L’Enfer de Church Street de Jake Hinkson chez Gallmeister Edition

« Un écrivain qui a survécu à son enfance dispose d’assez d’informations sur la vie pour tenir jusqu’à la fin de ses jours ». C’est par cette citation de Flannery O’Connor que Jake Hinkson commence sa biographie sur le site http://www.gallmeister.fr/auteurs/fiche/58/jake-hinkson qui nous offre une perle de roman dans la collection NeoNoir: L’Enfer de Church Street.

Du début à la fin du roman, vous allez être entraîné dans une histoire captivante, qui est pour moi un des romans de l’année et qui m’a énormément marqué.

Un seul regret, on le dévore trop vite tellement c’est bien.

Voici un résumé de son roman :

 

jake-hinksonGeoffrey Webb est en train de se faire braquer sur un parking. Et cette situation lui convient bien, il en redemanderait même. À son agresseur, il propose un marché : empocher les trois mille dollars qui se trouvent dans son portefeuille, le dépouiller de tout s’il le faut, en échange de cinq heures de voiture jusqu’à Little Rock, en Arkansas. Webb a besoin de se confesser. Ce braquage et ce pistolet pointé sur lui, il les mérite. Et il est prêt à expliquer pourquoi.

 

 

 

 

 

 

 

Il y a des romans qui marquent votre vie de lecteur, eh bien celui-là est tout simplement magnifique et j’en redemande !

Je remercie énormément Mr François Seguin pour la traduction de l’interview

La semaine prochaine nous partons à Marseille, je vous souhaite de très bonnes lectures noires.

 

Bienvenue sur le divan du concierge. Ma première question consiste à faire connaissance avec vous. Pouvez-vous nous parlez de votre enfance et comment en êtes-vous venu à écrire des romans ?

 

hinkson3-hinkson-54f466eb18073-683x1024J’ai grandi dans la région rurale des monts Ozark en Arkansas. Je viens d’une famille pieuse pratiquant la religion « Southern Baptist » et ayant vécu dans une communauté durant un certain temps. L’église était la partie la plus important de nos vies.
Mes parents étaient des ouvriers. Mon père était charpentier, ma mère tenait le secrétariat de l’église. En grandissant, j’ai travaillé dans le bâtiment. Je n’ai jamais été doué pour le travail manuel, car je suis plutôt paresseux de nature et mon esprit avait tendance à vagabonder et échafauder des histoires imaginaires.
Quant à ce qui m’a amené à écrire des romans, je suppose que cela vient du fait que j’ai toujours été un petit pécheur enclin au mensonge. Le besoin d’écrire de la fiction vient, je pense, d’une disposition naturelle à inventer des choses. Quand on y pense, produire une œuvre de fiction est un acte intrinsèquement blasphématoire. Nous créons notre propre monde parce que celui que Dieu nous a donné ne nous suffit pas.

 

 

 

 

Comment se sont passées vos recherche pour écrire votre roman « l’enfer de Church Street », sorti chez Gallmeister Edition?

 

 

Le sujet du roman étant la religion, je suppose que l’on peut dire que la recherche a occupé toute ma vie. En dehors de cela, j’en ai fait très peu, me documentant sur certains points de géographie ou de petits détails de ce genre. Pour le reste, j’ai tout inventé.

 

Dans votre roman, nous faisons connaissance avec l’église Baptiste, pouvez-vous nous en parler ? Et j’ai une question à vous poser : auriez-vous fait un pasteur digne de ce nom?

 

Milltown_Southern_Baptist_Church.263182132_large L’église « Southern Baptist » est la confession Protestante la plus répandue aux États Unis. Elle est très conservatrice, et incroyablement influente dans la politique américaine, spécialement (mais pas uniquement) dans le sud. Presque toute ma famille est « Southern Baptist ».
Est-ce que je pense que j’aurais fait un bon pasteur ? J’aurais été bon dans certains aspects du travail. J’éprouve de l’empathie, donc j’aurais su essayer d’aider les gens et les réconforter. J’aurais pu faire de bons prêches (j’adore écrire les petits extraits de sermons des prêcheurs de mes romans). Mais je suis foncièrement quelqu’un de timide et les pasteurs doivent vraiment être extravertis. De plus j’ai un esprit naturellement anticonformiste, donc j’aurais toujours eu du mal à adhérer pleinement au dogme officiel de quelque institution que ce soit.

 

 

Comment vous est venue l’idée du personnage de Geoffrey Webb ?

 

Honnêtement, il s’est juste mis à me parler. Je me suis simplement assis et j’ai écrit les premiers mots du chapitre deux : « Pour commencer par le début, j’ai eu un père violent ». Il s’est juste développé à partir de cela. Il était tout bonnement en moi, attendant de sortir.

 

Vous écrivez dans le roman cette phrase : « La conscience fait de nous tous des lâches », pouvez-vous nous expliquer ça ?

 

Il s’agit de Webb citant Hamlet. Cela vient de la tirade « To be or not to be ». Hamlet envisage le suicide. Il dit que nous pensons trop à ce qui arrive après la mort. Si nous pouvions nous débarrasser de telles pensées, nous nous tuerions certainement pour en finir avec la douleur de l’existence.
Pour Webb, cela a un sens religieux. Il ne croit pas en Dieu… mais il a quand même peur de ce qui pourrait bien l’attendre après sa mort. Au fond de lui, il craint encore d’être puni pour ses péchés.

 

 

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Avez-vous une anecdote à partager avec nous sur votre roman ? Quelque chose qui vous a marqué ?

