Absolut barbarian trip de Mr Elias Jabre chez Storylab Edition

 

 

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Voici l’interview fleuve d’un auteur que j’ai découvert grâce à la collection One Shot chez Storylab Edition. Je veux parler de Mr Elias Jabre pour ses deux nouvelles « Absolut Barbarian trip » et « un psychopathe et demi ». Deux petites merveilles de 45 pages chacune, que vous dévorerez vite vu la qualité des histoires. Je recommande absolument cet auteur, ne passez pas à coté!

La semaine prochaine nous partirons rencontrer un auteur et un grand ami Anglais  .

Je vous souhaite de très bonne lecture noir.

 

1/ Ma première question consiste à vous connaitre un peu mieux : Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous êtes venu à écrire des romans ?

 

Je viens d’une famille libanaise qui a fui la guerre à ma naissance en 1975, et j’ai donc grandi à Paris dans une double culture, métissage courant dans la France d’aujourd’hui. Je suis incapable de dire dans quelle mesure mon enfance m’a poussé à écrire, si ce n’est que le fait d’être imprégné de plusieurs mondes, avec différents codes, m’a sans doute aidé à les mettre en perspective autrement, à en être également le spectateur, et l’écriture relève peut-être d’une tentative de proposer des visions alternatives à ce qu’on croit être une réalité partagée. Je me rappelle que j’écrivais beaucoup de pamphlets à l’adolescence, d’autant plus que j’étais dans un établissement tenu par des jésuites, ce qui constitue un excellent environnement pour développer le mauvais esprit. Mais pour réussir à construire des histoires, ça a été un processus long. J’ai commencé par des formats très courts, par exemple des fables où il fallait que je trouve un retournement final, ou alors je faisais des exercices d’écriture « à la manière de » sans chercher à raconter d’histoire. Bien plus tard, je me suis mis à travailler dans l’édition sur le livre électronique, me rapprochant des livres sans être auteur pour autant. Quelques mauvais manuscrits se sont accumulés sur mon disque dur, et comme je dévorais des revues de science à l’époque (depuis je me suis débarrassé de ce petit dieu), peu à peu, l’idée d’un thriller a germé dans mon esprit sur le thème de l’immortalité et des manipulations génétiques. En envoyant les premiers chapitres autour de moi, et collectant des avis étrangement positifs de personnes qui ne tenaient pas forcément à me faire plaisir, j’ai pris cette affaire au sérieux, et je suis allé au bout. Ce roman a été publié aux éditions du Masque en 2004 (Immortalis), et on peut dire que la bascule s’est faite à ce moment, même si je me suis tourné ensuite vers les scénarios de films, avant de me remettre aux nouvelles.

 

2/ J’ai découvert que vous dirigiez la collection One shot, pouvez-vous nous parler de sa création et de son avenir ?

 

En 2011, j’ai été reçu par Nicolas Francannet, un des fondateurs de Storylab, une maison d’édition numérique à laquelle j’avais envoyé les deux textes que vous avez lus (Absolut Barbarian Trip, Un Psycopathe et demi), et leur équipe était emballée pour les publier. Travaillant moi-même dans l’édition numérique (ce que ne savait pas l’éditeur) et ayant réfléchi de mon côté à la publication de nouvelles rendue possible dans cette économie nouvelle du ebook, je leur ai proposé de monter la collection OneShot, des formats courts (30 000 à 50 000 signes) sur une ligne plutôt thriller, urbaine, décalée, assez « trash ». Ils ont tout de suite été partants, et mes nouvelles sont parues dans cette collection inédite en grimpant immédiatement tout en haut de l’ibookstore d’Apple, devant les Levy et autres Musso, s’y maintenant, ce qui m’a paru d’abord irréel. Suite à ces succès prometteurs, j’ai écrit d’autres textes (assemblés depuis avec les précédents dans un recueil), et je me suis mis à travailler également en tant que directeur de collection avec d’autres auteurs. L’un d’eux, très talentueux, Sébastien Ayreault, publié au Diable Vauvert, nous a offert Le cri de l’Oiseau moqueur, la dérive fatale et poétique d’un écrivain devenu schizophrène. Sébastien Gendron y a également publié une nouvelle, Zeus, mais j’avoue n’avoir pas eu grand chose à faire, il n’y avait pas une virgule à corriger (une histoire aussi efficace qu’effroyable dont le souvenir me glace encore). On trouve également des textes drôles et décalés comme Comic Strip d’Arnaud Modat sur un monde où les comiques font le tapin (ce qui est bien entendu déjà le cas, mais l’auteur ne se contente plus de la métaphore), et Le réveil de la hyène d’Adeline Grais-Cernea, sorte de métamorphose jouissive transposée dans notre univers de potes fêtards qui n’en ratent pas une pour amuser la galerie. Il y a aussi Blietzkrieg, un texte très noir, autre dérive enfumée, où on se laisse balader comme un mauvais trip par le jeune auteur Jean-Loup Adénor ; Cinquante balles pour la peau, d’Eric le Forestier, récit d’un SDF écrit dans un argot « somptueux », où le héros ne trouve pas mieux que de servir de punching-ball pour se faire un peu d’argent ; et je cite également On ne joue plus depuis longtemps de Karine Géhin, où les deux flics détonants qui mènent l’enquête ont une approche des plus singulières. Quant à la suite de la collection, nous sommes toujours à la recherche de textes, mais le rythme de publication s’est ralenti afin que Storylab se concentre sur la promotion des nouveaux titres, et d’autres projets sont en cours d’élaboration.

