Nicolas Mathieu :: Aux animaux la guerre

Nicolas-Mathieu-aux-racines-du-Mal-francaisAux animaux la guerre de Nicolas Mathieu, chez Acte Noir, est un premier roman, hélas, d’actualité économique  où les personnages sont simples et très réalistes.

Pour un premier jet, c’est du très haut niveau. On sent que l’espoir reste ancré dans un coin pour ne pas nous faire tomber dans des abysses où l’on ne peut se relever.

Une usine dans les Vosges est aux portes de la fermeture. Sous-traitant d’une firme automobile, Vélocia en est à son énième plan social en quelques années mais cette fois la fin semble inéluctable.

Martel est le responsable syndical. Il est devenu syndicaliste par hasard, pas spécialement motivé par le droit du travail ni par la lutte ouvrière. Empêtré dans des problèmes d’argent, il essaie de joindre les deux bouts en faisant le service d’ordre dans une boite de nuit. Il se lie avec Bruce, une petite frappe récemment rencontrée à l’usine. Bruce est fier de son corps bodybuildé, et rêve de devenir un caïd. Il deal régulièrement et s’est « mis en affaire » avec de dangereux malfrats, les frères Benbarek. Il va entraîner Martel avec lui dans une sale histoire, une commande un peu spéciale demandée par les frères en question.

Ne cherchez pas de héros dans ce roman brillant, juste des gens qui essayent de s’en sortir. Un roman très réaliste et totalement réussi. Impatient de lire le prochain roman de cet écrivain, à qui j’annonce un brillant avenir.

La semaine prochaine, nous partons sur les traces d’une salamandre.

Je vous souhaite de très bonnes lectures noires.

 

Livre-Nicolas-MathieuBienvenu sur le divan du concierge. Et hop, tout de suite, comme ça, sans tour de chauffe, la première question : peux-tu nous parler de ton enfance et nus dire comment tu es venu à écrire un roman ?
Comme pas mal d’enfants uniques, j’imagine que la fiction a tenu une grande part dans mon enfance. Je voyais Lawrence d’Arabie et je m’enturbannais pour faire des méharées sur ma balançoire. Je regardais Zorro et je me baladais pendant deux jours dans la maison avec un masque, une cape et une épée. J’ai passé pas mal de temps comme ça, à défier mon reflet dans l’armoire à glace. Avantage majeur : on gagne à tous les coups.

Je lisais pas mal aussi. Des revues pour les gamins, J’aime lire, je bouquine, des romans aussi. Les premiers chocs : Arsène Lupin et Sherlock Holmes.  À 7 ans, je me suis fait offrir une machine à écrire. Tout  cela remonte à très loin.

Dans ton roman Aux animaux la guerre, chez Actes noirs, nous entrons dans le quotidien d’une usine qui ferme dans les Vosges. Comment t’es venue l’idée ?
En 2007/ 2008, je passais mon temps dans des réunions de Comités d’Entreprise pour rédiger les minutes des séances. Un peu comme un greffier. C’était un boulot alimentaire que je faisais trois semaines sur quatre, la quatrième étant consacrée à mes propres projets d’écriture. En 2008, la crise des subprimes a déferlé et j’ai assisté à plusieurs PSE. Près de Hénin Beaumont notamment. J’avais vraiment le sentiment d’être au coeur de l’action. Des décennies d’histoire ouvrière s’achevait dans un grand pataquès socio-économique. La fin d’un monde ; celui où j’étais né en fait.

La force de ton roman ce sont tes personnages, parle-nous de Martel et de Rita.
Martel est secrétaire de CE dans une usine qui va fermer. Il s’est retrouvé là un peu par hasard, après une adolescence difficile, une première vie de militaire outre-mer. Il est revenu dans les Vosges pour s’occuper de sa mère, s’est rangé, l’usine, les collègues, les dettes, les conneries. Il mesure pas loin de deux mètres, planque ses tatouages tendancieux et si on l’emmerde, on peut vite comprendre ce que signifie l’expression « faux calme ».

Rita, c’est l’inspectrice du travail. Une  femme sans illusion, de beaux restes, un peu trop de picole, elle est passée à côté de sa vie, elle a ce truc très beau des personnages hardboiled : elle continue alors même qu’elle est revenue de tout.

Ces deux là vont se croiser. À l’amour à la mort.

Une région sinistrée, une jeunesse qui s’ennuie, tu mets le doigt sur les problèmes actuels de la France Quels sont les solutions pour sortir de ce marasme économique ?
S’il y en a, c’est certainement pas à moi de les donner. Mon bouquin est évidemment politique. Ce qui signifie pas du tout que j’ai une idée politique de ce que serait un monde meilleur. Je me contente de restituer un état des choses, à un moment donné, dans un endroit précis. Qu’est-ce que c’est de vivre à la fin des années 2000, dans un bled alors que le boulot le disparait et que la violence sociale se mue en violence tout court ?

