Ce que vit le rouge-gorge de Laurence Biberfeld chez au-delà du raisonnable Édition

Voici un énorme coup de cœur pour moi « ce que vit le rouge-gorge » de Mme Laurence Biberfeld chez au-delà du raisonnable Édition, un roman qui ces passes dans la campagne bretonne, un roman qui je trouve est vraiment d’actualité et qui fait du bien ! Retrouver les problèmes gros élevages porcins et tous ces aléas qu’ils engendrent.

 

Et puis toutes ces histoires d’amour qui font un bien fou, et puis les dialogues des animaux sont succulentes.

Non, vraiment une vraie belle réussite et devrait être remboursé par la Sécurité sociale tellement, il fait du bien moi je vous le dis !

Voici un résumé du roman :

 

ACH003696967.1433562951.580x580Garance vient de sortir de prison et se fait embaucher comme domestique par un couple d’éleveurs très ambitieux, sur la trace de sa fille Sophie, disparue quatre ans plus tôt et qui travaillait comme porchère dans cet élevage industriel.

Les patrons, Marylène, une belle fille jalouse et féroce, et Jean-Michel, un homme à femmes, ont investi dans un broyeur gigantesque où passent les carcasses d’équarrissage avant d’être données à manger aux porcs.

À l’intérieur et autour de la porcherie, la présence obsédante des animaux s’ajoute à celle des humains dans un huis-clos concentrationnaire.

Qu’ont bien pu vivre, voir ou sentir, les porcs, les serpents ou les rouges-gorges ?

 

 

 

Bienvenu sur le Divan du Concierge, ma première question consiste à te connaître, peut tu nous parler de ton enfance et comment tes venu à écrire des romans?

 

Alors, mon enfance a été marquée, sans doute, par toutes les formes de fuites et par conséquent, puisque j’en étais capable et que j’avais un penchant pour ça, par la lecture et l’écriture. J’ai grandi en ville, dans des grands ensembles, jusqu’à 10 ans, puis à la campagne péri-urbaine jusqu’à ce que je me casse, ce qui a été relativement précoce. Je suis alors retournée en ville. J’étais une môme assez décalée, solitaire. La famille ne fonctionnait pas bien et je l’ai fuie assez tôt, mais je ne savais pas me débrouiller pour vivre. J’ai donc galéré pendant quelques années, jusqu’à 20 ans à peu près. J’ai surtout écrit, pendant longtemps, des poésies et des nouvelles. J’avais le souffle court et la narration n’était pas forcément une évidence. Et puis finalement j’ai commencé, vers 30 ans, à écrire des formes plus ou moins longues. Et je m’y tiens, sans abandonner la poésie ni les formes plus courtes.

 

 

Comment tes venu l’idée d’écrire ce magnifique roman « Ce que vit le rouge-gorge »?

 

Merci Richard. L’idée vient d’envies croisées. Traiter de l’agriculture productiviste, se frotter au genre littéraire qui depuis l’antiquité fait parler les animaux, écrire quelque chose autour de l’enfermement. À une époque, je connaissais un porcher qui travaillait pour PIC (Pig Improvement Company). Les grandes porcheries industrielles déclenchent beaucoup de réactions, surtout à cause de la pollution massive qu’elles génèrent et des nuisances, mais lui en avait une autre vision vu qu’il s’agissait de son gagne-pain. Tous les ans à noël les porchers récupèrent un cochon, dont il nous a souvent donné des morceaux. Donc ça me paraissait un excellent sujet de départ pour aborder des choses plus générales voire ontologiques, comme les rapports ambivalents de l’humain avec son naturel et la nature. L’histoire est venue après.

 

 

Ce huis clos super réussie ce passe dans un élevage de cochon en Bretagne, j’aurais une autre vision du rôtie de porc que je mangerais maintenant à cause de toi ;-) Tu portes un coup de semonce sur l’élevage intensif dans ton roman, un polar Ecolo ?

 

