Toutes les vagues de l’océan de Victor Del Arbol

Cette semaine un grand écrivain habitué du divan du concierge, un écrivain de Barcelone, un écrivain talentueux.

Pour moi une des plus belles plumes d’Espagne.

Je veux parler de Mr Victor Del Arbol, qui nous revient avec pour moi son meilleur roman « Toutes les vagues de l’océan « .

Et c’est un euphémisme de dire que c’est son meilleur roman, car c’est un immense coup de cœur.

Quel travail d’écriture ! Une fresque monumentale du 20 IIème siècle digne des plus grands écrivains.

Je ne dis pas ça pour faire des compliments, je dis ça car pour moi Mr Victor Del Arbol est d’une autre planète.

Rarement lu un roman d’une telle force ! Et également niveau recherches, j’ai vérifié les lieux dont il parle.

Il est comme les horlogers suisses, tout est d’une grande précision dans son mécanisme de construction du roman.

Quand vous ouvrez un roman qui vous donne un tel bonheur on en redemande de suite.

Il construit d’année en année une œuvre magistrale qui restera dans la mémoire éternellement et je suis très fier de le connaître cet immense écrivain.

 

Et il vient de remporté le grand prix de littérature policière 2015 !!

 

Voici le résumé de « Toutes les vagues de l’océan  » :

 

81PXYOnW-LLGonzalo Gil reçoit un message qui bouleverse son existence : sa soeur, de qui il est sans nouvelles depuis de nombreuses années, a mis fin à ses jours dans des circonstances tragiques. Et la police la soupçonne d’avoir auparavant assassiné un mafieux russe pour venger la mort de son jeune fils. Ce qui ne semble alors qu’un sombre règlement de comptes ouvre une voie tortueuse sur les secrets de l’histoire familiale et de la figure mythique du père, nimbée de non-dits et de silences.

Cet homme idéaliste, parti servir la révolution dans la Russie stalinienne, a connu dans l’enfer de Nazino l’incarnation du mal absolu, avec l’implacable Igor, et de l’amour fou avec l’incandescente Irina. La violence des sentiments qui se font jour dans cette maudite “île aux cannibales” marque à jamais le destin des trois protagonistes et celui de leurs descendants. Révolution communiste, guerre civile espagnole, Seconde Guerre mondiale, c’est toujours du côté de la résistance, de la probité, de l’abnégation que ce parangon de vertu, mort à la fleur de l’âge, a traversé le siècle dernier. Sur fond de pression immobilière et de mafia russe, l’enquête qui s’ouvre aujourd’hui à Barcelone rebat les cartes du passé. La chance tant attendue, pour Gonzalo, d’ébranler la statue du commandeur, de connaître l’homme pour pouvoir enfin aimer le père.

 

La semaine prochaine nous partons au Etats-Unis pour un premier roman d’une énorme force.

Je vous souhaite une bonne semaine à tous.

 

 

 

Bienvenue sur le Divan du Concierge. La première question qui me vient à l’esprit est évidente : Comment va le lauréat du prix du Balai d’Argent 2014 ?

Del-ArbolChaque reconnaissance publique est un petit pas de plus dans ce long chemin que je me suis tracé. Si cette reconnaissance vient de personnes passionnées par la lecture, et d’ailleurs je les considère comme amis, la fierté est double. De plus, je ne peux oublier l’effort que vous avez fait pour que je puisse être avec vous à Paris. Des détails qui ne s’oublient pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment t’es venue l’idée d’écrire ton troisième roman « Toutes les vagues de l’océan « ?

Comme tous mes romans, il y a un mélange : un questionnement intérieur de ma propre vie et mon expérience (dans ce cas, la relation avec mon père) et de l’autre une inquiétude plus large, une préoccupation croissante sur la dérive de notre société et de nos valeurs éthiques. Je ne cesse de me demander quelle valeur nous accordons à la liberté, et si nous sommes vraiment conscients de la responsabilité que cela comporte, pour nous évidemment, mais surtout pour notre prochain.

 

 

Je trouve formidable ton travail de recherches sur l’époque du stalinisme, peux-tu nous parler de cette période ?

