L’Archange du Chaos de Dominique Sylvain chez Viviane Hamy Edition

Quel plaisir d’accueillir sur le divan du concierge une des grandes dames du roman policier, c’est un honneur même.

Cette semaine nous recevons Mme Dominique Sylvain pour son roman L’Archange du Chaos chez Viviane Hamy Edition. Et quel roman !

Intrigue parfaite et intensité du suspense à la perfection, du grand art tout simplement.

Et j’en redemande tout simplement car c’est vraiment très bon !

L’auteur arrive à nous angoisser et on s’attaches aux personnages tellement c’est bien écrit.

Dans cette interview Mme Dominique Sylvain vous dévoile tout son mécanisme d’écriture, ses passions, sur ses anciens romans et de sa maison d’édition.

Voici un résumé de son roman L’Archange du Chaos chez Viviane Hamy Edition :

mp Archange du chaos- dos18(2).inddLe corps d’une femme est retrouvé dans la cave d’un immeuble en chantier. Ligotée, tout indique qu’elle a été sauvagement torturée, la victime a eu son bras brûlé et sa langue sectionnée. Un détail étrange attire immédiatement l’attention des policiers : les blessures infligées ont été soignées ante mortem, et le corps martyrisé déposé tel un gisant médiéval rendu à la paix éternelle. Pas d’empreintes, pas de traces d’ADN, le groupe mené par Bastien Carat piétine alors que la hiérarchie et les médias souhaitent des résultats rapides. Une première piste est envisagée, celle de Teddy Brunet : il travaillait sur un chantier, là où a été trouvée la victime et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a un réel problème avec les femmes… Quand d’autres victimes, tuées selon le même mode opératoire, sont retrouvées, l’enquête bascule.

 

 

 

 

Dans un monde en proie au doute, quelqu’un oserait-il faire justice tout seul ?

Un roman à lire absolument et je dirais même plus un roman à déguster jusqu’à la dernière page.

La semaine prochaine nous partons au Québec.

Je vous souhaite une très bonne lecture.

 

  

 

Bonjour Mme Sylvain, bienvenue sur le divan du Concierge, ma première question consiste toujours à faire connaître un écrivain : Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous êtes venue à écrire des romans policiers ?

Bonjour, cher Concierge.

3Je suis née en Moselle, dans cet endroit qu’on appelle « le pays des trois frontières » celles de la France, de l’Allemagne et du Luxembourg (et la Belgique n’est pas loin). Mes parents n’étaient pas de gros lecteurs mais mon père avait eu la bonne idée de m’offrir les aventures de Fantômette. J’adorais ce petit personnage impertinent, et ça a été sans doute ma première incursion dans le polar puisque Fantômette est tout de même une enquêtrice redoutable, doublée d’une casse-pied de grand talent. J’ai eu aussi le privilège de connaître mon arrière-grand-mère qui m’a permis de baigner très tôt dans une ambiance de fables, de contes et de poésies. Elle m’en récitait chaque jour par cœur lorsqu’elle me gardait.

J’ai eu mon premier coup de foudre pour la littérature « noire » en découvrant Raymond Chandler. Ses histoires étaient prenantes, terriblement sexy et écrites dans une langue remarquable.

Je n’ai commencé à écrire de la fiction que relativement tard. J’avais 36 ans. Mon déménagement familial à Tokyo a été le déclic de ma vocation. Travaillée depuis un long moment par l’envie d’écrire un roman, je n’avais pas de sujet. Tokyo m’a fait l’effet d’un électrochoc et j’ai su qu’il fallait absolument que je raconte l’histoire d’une fille qui débarquait dans ce monde inconnu, à la fois archaïque et futuriste, et dont elle ne maîtrisait pas les codes. Ça a été la création de Louise Morvan. Coup de chance, mon premier manuscrit a été accepté par Viviane Hamy. Et notre collaboration se poursuit aujourd’hui.

En 1995 vous sortiez votre premier roman « Baka » chez Viviane Hamy, et là vous sortez votre 16ème roman toujours chez Viviane Hamy. Comment voyez-vous votre parcours niveau écriture ?

4Comme un long processus. Ininterrompu. Mes romans sont liés les uns au autres. C’est comme si je marchais sur un chemin de randonnée, depuis très longtemps, à la recherche de quelque chose d’inconnu. Mais le but n’est pas si important, ce qui compte ce sont les péripéties tout au long du voyage. Tous ces visages, ces questions. Ces découvertes.

Quelquefois, je me sens presque comme un débutante. Ça a été le cas pour l’écriture de « L’Archange du chaos », puisque j’abandonnais l’ambiance de la série Ingrid et Lola et revenais sur des terres plus sombres, plus inquiétantes. Cette série, je l’avais écrite pendant dix ans et bien sûr j’étais imprégnée de son style assez « baroque ». Il me fallait trouver un autre style pour L’Archange. Ça a été assez difficile, mais très intéressant.

