interview de Mme Marie Vindy pour son roman Cavales chez La Manufacture de livre

1///Bienvenue sur le divan du concierge, comme va la lauréate du Prix du Balai de Bronze 2013 ?

Bien. Très bien, même, puisque Cavales sort dans quelques jours !

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2///Comment tes venu l’idée d’écrire ton roman « Cavales » chez La manufacture de livres ?

J’ai d’abord eu envie d’utiliser le fantastique matériel romanesque que je peux tirer de mon travail au Bien Public, le quotidien pour lequel j’écris des chroniques judiciaires (Journal qui est d’ailleurs, à travers la fait-diversière Noëlle Rondot, un élément important du roman). Il y avait l’histoire d’un jeune type qui, avec un de ses copains, s’est mis à braquer des distributeurs automatiques. Ils étaient lycéens, ils ont complètement dévissé et ça s’est mal terminé. L’un, « sauvé » par ses parents qui l’ont livré aux gendarmes, a pris trois ans. L’autre est parti en cavale et, aculé dans une chambre d’hôtel, sur-armé, a vidé un chargeur sur les hommes du GIGN. Huit impacts de balle, trois dans le bouclier du premier homme de la colonne à hauteur de sa tête. Si une autre unité de police ou de gendarmerie était intervenue pour l’interpeler, il y aurait probablement eu mort d’homme, et ce jeune aurait peut-être été abattu. J’ai assisté à son procès (c’est à lui et son acolytes que je dois aussi l’histoire du braquage d’un stand de tir avec un tractopelle). Il n’avait pas le profil d’un criminel, rien dans son enfance et dans sa famille ne le prédestinait à jouer les hors-la-loi. Il a pris douze ans, il va bientôt sortir de prison. Il m’a inspiré le personnage de Mathieu qui croit avoir intégré la « morale du voleur », mais qui n’en a pas réellement perçu la perversité. L’histoire des braquages de supermarchés est aussi tirée de faits réels, qui se sont déroulés dans un village à côté de Dijon, ainsi que dans d’autres petites communes en France. Plusieurs de ces individus, qui en réalité, étaient plusieurs « équipes », ont été jugés ce printemps à Dijon… J’ai mélangé ces deux histoires et d’autres qui concernent les personnages secondaires.

J’ai construit en parallèle le personnage de Solène. Comme pour Marianne, dans Une femme seule, ce personnage est né d’un fantasme (c’est décidément un concept récurrent chez moi !), celui de disparaitre. Prendre la route, tout quitter, changer de vie, n’avoir plus de comptes à rendre. Utiliser ces fantasmes qui peuvent un jour ou l’autre traverser l’esprit de tout à chacun, qui habitent notre inconscient, le mien en tout cas, est un ressort passionnant, parce que l’on peut mettre en scène ce qui demeurera toujours de l’ordre du fantasme dans la réalité. J’ai voulu faire de Solène un personnage qui n’a a priori rien d’une héroïne. C’est une femme de 45 ans, mariée, prof, qui n’est pas spécialement jolie, qui a une vie très ordinaire. Marianne, dans Cavales, analyse très bien la situation lorsqu’elle dit au mari de Solène : « Ça doit être très difficile pour une femme de devoir assumer à la fois son enfant et ses propres parents. En plus d’un travail et du quotidien d’une maison… » Et la réponse du mari est tout autant symptomatique : « Elle a tout pour être heureuse ! » Pourtant, elle ne l’est pas, et sur un coup de tête, Solène prend la tangente… C’est le début de Cavales. Et c’est pour cette raison que le titre « cavales » est au pluriel.

 

3///Dans ton roman est construit comme une course effréné a la recherche de la vérité, avec la vision du chasseur et du chassé.

