plus en plus ritualiste. L’idéal étant : chez moi, le matin tôt, avec ma musique (la musique est très importante dans mon processus d’écriture), recroquevillé sur le canapé, l’ordinateur sur les genoux, avec du (faux) café ! Je ne sais pas, tous ces éléments réunis me permettent d’atteindre l’état de conscience propice à l’écriture, sans avoir à m’arracher les cheveux (sinon, les mots peuvent jouer à cache-cache avec moi pendant des heures et je m’essouffle vite !!!).

 

Quels sont vos écrivains préférés ? Et quel est votre livre de chevet ?

91HbZUfagqLBeaucoup de mes écrivains préférés appartiennent à la science-fiction : Philip K. Dick, C. Clark, Asimov, Silverberg (L’Oreille Interne, L’Homme dans le Labyrinthe). J’aime aussi la vague française d’anticipation des années 60 et 70 : André Dhotel, Robert Merle, Stefan Wul. Plus récemment : John Burnside, Mark Danielewski, Will Self. Les romans noirs de Graham Greene. Dossier 51 de Gilles Perrault, un grand livre paranoïaque. Kafka, Sebald et Claude Simon, ma trinité hors genre. Mon roman préféré est une sorte de thriller noir métaphysique, j’y reviens périodiquement, j’en connais presque chaque mot par cœur : D’autres Gens, de Martin Amis.

 

 

 

 

 

 

 

Quels sont vos films préférés ?

large_SCC_MULHOLLAND_DRIVE_2D_BR_I-1Mullholland Drive de David Lynch (assez proche du livre d’Amis d’ailleurs). 2001 Odyssée de l’Espace de Kubrick. Sunset Boulevard de Wilder. Massacre à la Tronçonneuse de Hooper. Et tous les films de Melville, que je vénère.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que représente pour vous le fait d’être dans la collection Série Noire ?

DOA, Raizer, Jaccaud, Chainas… La Série Noire est plus qu’une collection de romans noirs, c’est un véritable laboratoire littéraire, politique et social. Les livres parlent du monde à travers le filtre du noir, et non l’inverse (faisant du noir en se servant du monde). Là est toute la différence. Je suis tellement fier que Hors la Nuit en fasse partie. Je trouve qu’Aurélien et son équipe font des choix courageux, puissants. Hâte de voir la suite !!!

 

Quel sera votre mot de fin ?

Si je devais choisir un mot, ce serait « persévérance ». Aurélien et moi nous sommes croisés plusieurs fois avant que cela n’aboutisse. Je n’ai jamais lâché, continuant à écrire, tout le temps, à lui envoyer des textes, m’acharnant. Ouf ! A moi, maintenant, d’être à la hauteur de la Vénérable Noire.