 

 

 

 

Comment s’est passée la création de votre nouveau roman « L’Archange du chaos » ?

J’ai réécrit le manuscrit environ huit fois. Dans un premier temps, j’en avais fait un autre opus de la série Ingrid et Lola. Et j’avais confié le premier rôle à Sacha Duguin, personnage récurrent dans quelques romans de la série. J’avais déjà imaginé Franka Kehlmann. Finalement, j’ai réalisé que Sacha ne pouvait pas faire le job. Il est de la race des personnages qui doivent garder une part de mystère, et de fait, rester dans l’ombre. Son arrivée en pleine lumière et aux commandes de l’histoire n’a pas fonctionné. Du coup, j’ai évacué tout lien possible avec ma série précédente, et créé une histoire très noire, qui me tenait à cœur et montait des tréfonds de ma cervelle depuis plusieurs années. J’avais rencontré il y a près de dix ans de cela, un universitaire, historien du droit spécialisé dans la torture judiciaire. Ce sont nos discussions de l’époque qui m’ont donné l’idée du personnage de Bernard Kehlmann, le père tourmenté et tourmenteur de Franka.

Pour Joey, le frère de Franka, livreur de pizza et photographe, sa naissance est liée au fait que j’ai toujours aimé les arts graphiques. Imaginer un personnage possédant une sorte de banque de données artistiques en tête m’a beaucoup plu. Il est à la fois génial et assez cinglé. Son don étrange fait avancer l’enquête. J’aime beaucoup ce genre de personnage.

J’adore le duo Commandant Carat et Franka Kehlmann, pouvez-vous nous en parler ?

Franka traînait dans ma tête depuis longtemps. Avant même de lui imaginer un physique ou un caractère, j’avais déjà son nom, « Franka », inspiré de celui d’un personnage dans le premier film de la série Jason Bourne avec Matt Damon. Le patronyme « Kehlmann » est en référence à l’auteur allemand Daniel Kehlmann, dont j’apprécie les romans. Donc, Franka était là et je ne savais pas quel rôle lui donner à jouer. Le déclic est arrivé lorsque j’ai pensé à utiliser mon intérêt pour la science. Je lis régulièrement un magazine de vulgarisation scientifique et ça m’a aidé à bâtir Franka, un pe6rsonnage avec une vision toute particulière. Elle est extrêmement rationnelle, analyse finement les choses, observe le monde avec un œil de scientifique. Elle est aussi quelqu’un qui aurait pu devenir une universitaire de premier plan, mais qui y a renoncé pour s’opposer au destin que son père souhaitait pour elle. Elle est flic, mais elle a un regard singulier, qui complète l’expérience du terrain et le côté « vieux routier » pragmatique de Carat.

Créer Carat a été assez particulier puisqu’il s’agissait de lui confier un rôle qui avait été auparavant tenu par Sacha. Au début, je n’arrivais pas à le cerner. Puis j’ai pensé à Lino Ventura, cet acteur naturel, avec cette incroyable carrure, ce côté authentique. Je me suis servi des images de Ventura pour ébaucher Carat. Ensuite, au fil de l’écriture, et au contact de Franka et de l’équipe de policiers, Carat est devenu lui-même par un phénomène de cristallisation.

Carat est aussi un homme heureux en ménage, un peu comme Jules Maigret. C’est également un costaud qui a une fêlure. Et j’ai pensé qu’il serait intéressant de ne la dévoiler que petit à petit. Comme un suspense dans le suspense.

Le lien entre Carat et Kehlmann est assez complexe. Je ne l’ai d’ailleurs pas complètement élucidé. Carat aime sa femme, mais il est touché, intrigué par Kehlmann. Par sa vive intelligence et sa force. Quant à Kehlmann, elle est en manque de père. Elle a vécu une enfance redoutable et a la charge de son frère cadet, le fragile et fantasque Joey. Pour une très jeune femme, elle encaisse beaucoup de choses dures et sa nomination dans l’univers mortifère de la Crim’ n’est pas faite pour la soulager. La force de Carat la rassure. Elle veut se rendre indispensable, l’impressionner. Elle a besoin de la stabilité qu’il est censé lui apporter. Elle ne connaît pas sa faiblesse. Au début, c’est Carat le fort et Franka la novice. Ensuite, les rôles s’inversent. Enfin… presque.

Et quel méchant ! La justice peut être Divine ? Rarement j’ai vu une telle noirceur, super réussie.