Cette course-poursuite peut être vue, et je ne le renie pas, comme l’éternelle dualité entre gendarmes et voleurs… Mais évidemment, à travers ce schéma un peu simpliste se cache une multitude de causalités. Tous les personnages, principaux comme secondaires, recherchent une vérité, mais celle-ci est très différente pour chacun d’eux. Je tenais à mettre en scène cette complexité. Mathieu court après un rêve, Solène aussi. Ils courent après un fantasme, et c’est cette illusion de liberté qui les rapproche. Pour Solène, cela aurait dû n’être qu’une parenthèse dans sa vie de femme qui se serait naturellement conclue par un divorce, mais pour Mathieu, la quête était vouée à l’échec. Le gendarme Humbert et Betty veulent continuer de croire en la justice, la journaliste Rondot cherche un scoop, Nathalie, la femme du gendarme abattu, la reconnaissance de son statut de victime. Et encore une fois, tous s’illusionnent et souffrent.

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4///Parle nous comment tu fais évoluer tes deux personnages principaux : Marianne et Humbert  et as-tu le projet d’en faire des personnages récurant de tes prochain romans ?

Oui, bien sûr, ce sont des personnages récurrents. Ils apparaissent déjà dans Une femme seule, qui est le roman de leur rencontre. Comme pour la télévision, la série permet de faire évoluer des personnages dans le temps, ce qui me donne la possibilité d’explorer en profondeur leur personnalité. Humbert semble plus facile à cerner. Il est droit, honnête, il se croit fort et veut protéger Marianne. Mais il est également autoritaire et obsessionnel, des qualités pour un enquêteur, mais pas forcément pour un compagnon de vie, surtout avec une femme comme Marianne, qui à l’inverse, est éprise de liberté. Les failles de Marianne sont plus visibles, elle souffre d’un traumatisme ancien qui la rend vulnérable, mais également résiliente. Quelque chose se prépare dans Cavales : dans ce roman, les proches de Marianne ne cessent de se demander si elle va bien… Va-elle réellement bien, ou n’est-ce qu’une illusion ? Humbert réussira-t-il à la maintenir loin de ses démons ? A suivre, évidemment…

 

5/// Il y a aussi tout un travail de recherche sur les méthodes de travail de la gendarmerie, peut tu nous en parler ?

Là encore, c’est grâce à mon travail pour le journal que j’ai pu approcher si facilement les enquêteurs de la section de recherches (que je remercie – et ils le méritent – à la fin du livre). Comme pour tous les sujets que j’aborde dans mes livres, je me documente énormément, que ce soit dans le domaine de la criminalité, de la psychiatrie, des faits de société (dont la violence faite aux femmes), ou encore de la justice et de la police… Les différentes méthodes de travail, les différentes brigades de gendarmerie ou de police, tout cela est assez difficile à appréhender. Mais j’ai eu la chance de pouvoir passer plusieurs jours au sein de la section de recherches de Dijon. Les enquêteurs m’ont montré des documents sur les braqueurs de supermarché, des extraits de vidéo-surveillance, des analyses de mode opératoire, des logiciels comme « anacrime », etc… J’ai rencontré des personnes passionnantes, dont le potentiel romanesque est peu exploité à l’écran ou dans la fiction parce que leur travail s’échelonne sur des mois ; des recherches minutieuses basées sur l’exploitation d’écoutes téléphoniques ou de surveillances laborieuses qui ne sont pas a priori très excitantes à mettre en scène. Notre collaboration, en réalité, était assez folle : nous avons réfléchi ensemble à mon histoire et à la manière dont ils travailleraient, eux, s’ils avaient été confrontés à ce scénario dans la réalité. Et ce qui m’a, je dois dire, le plus satisfait, c’est qu’à aucun moment, ils n’ont jugé que mes histoires étaient trop romanesques pour être crédibles !

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6///As-tu une anecdote à nous raconter sur ton roman ?