Ecolo je ne sais pas, écolo c’est comme féministe, ça traite de questions tellement fondamentales et racinaires qu’on hésite à en faire une simple option politique. Disons que c’est un roman qui traite de l’agriculture intensive, et pas pour l’encenser, c’est clair. Il y a de la dénonciation, c’est sûr, mais surtout le désir de soulever toutes les questions que ça pose du point de vue bioécologique. Et toutes les questions que ça pose d’un point de vue humain, parce qu’élever des porcs de cette manière suppose être un être humain capable de le faire sans se poser de questions, donc très très insensibilisé, qui s’interdit de ressentir, qui rationalise à l’extrême sa propre vie et son fonctionnement, etc… etc… Une société monstrueuse fabrique très facilement des humains monstrueux grâce à l’extrême plasticité de notre espèce. Il y a des porchers comme il y a eu des fonctionnaires pour gérer l’extermination sans méchanceté particulière, en masse. Si on pose que les émotions c’est des trucs de fillette, que la vie et la mort dans un certain contexte c’est juste un process industriel, que la souffrance est un détail sans importance, on va obtenir des boulons zélés qui sauront ne pas se laisser contaminer par les émotions et les sentiments, qui pourront tuer ou faire souffrir sans que ça les affecte. C’est un peu léger d’éluder le fait que les massacres de masse, par monsieur et madame tout le monde, sont une réalité de l’histoire. Pour y arriver, il suffit de dévaluer complètement un type d’être vivant, de le transformer en chose. Ça marche très bien pour les porcs, pour les noirs, pour les juifs, pour les femmes, pour les taureaux, ça marche très bien. Et traiter les ouvriers comme les porcs, comme des variables d’ajustement, comme des outils, relève de la même rationalisation. Quand on touche au rapport de proximité, de distance ou de rupture avec l’animal, on touche automatiquement au rapport de proximité, de distance ou de rupture avec les autres humains. Et nous demeurons aussi des animaux.  C’est de ça que je voulais parler. Mes personnages, même ceux qui se veulent les plus carrés, sont impulsifs, irrationnels. La seule façon de rester humain, c’est de ne pas oublier qu’on est un animal.

 

 

 

Parle-nous de tes personnages de Marylène et Jean-Michel ?

 

Laurence Biberfeld; la meute des honnetes gensIls forment un couple très homogène au départ, ils sont tous deux violents, ambitieux, sans états d’âme, ils ont une idée très pyramidale des humains : il y a les forts et les faibles, ceux qui veulent s’en sortir et les autres. Ils ne plaignent pas leur peine, sont très travailleurs, acharnés. La comparaison s’arrête là. Ils sont ensemble contre les autres, mais pas dans l’intimité. Le déséquilibre tient aux sentiments qu’ils ont l’un pour l’autre : Marylène aime furieusement Jean-Michel, mais n’a ni admiration ni respect pour lui. Elle tient à lui et a peur qu’il l’abandonne, mais elle voit ses faiblesses et méprise son inconstance. Elle est prête à tout pour le protéger. Elle est restée fidèle à leur alliance d’enfants. Lui a oublié tout ça, il s’en fout. Il n’aime pas sa femme, mais l’admire et lui fait confiance. Il la considère comme le meilleur atout dans son jeu. Elle l’exaspère, mais il n’a rien à lui reprocher, si ce n’est sa jalousie maladive. Même l’enchaînement de drames qu’elle déclenche ne la lui fait pas voir autrement. Il la gère un peu comme une pouliche caractérielle mais bien meilleure que toutes les autres. Il l’a choisie et ne s’est plus posé de questions ensuite. Le malentendu est complet entre eux. Ils se ressemblent mais ne se comprennent pas. Leur alliance, de fait, va se défaire en même temps que le rapport à leur projet de vie.

 

 

Et il y a l’idiot du village qui est super attachant « Léon » qui me fait penser à Villeret dans L’Été en pente douce dans sont rôle de « MO ».

 

Oui, Léon n’a pas de problème avec les animaux, lui par contre. Il est en empathie totale. Il est d’ailleurs en empathie avec tout ce qui est vivant, et comme toujours l’empathie est nourri d’une bonne part de projection… Mais les animaux ont un excellent rapport avec lui. C’est les humains qui sont un peu trop complexes pour qu’il les comprenne. J’aime beaucoup ce personnage aussi, malgré tout ce qui se passe il est complètement innocent. Son monde est beaucoup plus intense et bariolé que celui des personnes qui l’entourent. Ses émotions sont violentes et immédiates. Il n’imagine pas qu’on puisse lui mentir. Et il est très déterminé. Mais son innocence en fait l’instrument de choix des autres. Le seul qui le traite avec respect et loyauté, finalement, est Jean-Mi.

 

 

Et puis il y tout ces animaux qui entoure la Ferme qui réagisse et qui donne leur vision de ce qui ce passe, je trouve que ces totalement réussie. Comment tes venu l’idée ?