 

goulagStaline est le paradigme du bureaucrate qui grandit dans l’ombre des idéaux jusqu’à s’en emparer et les déformer. Compagnon de première heure, dans la révolution d’Octobre de Lénine et Trotski, ce dernier avait mis en garde sur le danger de l’ancien séminariste Staline, sur ses manières et ses mouvements qu’il faisait en cachette. Lorsque Lénine a compris qu’il avait alimenté le monstre qui éliminerait l’utopie communiste depuis l’intérieur, c’était trot tard. Il n’a pas pu changer son testament. Aujourd’hui il y a en Russie un rebond de l’idolâtrie de Staline (Poutine, joue à imiter le grand Père de la Nation). Staline a poussé la modernisation de l’ex Union Soviétique, il a transformé Moscou, il a subit l’invasion Nazi, il était loin d’être ordinaire et inculte. Il a su s’entourer d’une puissante élite intellectuelle (Gorki, Ehrenbourg …) mais ils oublient les grandes purges de la Terreur, et l’utilisation du Goulag comme mode systématique de l’élimination de toute dissidence, l’invasion de la Pologne, les pogroms contre les Juifs soviétiques…Oui, Staline a transformé l’Union Soviétique en une puissante nation face aux Etats Unis, mais comme le disait la poétesse Anna Akhmatova, en échange de transformer La Patrie en « un lieu désolé où seuls les morts sourient »

 

 

L’enfer de Nazino ; penser que cela a existé, cela donne froid dans le dos. Peux-tu nous dire comment as tu découvert cette période dramatique de l’histoire Russe ?

 

2000px-Karte_Trag__die_von_NasinoNazino est une petite île fluviale, et de sédiments, qui est à 800 kilomètres de Tomsk vers le cercle polaire. En principe cela ne devait pas être un centre de travail forcé mais une zone transitoire pour les prisonniers allant vers les goulags arctiques. Mais la désorganisation bureaucratique et le nombre important de prisonniers, a fini par entasser environs quatre mille personnes, n’ayant que le minimum pour survivre (plus de la moitié étaient des criminels de droit commun et le reste, des prisonniers politiques, des dissidents, des kolkhoziens et pas qu’un peu de femmes). Durant l’hiver et le printemps au moins 75% sont morts pour diverses raisons. La garde a déserté ou a été exterminée et les prisonniers ordinaires se sont acclimatés. L’île de Nazino est connue pour des cas de cannibalisme. Je l’ai découvert, car un ami libraire de Barcelone, qui connaît mon intérêt pour tout ce qui est russe, m’a parlé d’un document (le rapport Velicko découvert par la Perestroïka), et à partir de là, j’ai commencé à enquêter, ainsi que sur le rôle des espagnols dans différents goulags des années trente et quarante.

 

 

 

 

 

Parle-nous des personnages de cette superbe fresque, Elias et Gonzalo.

 

Elias, un père devenu un héros par l’historiographie, devenu fantôme dans la tête de Gonzalo son fils, avec les souvenirs, les revues, les photographies et les témoignages de ceux qui l’on connu. Le passé est source de légendes pour légitimer le présent, et une légende ne peut avoir de faiblesses qui faussent le discours officiel. Alors, Elie est la quintessence du combattant de la liberté, un homme qui a survécu à deux guerres, la terreur stalinienne et le franquisme. Gonzalo son fils, l’a peu connu et il est tourmenté de ne pas être à la hauteur de son père. C’est un homme qui dès la quarantaine, se questionne sur sa propre vie, ses valeurs, sa famille. Il est aussi, père, père d’un adolescent d’aujourd’hui, un jeune complexe avec qui il ne s’entend pas. Comme il arrive parfois dans la vie, il y a un tournant, quelque chose de terrible dans la vie de Gonzalo, obligé à la fois d’entreprendre le douloureux chemin de la mémoire et d’affronter l’avenir.

 

Le personnage d’Igor est très bien réussi, d’une noirceur totale.

 

Igor est mon personnage préféré, le loup de Sibérie. Prisonnier de droit commun, chef des hordes qui s’emparent de Nazino, survivant de toute convention éthique ou morale, se convertira en ennemi fraternel de l’idéaliste Elias. La lutte entre l’instinct et la raison est engagée. Igor est le miroir opaque dans lequel nous pourrions nous voir tous si nous osions le regarder attentivement.

 

Il y a aussi des personnages féminins très importants comme, Anna, Irina, Lola et Laura. Comment peut-on être aussi réaliste, quand on est un homme, pour se mettre dans la peau de personnages féminins de forte personnalité ?

 

Les personnes les plus fortes, celles qui ont toujours tenu la barre à des moments les plus aléatoires de ma vie ont été des femmes. Je ne suis pas sûr que cela soit une coïncidence. Loin de la résignation, ces femmes trouvent dans la dignité, la force de ne jamais abandonner. Elles le font parce qu’elles ont une raison bien plus grande que l’ambition ou la peur. Avoir une famille, un désir ou une passion selon le cas. Elles ne cherchent pas d’excuses, elles vont vers l’objectif, qu’elles se sont fixées. J’ai toujours admiré ce genre de pouvoir qui n’a pas peur de montrer sa fragilité et qui reste irréductible.