J’en ai beaucoup ! Mais la plus drôle est l’histoire de la photo de couverture. Cette voiture que l’on voit brûler est la vraie voiture qui a servi au braquage d’un supermarché. C’est une amie qui a pris la photo et qui me l’a envoyée. Je l’ai moi-même transmise au journal qui l’a immédiatement publiée sur leur site… La voiture était dans un champ appartenant au compagnon de mon amie qui, comme dans le roman, ne voulait pas parler aux gendarmes… Les enquêteurs m’ont persécuté pendant des semaines pour que je donne le nom de l’auteur de la photo… (Cela créé des liens !) Mais je n’ai pas besoin d’en dire plus : tout est dans le roman !

http://www.bienpublic.com/region-dijonnaise/2012/07/03/arc-sur-tille-hold-up-au-supermarche

 

7///Il y a un thème que je retrouve souvent sur ta page Facebook et aussi dans ton dernier roman « Cavales » : La violence faite aux femmes. Peux-tu nous parler de ce thème.

C’est vrai, je publie beaucoup d’articles ou de liens en rapport avec la violence faite aux femmes sur ma page Facebook. Ces post sont surtout un moyen de sensibiliser mes amis Facebook à ce phénomène social, mais ils seraient vains si je ne m’étais pas réellement engagée dans ce combat féministe, ou plutôt, humaniste, car cela concerne autant (voir plus encore) les hommes que les femmes, et devraient les rassembler plutôt que les opposer. La violence faite aux femmes est un fait social, pas une histoire individuelle, familiale ou de couple, comme le croit l’inconscient collectif et donc également la justice et la presse. J’en ai pris conscience dans ma vie de femme, mais encore davantage en fréquentant les tribunaux pour mon travail. Comme le dit si bien Simone de Beauvoir, et cette citation est d’une acuité et d’une actualité saisissante : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »En France, une femme est tuée tous les deux jours et demi par son conjoint, concubin ou ex, et ce chiffre n’est rien comparée aux violences quotidiennes qui n’entrainent pas la mort. En France, une femme est violée toutes les 7 minutes. Je vois dans les tribunaux des enfants abusés, sexuellement agressés ou violés, des personnes vulnérables et/ou handicapées, des jeunes filles ou des jeunes garçons mineurs et des femmes, victimes d’une société machiste qui fait du corps des femmes et des enfants un objets de domination et de consommation.

J’ai compris qu’hommes et femmes devaient se battre pour faire entendre les voix si souvent étouffées ou bafouées des victimes. Mon arme est ma plume, que ce soit dans mes articles quotidiens ou dans mes romans. Mais je n’ai pas voulu en faire le thème principal de Cavales. Je ne veux pas seulement parler d’une femme victime, mais de toutes les femmes et de leurs rapports à notre société encore profondément patriarcale, de la violence des hommes quand ils le sont, de leur nonchalance assassine quand ils ne se pensent pas concernés.

violence aux femmes

8///Il y a une chose que j’aime dans tes romans c’est que tu cherches jamais a trop en faire, que t’utilise les évènements de la vie pour écrire, pas de gadget pas de fioriture.

Je suis contente que tu relèves cela, car c’est depuis mon premier roman l’idée que je me fais de mes récits. Le crime est si banal que les auteurs veulent souvent en rajouter dans l’horreur pour démarquer leurs personnages et leurs histoires de la vie réelle. Je veux parler de cette banalité, de la fatalité induite par le caractère profondément malveillant des humains. Les « monstres » décris dans les romans sont souvent des personnes parfaitement respectables dans la vie réelle. Pas besoin d’en rajouter, les faits divers, qui sont pour moi une source intarissable d’inspiration, ne sont spectaculaires que durant la minute où on les lit dans le journal avant de les oublier. Je veux rendre hommages à toutes les victimes directes ou collatérales des histoires terribles qui peuplent notre quotidien. Pour ces raisons, je vois mes romans comme de véritables tragédies, des tragédies du quotidien.

 

9/// Quel sont tes future projets ? Déjà en train d’écrire ?