As-tu une anecdote à nous raconter sur ton roman et à partager avec nous ?
Lors de mon premier festival, à Mulhouse, alors que j’avais fait zéro signature, un type est venu me voir et intrigué, il a pris un exemplaire pour lire la 4e de couverture. J’étais plein d’espoir, prêt à lui faire une dédicace de 4 pages. Puis il a émis un petit « ah… » déçu. Ça n’avait donc rien à voir avec les animaux en temps de guerre. Un titre mensonger quoi…

10606182_10204035450467146_4302905889766887216_nJe voudrais revenir sur le début de ton roman : un couple de concierge ce fait assassiner. C’est quoi cette provocation ?
Comme beaucoup de gens, j’ai tendance à penser qu’un bon concierge est un concierge mort.

Plus sérieusement, je n’ai rien trouvé de mieux pour être sélectionné pour le balai d’or 2015.

Le concierge est curieux. Quels sont tes futurs projets littéraires, peux-tu nous mettre l’eau à la bouche ?
J’ai envie de creuser le sillon Jordan et Lydie, les personnages adolescents de Aux animaux. Je vais pas les reprendre tels quels, mais c’est ce genre d’histoires que je vais raconter. Avec toujours une histoire criminelle. Mais cette fois, un truc qui est sûr, c’est que ça ne se passera pas en hiver. J’en ai ma claque de décrire la neige, la pluie, l’odeur du froid.

Comment écris-tu ?
J’ai écris ce bouquin une semaine sur 4 pendant 4 ans. Plutôt le matin. Trois à 5 heures par jour. Je réfléchis mieux quand je suis occupé physiquement, que je cours ou que je nage. Ou dans les transports. C’est souvent comme ça que mes idées me viennent.

Je l’ai fini à l’arrache, juste avant la naissance de mon fils et alors que je venais de prendre un job à plein de temps. Pendant les derniers mois, je me levais à 6 heures et je travaillais jusqu’à 8 heures. Je suis allé au bout de mes forces pour l’achever. Le coût derrière a été plutôt élevé. Je suis pas mécontent que le bouquin plaise.

Dans ton roman, on retrouve l’univers de jim Thompson et de Didier Daeninckx. Quels sont tes écrivains préférés ? Et que lis-tu actuellement ?
J’aime beaucoup Jim Thompson, en effet. Et Harry Crews. Le polar rural, les rednecks, etc. Il y a clairement une parenté avec ce que j’essaie de faire.

Pete Dexter a été un phare pendant la réécriture de Aux animaux. C’est un auteur que je place très très haut. Plus haut qu’Ellroy par exemple.

Et puis bien sûr Manchette, qui porte un héritage qui m’est cher : un style proche de Debord dans sa puissance de percussion, et de Roger Vailland, par son ascèse, son sens de l’économie.

En ce moment, je lis Sale temps pour les braves de Don Carpenter et je relis les nouvelles de Bukowski. C’est encore mieux que dans mon souvenir.

L’humain peut devenir un animal quand il perd tout. La mondialisation est-elle responsable de ça ?
J’essaie d’écrire des romans. Je ne suis ni juge, ni flic, ni procureur. Je laisse à d’autres ce sale boulot qui consiste à désigner des coupables. Je suis un voyeur. Je préfère toujours comprendre,  voir comment les choses se passent plutôt que de porter des jugements.

21000219_20130419193021705Quels sont tes films préférés, en plus tu as fait des études de cinéma ?
Récemment, j’ai adoré Mud de Jeff Nichols. J’avais déjà été bouleversé par Shotgun stories.

Après, si je devais faire une liste vite fait de mes films de chevets je dirais :

Le Lauréat

Le feu follet

L’homme qui aimait les femmes.

Et puis beaucoup de films ricains des 70’s, Clint Eastwood, James Caan (Sony est mon personnage préféré dans Le Parrain, parce qu’il est à vif, il a vraiment du pétrole dans les veines), Steeve McQueen. Je révère Michel Piccoli et Charles Denner. J’ai une sainte horreur de Clovis Cornillac.

Parle-nous de ta vision des Vosges, ce que tu penses de ta région.
J’ai une position ambivalente. C’est une région que j’ai dans la peau, littéralement. Ses odeurs, ses couleurs, ses paysages, l’accent, tout ça a irrigué en profondeur ma vision du monde. En même temps, j’en suis parti à 18 ans et j’ai quand même le souvenir d’un ennui radical.

Tu es un personnage de roman policier, lequel et pourquoi ?
Philip Marlowe dans Le Privé, de Robert Altman. Je suis un incorrigible angoissé. J’aurais voulu être le mec le plus cool de la planète, comme Eliot Gould dans ce film. La séquence d’ouverture est une merveille de décontraction, de charme et d’élégance.

Quel sera ton mot de fin ?
J’aime pas les mots de la fin. Dans la vie, on ne conclue pas. Tout continue. Même après nous. Mon mot de la fin, ce serait donc des points de suspension.