 

 

J’ai découvert également grâce à ton roman le camp de Argeles et les événements qui s’y sont déroulé ainsi qu’à Collioure. Peux-tu nous en parler ?

 

Le processus qui suit la chute de Barcelone au début de 1939, à la frontière française, est connu, en tous cas il devrait l’être. Les flux migratoires que nous voyons aujourd’hui en Syrie, en Afghanistan, en Irak, soit, des milliers de personnes qui trainent leurs vies, leurs familles, harcelés par la guerre qu’ils fuient et la police ou l’armée qui les attend. C’est exactement se qui c’est passé ici, chez nous. Près de quatre cent mille personnes se sont entassés aux frontières. Le plus grand exode civil de l’histoire jusqu’alors. Pendant des années j’ai étudié ce drame, qui a donné naissance à une génération de français de sang espagnol, fière de préserver la mémoire. Ce sont ces enfants et petits-enfants qui tenteront d’en savoir plus que quiconque sur l’histoire de leurs parents, grands-parents et oncles. Une histoire merveilleuse et très difficile.

 

 

 

 

Ton roman est aussi une belle histoire d’amour, non ?

 

Sans hésitation. Lorsque tout s’effondre, chaque geste de tendresse, d’amour, de désir, nous aide à nous accrocher à la vie. Regarde autour de toi, les hommes transformés en loups ou en bouchers. Mais le simple baiser d’une femme fait renaître la flamme de l’espoir. L’amour devient le seul drapeau de survie.

 

A propos de ton roman, as-tu une anecdote à partager avec tes lecteurs et lectrices ?

 

J’en ai beaucoup. Des années de découvertes, de recherches, d’interviews et de rencontres. Je peux t’en raconter une qui m’a particulièrement ému. J’étais en tournée en France à l’affut d’informations sur les camps à Argelès et un jour, une femme est venue me voir pour parler du camp de Brens près de Gaillac. Elle m’a raconté qu’elle n’a pas connu son vrai père, un espagnol libertaire fusillé en Espagne, jusqu’au jour où mourut sa mère, et cette femme, qui était déjà très âgée a décidé de déménager. Elle a trouvé des lettres que son père avait écrites à sa mère lorsqu’il était en prison. Elle m’a montré la dernière, datée de janvier 1940. Une lettre sereine, de belle écriture. Il ne disait pas grand-chose, des choses pratiques et quelques conseils. Mais dans le post-scriptum, son écriture se coupait, semblait moins ferme. Il ajoutait seulement « je t’aimerai toujours ». Le lendemain matin il fut abattu.

 

Dans ton roman, nous sommes également bercés par la littérature russe. As-tu un auteur que tu aimes particulièrement ?

Dostoevskij_1872Dostoïevski, mon préféré. Je recommande à chacun de lire au moins « Notes d’un souterrain » pour comprendre la dichotomie que tout être humain porte à l’intérieur entre l’espérance et la peur. Lire également le poète Maïakovski, principalement son poème Lénine, pour comprendre comment est l’âme d’un révolutionnaire qui se sent trahi par une vie de lutte.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le concierge est curieux, peux-tu nous parler de ton prochain roman, nous donner l’eau à la bouche ?

En tant qu’écrivain je dois évoluer, me mettre à l’épreuve. Je souhaite m’éloigner un peu du contexte historique pour affronter le sujet de l’identité (qui sommes-nous, et si nous sommes prêts à affronter cette vérité). Je le ferai avec peu de personnages, en réalité, deux. Un homme qui veut mourir et une femme qui veut vivre. Une nuit, quelques heures.

 

Quel est ton livre de chevet actuellement ?

716gWO4AAPLJe relie « Divine Comédie » de Dante. Je me cherche dans chaque cycle de son enfer.

 

 

 

 

 

En suivant ton actualité littéraire, j’ai vu que tu étais parti en Argentine pour la « Novela Negra », comment as-tu vécu cet événement ?

 

J’ai toujours dit que je ne me sentais pas écrivain de romans noir proprement parlé, ou de thriller. Mais j’apprécie ce genre de rencontres parce que je découvre d’autres sensibilités, d’autres réalités affrontées par les écrivains qui ont une réalité différente à celle vécue en Europe. De plus, danser une Milonga et se laisser emporter par un Tango est une expérience que toute personne qui aime la vie doit connaître.

Quel sera ton mot de fin ?

DSCN0024Un mot est presque un silence. Permets moi d’oser dire deux phrases : Nous sommes encore là. Nous croyons malgré tout. Nous croyons toujours. Un homme sans espoir n’est rien.