Oui… Le prochain roman est en route. Il sera plus dense et plus violent. J’aurais beaucoup à en dire, déjà, mais je préfère garder la surprise !

 

10///Quel sont tes lectures actuelles ?

Comme je le disais plus haut, mes lectures sont légèrement monomaniaques. Beaucoup de documents et de témoignages qui concernent le trafic de stupéfiants et le machisme dans les cités, sujet élargie de mon prochain livre. Je me suis plongée dans les travaux de Gilles Kepel qui s’intéresse à l’islam de France, ou l’islam en France, notamment dans Quatre-vingt-treize, ou Banlieue de la République. J’ai lu ou relu plusieurs romans sur ce sujet, dont celui de Jonquet : Ils sont votre épouvante, vous êtes leur crainte. Je ne l’avais pas trop aimé à la première lecture, je ne sais pour quelles raisons. Avec le recul, j’ai changé d’avis… je trouve qu’il est toujours d’actualité… et très réussi.

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11///Parle-nous de ta rencontre avec la manufacture de Livres Edition ?

C’est une grande chance pour moi que Pierre Fourniaud ait tout de suite été intéressé par Cavales. J’ai été déçue, mais pas surprise, de comprendre que la direction de Fayard avait refusé le manuscrit sans même l’avoir lu, simplement en regardant la courbe des ventes du précédent roman (Une femme seule, Fayard 2012). Mais les revers de la vie (éditoriale) mènent à de belles surprises… Je suis extrêmement fière de rentrer dans « l’écurie » de « La manu » parce que j’aime les romans qui y sont publiés, parce que je possède moi-même beaucoup de documents sur le milieu du crime estampillés La Manufacture de livres. La ligne éditoriale correspond en tout point à ce qui me plait dans la fiction criminelle. Avec la Manufacture, il me semble que le lecteur sait ce qu’il va trouver : des romans noirs originaux et forts qui parlent sans concession du monde dans lequel nous vivons.

 

12/// Quel actualité t’énerve actuellement ?

Les post sexistes à l’encontre de la toute nouvelle ministre de l’éducation : Najat Vallaud-Belkacem. Que les hommes/femmes politiques soient raillés et caricaturés, qu’ils soient l’objet d’attaques plus ou moins drôles ou légitimes, c’est de bonne guerre, voire rassurant pour la liberté d’expression et le sens critique si spécifiquement français ! Mais que ces attaques, particulièrement virulentes, soient axées sur le sexe d’une personne, parce qu’elle est une femme, est la preuve que nous n’en avons pas finis avec cette société patriarcale et profondément machiste.

 

13///Parle nous de ta passion pour le cheval que tu nous fais ressentir dans tes romans.

Les chevaux ont non seulement accompagné ma vie depuis plus de 30 ans, mais c’est aussi grâce à eux, et à cette passion, que j’ai été au contact d’une France rurale pour laquelle j’ai énormément de tendresse. J’ai appris à monter à cheval en club, comme beaucoup de petites filles, mais à 15 ans, la compétition m’a dégoutée. Le monde de l’équitation est un milieu insupportable, aristo et bourgeois, ou le sexisme est de mise comme partout, alors que c’est le seul sport ou les épreuves sont mixtes (voir au cinéma « Sport de filles » et « Jappeloup »). Bizarrement, il y a 90% d’adhérentes à la FFE (fédération française d’équitation) en club, et ces chiffres s’inversent dans les compétitions officielles où il n’y a plus que 10% de femmes… Etrange, non ? Mais je m’égare… J’ai quitté le milieu de l’équitation pour celui du cheval plaisir : balades, rando, nature et convivialité… Grâce à ce tournant, j’ai rencontré des agriculteurs chez qui mes chevaux ont été, et ma jument y est encore, en pension. Un autre monde qui me plait et que je mets en scène dans mes romans.

 

14///Quel sera ton mot de fin à cette interview ?

Comme d’ab, merci à toi, Concierge, et chapeau bas !

 

 marie vindy