Cela vient du constat que dans la réalité, la violence globale est en diminution (comparée à celles des siècles précédents). La religion aussi est à la baisse (les chiffres montrent une sorte de désintérêt global qui va en forcissant). Pourtant, via les médias, nous avons tous la sensation de vivre dans une époque de tourments permanents. Et les fous de Dieu nous semblent une armada impressionnante. J’ai voulu travailler sur cette perception. Nous sommes tous globalement assez angoissés. Ces angoisses sont alimentées en permanence. Nous ingurgitons des nouvelles inquiétantes à jets continus et oublions de regarder les faits, les chiffres. Cela m’a donné l’idée de créer un « méchant » travaillé par ce sentiment de peur. Et qui en tirerait des conclusions erronées et prendrait des mesures démentes pour lutter contre ce chaos. Au nom de l’humanité tant qu’à faire.

Quant à la justice, avant l’invention de la preuve scientifique, on se basait sur la « preuve magique ». Le jugement de dieu faisait partie de l’attirail juridique. Et la justice antique n’était pas si farfelue que ça. Dans une époque où chacun était hanté par un sentiment religieux, la mise en scène de l’ordalie pouvait déstabiliser les coupables et les amener à la confession. Avant même qu’on ait besoin de les torturer.

En fait, mon ambition était d’écrire un thriller, certes, mais qui ait du sens. Du sens pour mes contemporains. Et non pas seulement un exercice gore avec trente morts par chapitre, des péripéties gratuites et un style approximatif.

Retrouverons-nous une nouvelle aventure de ce duo ? Et pouvez-vous nous parler de votre prochain roman ;-) pour nous mettre l’eau à la bouche.

Pas mal de personnes me posent cette question lors des salons ou rencontres en librairies. J’avoue que ça me touche. Cela signifie que mes personnages sont « authentiques », ce qui n’est pas toujours gagné, loin s’en faut ! Pour le moment, je termine la rédaction d’un nouveau roman avec de nouveaux personnages. Il se déroule dans le quartier chaud de Tokyo (sorte de Pigalle puissance 10). C’est une histoire d’amour et de mort qui me fait vraiment vibrer. Si mon éditeur le trouve bon, il paraîtra en 2016. Après cela, je songe éventuellement à créer une suite à L’Archange. Mais il faut que je trouve un sujet fort.

Mon ami Pierre Faverolle  de Black Novel à une questions pour vous : « Depuis guerre sale, je trouve qu’elle a franchi un cap. Ce que je lui demanderai peut-être, c’est : Guerre Sale et Ombres et soleil sont des polars ouvertement politiques. A-t-elle l’intention de revenir vers ce genre ? »

SYLVAIN-PassageEn fait, je me suis toujours intéressée à la politique notamment à travers les structures sociales et les jeux de pouvoir. Il est clair que « Guerre sale » et « Ombres et soleil » étaient focalisés sur le thème de la politique, mais plutôt sous l’angle de la manipulation, de la communication politique, du storytelling. Ou sous celui de la raison d’Etat qui met les individus en danger (je voulais que mes personnages n’aient d’autre choix que de se battre contre ce pouvoir surpuissant).

En réalité, au départ, mon envie était de bâtir une ambiance de tragédie antique en évoquant des thèmes intemporels comme la vengeance (Guerre sale) et la fidélité (Ombres et soleil). A priori, je ne suis pas quelqu’un qui a envie d’écrire des œuvres militantes. Je me méfie de l’idéologie, et des idéologues qui se nourrissent comme les religieux de certitudes. En tant que lectrice, j’ai besoin de liberté et de nuances. Je m’intéresse aussi aux blancs dans le récit, aux émotions, à tout ce qui nous travaille dans les profondeurs. Un polar politique est un objet trop frontal en ce qui me concerne. Je suis obsédée par des thèmes variés et si la politique intervient, elle est la bienvenue. Mais je ne pars pas d’elle.

 

 

 

 

Comment-écrivez-vous ?

J’écris tous les jours. Quelquefois, il m’arrive d’être empêchée par des impératifs. Dans ce cas, le texte attend et c’est très bien. Ça offre une distance qui permet de juger d’un œil plus frais ce qui a été écrit. Et de se corriger.

J’écris dans ma chambre qui est aussi mon bureau. Et toujours sur ordinateur. J’apprécie la souplesse que donne l’écriture numérique. On peut se lâcher et revenir ensuite, sans cesse, jusqu’à obtenir la phrase parfaite. J’imagine que les auteurs du passé devaient souffrir avec leurs petits papiers, leurs tubes de colle et leurs ciseaux.

J’aime écrire à différentes périodes de la journée car l’inspiration est variable. Et, souvent, quand je suis fatiguée, je n’invente rien, je corrige.