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3/ j’ai découvert aussi une île très spéciale en lisant « Absolut barbarian trip », pouvez-vous nous en dire plus ?

 

Cette nouvelle m’a été inspirée par l’île des Embiez où j’étais allé faire un tour avec des auteurs de polar à l’occasion d’une sorte de séjour « littéraire ». Imprégné par l’atmosphère, j’ai réfléchi des jours pour monter une intrigue dans ce paysage, commençant par imaginer des scénarios dans la veine du comte de Monte-Christo, mais ça n’allait pas du tout. Tout ce que j’élaborais me semblait beaucoup trop classique. A force de convoquer des univers en les combinant, des beuveries au soleil entre amis, toutes ces publicités clinquantes et cet excès de fête vendu comme palliatif à l’ennui dans lequel on patauge (et pourtant, je ne suis pas un inconditionnel de Houellebecq), tout s’est finalement dénoué. Habité par une sorte de joie enragée, j’ai assemblé les ingrédients de mon histoire, où je livrais sadiquement mon personnage, être doux et rêveur (les meilleures parties de moi s’identifient parfois encore à lui), à une île soit-disant paradisiaque, où se déchaîne le culte du Ricard et de la sexualité. C’est à cette occasion que j’ai trouvé la « formule » de mes nouvelles, l’intrigue n’étant qu’un prétexte à souligner un désastre qui court en permanence dans nos vies quotidiennes et que je tente d’aggraver en le précipitant par l’excès des évènements qui surprennent mes personnages.

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4/ Je vois bien cette nouvelle adaptée au cinéma, est-ce possible ?

 

Merci, je croise les doigts, d’autant plus qu’il y a eu les derniers mois une première discussion entre Storylab et un producteur concernant « Absolut barbarian trip », ça serait donc envisageable.

 

Je viens aussi également de terminer l’adaptation d’ « Un psychopathe et demi » en scénario radiophonique pour l’émission Drôles de Drames sur France Culture. Elle devrait être enregistrée et diffusée dans le courant de l’année.

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5/ Comment ça se passe pour écrire une histoire en 45 pages, ça ne doit pas être évident, racontez-nous ?

 

Oui, l’enjeu de la nouvelle (je ne peux parler qu’en mon nom bien entendu), c’est de garder la tension sur un temps court, qu’elle se lise d’une traite, éviter « les ventres mous ». Tout commence par l’univers et la structure, je dispose les pièces afin de savoir vers quels abîmes tendent mes personnages, je m’imprègne des coordonnées dans lesquels ils évoluent et de leurs rapports toujours ambivalents à leur environnement pour envisager la progression. Une fois que l’histoire me paraît suffisamment claire, que j’ai réussi à me faire à la sophistication de l’intrigue, je me mets à écrire. Mais je n’écris pas d’une traite sur un canevas forcément définitif, je laisse une part d’indétermination pour ne pas me sentir prisonnier. Des détails ajoutés en court de route, comme un dialogue ou une description, peuvent modifier l’histoire sur les bords, parfois même bouleverser l’équilibre entier du texte.

 

 

6/ Dans « un psychopathe et demi », la rupture est difficile à annoncer. Parlez-nous de cette histoire qui se passe dans un immeuble, le concierge est curieux !

 

Je crois que j’ai cherché à donner sa chance à la lâcheté. Une lâcheté qui triomphe. On peut aussi appeler ça une opération de survie. Comment faire pour survivre dans certaines circonstances, ici en l’occurrence une rupture amoureuse, lorsque vous savez l’affrontement inévitable, que vous êtes paranoïaque, et que vous supposez que votre compagne, qui a la fâcheuse manie de vous rabaisser avec tendresse, risque de vous réduire en charpie. J’ai sûrement voulu offrir une lueur d’espoir aux hommes qui endurent cette situation et qui souffrent en silence.

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7/ Vous avez reçus deux prix pour votre premier roman « Immortalis » chez le Masque Édition, Le prix du roman fantastique du Festival de Gérardmer 2004 et le Prix littéraire France-Liban 2004, pouvez-vous nous parler de ce roman et de ces deux formidables prix.