 

 

Little Rock, Arkansas, City View

Je peux vous dire que je l’ai écrit à une époque très sombre de ma vie. Ma mère venait de mourir d’un cancer, et au même moment mon foyer a volé en éclats lorsque nous avons rompu, ma compagne de longue date et moi. Cela explique peut-être pourquoi le livre est aussi lugubre et sombre, mais il est aussi, je crois, très amusant. J’ai un sens de l’humour carrément tordu. Pires sont les choses, plus ça devient absurde pour moi.

 

 

Comment écrivez-vous ?

 

a-la-librairie-sauramps_1349316_667x333Il n’y a pas de règle. Le jour ou la nuit. Quelquefois toute la journée et tard dans la nuit. Parfois j’écris chez moi, sur le divan. Il m’arrive aussi d’écrire dans un espace de travail commun ici à Chicago. (Autour de moi il y a des brokers, des créateurs graphistes et des hommes -ou femmes- d’affaires. Je me demande s’ils ont la moindre idée de l’étrange merde que je suis en train d’écrire, assis à côté d’eux…) J’écris aussi dans la bibliothèque publique.

 

 

 

Quels sont vos écrivains préférés ? Et que lisez-vous actuellement ?

 

J’ai tendance à m’intéresser de près à un auteur et à lire une grande part de son œuvre d’un coup. L’an dernier, c’était Margaret Millar. J’ai lu ou relu beaucoup de Millar l’an dernier. J’ai lu ou relu beaucoup de Simenon cette année. BEAUCOUP de Simenon. Surtout ses romans psychologiques.
Quant à mes préférés, mes mère et père littéraires sont Flannery O’Connor et Jim Thompson. Emily Dickinson et James Baldwin sont également très importants pour moi.

 

 

Vous avez une passion pour les films noirs des années 50 – 60 avec Humphrey Bogart et Robert Mitchum, pouvez-vous nous en parler ?

 

 

1863576-direction-la-californieEh bien c’est une de mes grandes obsessions. Quand j’étais enfant, mes parents limitaient la quantité de films contemporains pour adultes que nous pouvions voir (que nous appelons films « classés R » en Amérique). Mais j’étais autorisé à regarder tous les vieux films que je voulais. Je préférais ceux des années 30 à 50. Pas seulement les films noirs mais aussi les westerns, les comédies musicales, les comédies. Orson Welles, Ingrid Bergman, Gary Cooper, Jean Arthur, Jean Gabin, Rita Hayworth, et plein d’autres. Je les aime tous.

Bien entendu, l’attrait pour le fil noir est ancré au plus profond de moi. (Hier je suis allé assister à une projection de Mildred Pierce avec Joan Crawford. Je possède ce film, évidemment, mais je suis allé le voir en salle parce que… eh bien, parce que.) Il m’arrive d’oublier que tout le monde n’est pas passionné par ces vieux films. J’en ai vu des centaines. Non seulement les plus populaires avec les grandes vedettes, mais aussi les petits budgets comme Detour avec Tom Neal et Ann Savage, et Guilty Bystander (témoin/spectateur coupable) avec Zachary Scott, ou bien Two-Dollar Bettor (parieur pour 2 dollars) avec Marie Windsor. J’en aime le côté artificiel. J’éprouve une attirance limitée pour le « Réalisme ». Quelque chose de suprêmement artificiel comme Détour me semble plus vrai que la plupart des films qui se drapent de réalisme.

 

Vous êtes venu en France à Quais du polar rencontrer vos lecteurs, que gardez-vous comme souvenir ?

 

Ce fut un évènement important pour moi. Je garde en souvenir l’irrésistible gentillesse avec laquelle j’ai été accueilli. Les lecteurs Français sont les meilleurs. Je sais que cela peut donner l’impression que je suis en train de lécher le cul de votre collectivité nationale, mais c’est la vérité. J’aime la France.

 

Un autre immense auteur est dans la même Maison d’Edition que vous : M. Benjamin Whitmer, avez-vous lu ses romans ? Et que gardez-vous comme souvenir de votre rencontre en France?

http://www.concierge-masque.com/2012/11/06/benjamin-whitmer-pike-vo/

 

Whitmer est un héros Américain. J’étais déjà un grand admirateur de son œuvre. Maintenant, je l’admire en tant que personne. Un de mes souvenirs favoris de la France est d’être resté jusque tard dans la nuit avec Ben et mon épouse Heather, à parler du chanteur de gospel bluegrass Charlie Louvin (Ben a écrit un livre avec Charlie), et de Johnny Cash, de politique, et de la vie.

Il y a une chose qui m’a fait beaucoup rire : vous écrivez dans votre roman que vous avez commencé à boire à 30 ans et que vous avez un chat qui vous regarde écrire.

 

Eh bien, c’est vrai. Voici un souvenir amusant de France : j’ai participé à un salon à Bordeaux et l’on m’a interrogé sur le sujet de l’alcool. Il a fallu que je leur explique cela – que j’avais été élevé dans un « comté sec » (c’est-à-dire un comté, habituellement dans le Sud, dans lequel la vente d’alcool est interdite) et aussi élevé dans une religion (les Southern Baptists) qui ne permet pas d’en boire la moindre goutte. C’est juste ainsi que j’ai grandi, et je n’ai jamais trouvé cela étrange jusqu’à ce j’arrive à l’âge de trente ans. Mais lorsque j’arrivai à Bordeaux, je trouvai très rigolo de devoir essayer d’expliquer partout à quoi cela peut bien ressembler d’être Baptiste dans l’Arkansas. C’était surréaliste.
Pour ce qui est de la chatte, elle ne me regarde écrire qu’occasionnellement. La plupart du temps, elle observe à travers la fenêtre, rêvant d’assassinat d’oiseaux.

Quel sera votre mot de fin à cette interview ?

Richard, un grand merci pour m’avoir interviewé, et merci aussi pour vos excellentes questions ! Ce fut un régal.