 

Quel sont vos écrivains préférés ? Et que lisez-vous actuellement ?

5Fan de Jo Nesbo, je suis en train de lire « Du sang sur la glace ». Mais je suis un peu décontenancée. Je ne retrouve pas son style inimitable et ce roman est très… maigre par rapport aux généreux formats précédents. A suivre. Je relis « Miso Soup » de Ryu Murakami pour me mettre dans l’ambiance pour mon roman actuel se déroulant à Tokyo. J’ai lu tout récemment « Le bonheur des petits poissons » de Simon Leys, un essai très réussi, un ensemble de promenades littéraires pétillantes d’intelligence et très drôles. J’ai relu également « Chroniques japonaises » de Nicolas Bouvier, pour moi un styliste de premier plan.

L’an passé, j’ai découvert « Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante » de Moshin Hamid. Splendide. Extrêmement bien écrit et intelligent. Mais le titre original est mieux : « How to get filthy rich in rising Asia ».

La liste des auteurs que j’aime est longue : Ed MCBain, Patricia Highsmith, Elmore Leonard, Chester Himes, Chandler, Simenon, Ian Rankin, Iain Banks, Philippe Djian, Haruki Murakami (mais plutôt pour ses premiers romans). Et j’en oublie.

Et il y a des romans plutôt qu’une œuvre (dans le sens où je n’aime pas forcément toutes les œuvres de ces auteurs) : « Out » et « Disparitions » de Natsuo Kirino, « Tokyo » de Mo Hayder, « White teeth » de Zadie Smith, « Lunar Park » de Bret Easton Elis.

Et tous les grands souvenirs : Martin Eden de Jack London, Stendhal, Henry Miller, Kerouac, Lolita de Nabokov, Flaubert, Faulkner. Et « Le Marin de Gibraltar » de Duras. Si musical, si beau. Et aussi « Barrages contre le Pacifique », magnifique.

 

Parlez-nous de votre rencontre avec la maison d’édition Viviane Hamy, comment voyez-vous cette maison d’édition ?

Ne connaissant personne dans le milieu de l’édition, j’avais envoyé le manuscrit de « Baka ! », mon premier roman, par la poste, depuis le Japon. Viviane Hamy m’a contactée très vite et nous nous sommes rencontrées dans la foulée. Et j’ai été immédiatement touchée par cette femme passionnée et intransigeante. En vingt ans, je constate que sa maison est restée indépendante, contre vents et marées. Viviane a un tempérament volcanique et ne pratique guère la concession, ce sont deux attitudes périlleuses, mais elles lui vont bien au teint. D’autres auraient succombé par « manque de souplesse » dans un monde où la faculté d’adaptation est vitale, mais Viviane «  a survécu ». Elle est donc ce qu’elle doit être.

 

Si vous aviez été un personnage de roman policier, qui auriez-vous voulu être ?

8J’ai toujours été fascinée par Thomas Ripley, le personnage de Patricia Highsmith. Et pourtant, il n’est guère recommandable et a un grave problème d’identité. Mais il est très moderne. Mon prochain roman sera d’ailleurs un hommage à Highsmith, de mon point de vue une grande romancière. Mais j’aime aussi Philip Marlowe, le chevalier moderne, romantique et désabusé.

Un héros négatif. Un héros positif. Comme les deux faces de la même pièce, vous ne trouvez pas ?

 

 

 

 

 

 

De nombreuses années au Japon et à Singapour, que gardez-vous comme souvenir de ces voyages ?

2Cette douzaine d’années en Asie m’a façonnée. D’autant que j’ai commencé à écrire là-bas. Je ne pense pas que mes romans auraient été ce qu’ils sont si je n’avais pas vécu en Asie. Ces pays m’habitent toujours. Avec une mention spéciale pour Tokyo, qui est LA ville par excellence.

 

 

 

 

 

 

 

Quel sont vos musiques préférées ? Frank Zappa ?

Là encore, la liste est longue. Zappa, oui, parce qu’il est inclassable et génial. Mais aussi : Led Zeppelin, Red Hot Chili Pepper, U2, Miles Davis, Cannonball Adderley, Thelonious Monk, John Coltrane, Bach, Ravel, Beethoven, Mozart, Stefan Eicher, Jacques Dutronc, Lalo Schifrin, Burt Bacharach, Sarah Vaughan, Aretha Franklin, Marvin Gaye, Bobby Womack et tous les rois du funk. J’aime aussi la musique électronique, le tango et le shamisen électrique.

Et je déteste Elvis Presley, Wagner et Jean-Jacques Goldman.

 

Quel sera votre mot de fin à cette interview ?

Mata ne ! (« à bientôt », en japonais)