 

Ce qu’il y a d’intéressant dans le fait de faire parler les animaux, c’est qu’on se permet ce qui n’est possible que dans la science-fiction : les dialogues (surtout des monologues) inter-espèces. Faire intervenir sur le même théâtre des personnages radicalement différents, aux sensorialités différentes, qui se positionnent les uns par rapport aux autres. Le rouge-gorge est en rivalité meurtrière avec l’autre rouge-gorge, mais s’emploie à déjouer les ruses du chat et se défie des humains. Cependant, comme ils sont dangereux, il les observe attentivement. Ainsi tous les animaux, chacun à leur manière, peuvent témoigner non seulement de leur vie mais des actions humaines, qu’ils ne comprennent pas mais dont ils doivent tenir compte pour survivre. La couleuvre ressent toutes les vibrations et dessine ainsi une cartographie ondulatoire de la porcherie. Les chiens et les chats sont dans l’intimité des humains, les porcs aussi mais d’une autre manière, très oppressive, les fouines, les rats, les souris en grande proximité, en commensalité tendue : ils peuvent être tués mais profitent des activités humaines. Et puis il y a les animaux vraiment sauvages, les rapaces, les renards, etc… Pour qui aussi les humains représentent une donnée constante et un danger, mais dans un espace plus ouvert. Paradoxalement, les humains ont moins conscience de la présence constante des animaux autour d’eux, probablement parce que dans la plupart des cas ils ne représentent plus un danger. Nous pouvons ignorer la présence des renards, des fouines, des rats, des rouges-gorges, mais nous sommes une donnée essentielle de leur vie. Construire le bouquin comme ça était une façon de le mettre en scène. Mouawad fait un peu ça aussi dans Anima, en dessinant la piste animale, très multiforme, d’un meurtrier.

 

 

Et ces aussi dans ton roman des belle histoires d’amour qui passe de page en page.

 

 

Il y a plusieurs histoires d’amour dans mon roman. La plupart des mobiles, sauf en ce qui concerne Sophie, sont amoureux. La plus pathétique de ces histoires est celle qui pousse une mère désespérée à la recherche de sa fille disparue. Marylène aime Jean-Mi, Jean-Mi aime Garance, Léon aime Sophie, j’ai envie de dire tout ça nous fait une belle jambe. Garance et Bambi s’aiment sans se faire d’illusions, mais profondément. En dehors d’eux, à peu près toutes les amours, comme dans la vie, sont fondées sur un malentendu ou l’autre. Il n’y a rien de plus solide qu’un bon malentendu, comme en témoigne le couple longtemps indestructible de Maryl et Jean-Mi. Et un amour quasi symbiotique ne protège de rien, comme en témoigne le duo provisoire de Garance et Bambi. L’amour, dans ce contexte si oppressant de la porcherie, ne fait la plupart du temps qu’envenimer les choses, voire déclencher des catastrophes, mais il est aussi une respiration.

 

 

As tu une anecdote à partager avec tes lecteurs et lectrices sur ce roman ?

 

 

Pendant assez longtemps, j’observais les animaux. Je ne peux plus le faire maintenant parce que ma vue est devenue trop mauvaise. Je me postais à tel ou tel endroit et je restais à peu près immobile, parfois pendant plus d’une heure. Quand tout revient au calme, les animaux sortent, il est rare de ne pas en apercevoir. Les oiseaux sont évidemment les plus faciles à observer, mais les mammifères aussi, au bout d’un moment, se découvrent. Certains, comme les écureuils, sont très curieux et s’approchent très facilement. Une fois, je me suis retrouvée avec un jeune écureuil sur un genou, qui tendait le museau pour me flairer le nez. J’ai éclaté de rire, ça a été plus fort que moi. Autant dire que tout le monde s’est volatilisé. Je prête à Sophie cette ancienne habitude d’observer. L’épisode des renardeaux m’est arrivé quand j’habitais sur le Millevaches.

 

 

Le concierge est curieux ! Peut tu nous parler de ton prochain roman ? Nous donner l’eau à la bouche.

 

 

J’ai plein de marrons au feu en même temps, mais aussi des manuscrits qui piaffent dans mes tiroirs. Si ça ne tenait qu’à moi (mais on verra) le prochain à paraître chez ADR serait une histoire de politique-fiction plutôt burlesque mais néanmoins trash, comme on dit, qui s’intitule « Ecoute les cloches » et relate une insurrection de clodos à Paris sur fond de magouilles préparatoires à un coup d’Etat par des services qui se tirent dans les pattes. Mais on verra, le Rouge-gorge est encore un petit bébé et on n’a pas encore causé de la suite. Au passage, je salue mon éditrice Véronique Ducros de publier sans ciller des bouquins aussi atypiques et casse-gueule que les enfants de Lilith ou Ce que vit le rouge-gorge. Il faut dire que quand on s’appelle au-delà du raisonnable…

 

 

Comment écrit-tu ?