 

Oui, j’avais commencé à l’évoquer plus haut, Immortalis est le premier roman que j’ai publié à l’occasion du festival fantastique de Gérardmer en 2004. C’est un roman d’anticipation, c’est-à-dire qu’il prend place dans un avenir proche (enfin plus maintenant car les évènements se déroulent je crois en 2013, sachant que je l’avais écrit en 2003), et il suit un modèle de thriller plus classique, si ce n’est que je voulais, je crois, déjà déborder cette forme, et que j’y ai ajouté (malgré moi ?) une multitude d’éléments excessifs, dans la définition des personnages, dans les dialogues qui reprennent les codes de la BD et du manga, dans les citations parfois absurdes qui précèdent chaque chapitre, etc, qui tendent à rendre ce texte quasi-parodique. C’est également un roman existentiel sur la quête de l’immortalité, cette même quête qui semble pousser nos sociétés dans une fuite en avant technologique. Le prix de Gérardmer m’a permis de me rendre dans cette ville des Vosges où toute la population se mobilise avec une étonnante générosité pendant quelques jours par an autour du festival du film fantastique (qui est (était ?) également l’occasion de remettre un prix littéraire). Ca a été aussi la possibilité de diffuser mon roman dans le milieu du cinéma où il a été plagié, honneur qui a ajouté à ma satisfaction (il faut s’en convaincre quand la bataille juridique semble impossible, mais s’il existe un avocat intéressé, j’ai déjà élaboré un comparatif édifiant des similitudes…). J’ai également reçu le prix France Liban « en tant que libanais », la thématique – la menace que constitueraient les techno-sciences – ayant plu au jury qui souhaitait peut-être sortir de l’éternel ressassement de la guerre ou autres problèmes liés à cette région.

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8/ Comment écrivez-vous?

 

Partout, mais pas tout le temps, je suis pris parfois d’une pulsion, et je me mets à écrire sous des formes très différentes. Mais pour mes nouvelles, je prends beaucoup de temps avant de me lancer, je sais qu’elles risquent de m’obséder jusqu’à que je les termine, et je n’aime pas l’idée qu’elles ne me laissent pas tranquille.

 

 

9/ Le concierge est curieux ! Quels sont vos futurs projets littéraires ?

 

Je retouche en ce moment une intrigue plus longue et je crois (j’en suis sûr) plus scabreuse que les précédentes, autour d’une amitié à quatre qui se reconfigure sous des formes inattendues, et qui, sans doute, inquièteraient la plupart d’entre nous (je me compte dans le lot), et il y a des araignées.

 

10/ Quels sont vos auteurs préférés et pourquoi ?

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Pas sûr d’être en mesure répondre, ils sont très nombreux, mais je vais au moins en citer un ou deux qui me servent de référents pour mes nouvelles, même s’ils écrivent des histoires très différentes. Nick Hornby est sans doute un des auteurs que je trouve le plus drôle, son cynisme mêlé d’humanité, ses situations extrêmes où il entortille des personnages en décomposition tout en leur redonnant « foi » dans un monde nihiliste me fait jubiler. Douglas Coupland dans J-Pod m’a également beaucoup impressionné, ses phrases palpitent de créativité, il pousse les codes de nos vies en inventant des situations parfaitement invraisemblables, il nous envoie dans l’espace, sans que ça ne pose aucun problème. Je pourrais citer également un classique polonais bien tordu qui est à mon avis le précurseur des Monthy Python (qui est également d’une autre catégorie que les précédents aussi admiratif que je sois de leur travail), Gombrowicz (Le festin chez la comtesse Fritouille et autres nouvelles)…

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11/ Vous êtes née au Liban, parlez-nous de ce pays, ce que vous aimez.

 

Ce qui me plaît le plus, au-delà de la nuit festive tant vantée par tous ceux qui y passent et la réputation d’hospitalité, c’est une sorte de nonchalance presque butée que je retrouve dans l’atmosphère, comme si les libanais, par orgueil, avaient retourné la résignation en puissance (due à une histoire infernale, au jeu politique sclérosé, à la corruption généralisée, etc), cachant la colère qui couve à l’intérieur (bien entendu, également la lassitude).

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12/ Quelles sont vos passions dans la vie ?

 

La philo, je suis tombé dedans depuis plus de dix ans, et je vis beaucoup plus sereinement la fin de cette civilisation en préparant la prochaine (on peut toujours rêver).

 

 

13/ Quels sont vos films préférés ?

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En vrac les premiers qui me viennent à l’esprit Brazil, The Big Lebowski, Blade runner, After hours, Mulholland drive, Ghost Dog, La Vénus à la fourrure, etc.

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14/ Quel seras votre mot de fin à cette interview ?

 

Merci encore de m’accueillir, et je profite de ce dernier espace que vous m’accordez pour lancer un appel aux auteurs qui ont par exemple déjà écrits pour votre blog, qui disposeraient de textes courts ou souhaiteraient s’y mettre, ils peuvent les envoyer à Storylab (collection One Shot), nous serons ravis de les lire.

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