 

N’importe où, n’importe quand, mais le plus souvent à l’ordi et plutôt entre 10h du soir et 3 ou 4h du matin. Je n’ai pas vraiment de bureau, mais une pièce où se trouvent ma table à dessin et l’ordinateur.

 

 

Quel est le sujet de l’actualité qui te fait bondir actuellement ?

 

Oh là là ! Je bondis tout le temps. Le problème de l’actualité, c’est que c’est un panneau défilant qui éclaire des problèmes stables. Les problèmes stables me grattent tout le temps, l’actu les mets en valeur. De la Démocratie en Grèce et ailleurs. De l’organisation coloniale du monde. De la non-gestion des déchets nucléaires (et des autres), un problème que certains veulent enterrer profond. De la destruction massive des milieux (la scierie du coin, dont le patron est un notable éminent, vient d’inonder par inadvertance l’Arre, la rivière du Vigan, de mille litres d’un puissant insecticide. On a ramassé des poissons morts jusque dans l’Hérault, à Ganges. Et des hérons, et des canards crevés. La baignade n’a été interdite que quatre jours, on ne rigole pas avec le tourisme)…

 

 

Quels sont tes écrivains préférés ? Et quel est ton livre de chevet actuellement ?

 

la-sage-femme J’ai des tas d’écrivains préférés ! Mon dernier grand éblouissement a été Katja Kettu pour La sage-femme, qui se passe en Finlande à la fin de la deuxième guerre mondiale. Sinon dernièrement j’ai lu la ballade de Sean Hopper, un bouquin de Martine Pouchain très émouvant et très bien foutu, en explorant la collection exprim’ de Sarbacane. Et là je lis le bouquin d’Antonin Varenne paru chez Ecorce dans la collection Territori, Battues, il tient bien en haleine et parle de choses qui me touchent, je n’en suis pas encore à la moitié mais c’est un bon Varenne, avec la précision et la pudeur et aussi ce sens puissant du décor, de la mise en scène qui sont sa marque. Avant j’avais lu celui de Séverine Chevalier, une romancière que je trouve géniale, celui de Territori s’appelle Clouer l’ouest et le précédent, par lequel je l’ai découverte, chez Ecorce aussi, c’était Recluses. Elle a un style singulier, unique, ses bouquins ne ressemblent à aucun autre, ce sont des installations littéraires. Enfin bref s’il y a une chose qui est réjouissante sur cette terre, c’est de savoir qu’on n’épuisera pas les bouquins à lire avant de mourir.

 

 

 

Tu as également une passion pour le dessin humoristique, peut tu nous en parler ?

 

chat J’ai une passion pour le dessin, humoristique ou pas. Mais il est vrai que je dessine des petits crobards de presse pour illustrer mes articles dans Creuse-citron, le journal de la Creuse Libertaire, et que j’ai eu le bonheur d’illustrer le fabuleux conte pour adultes Coco, d’Hafed Benotman, qui n’engendre pas la mélancolie. Mais je fais toutes sortes de dessins, d’ailleurs librement téléchargeables sur mon site.

 

 

 

 

Et Egalement pour la Poésie, voudrais tu partager avec nous un de tes poèmes que je recommande d’aller voir sur ton blog http://biberfeldauteur.legtux.org/

Voilà, celui-là je ne crois pas l’avoir mis, cadeau !

 

En ces temps la mort cassait ses jouets

Enfant échevelé pris de folie

Elle cassait ses jouets

Un bateleur qui appartenait à tous

Et Elle qui n’appartenait qu’à toi

Comme nous appartiennent

Nos sentiments

Et qu’importe

La mort cassait ses jouets

Les jouets de série

Dont l’unique modèle

Restait enfermé dans le ventre de la terre

Et les jouets secrets

Uniques

Non reproductibles

La mort te prit la sœur siamoise

En amour

Celle qui était toi

Celle que tu étais

Que feras-tu de ta coquille

Moitié d’orange ?

L’unique bourdonne en essaim de poissons volants

Qui piègent chaque couleur de l’arc-en-ciel

Dans le trémail de leur peau bariolée

Et puis

Celui qui fut comme l’œil d’une mouche

Trop divers pour les trois dimensions

Ou même les quatre

Le voilà comme un point d’interrogation

À peine refroidi

De son magma fumant

Dans sa forme si belle

De question

Cher frère

Restons-en aux questions

Nos morts nous habillent et nous déshabillent

Vêtus de paradoxe

Enchâssés d’échos

Libres sans doute

Comme des chevelures

 

 

Quel sera ton mot de fin à cette interview ?

 

 À la prochaine ! Longue vie au concierge !!