Ignacio Del Valle :: Derrière les masques

Ignacio Del ValleJe vous emmène, cette semaine, dans un voyage entre une ex-Yougoslavie en guerre et New York, avec le troisième roman d’Ignacio Del Valle, Derrière les masques, chez Phébus.

Nous quittons la Division Azul pour cette fois se retrouver à notre époque. Ce roman surprenant et tellement réussi vous emmène dans les cicatrices d’une guerre où des peuples se sont déchirés. L’auteur arrive à construire à la perfection un puzzle qui vous tient en haleine jusqu’à la dernière page. Où les ombres d’un criminel de guerre rôdent tout au long du roman. J’en redemande encore tellement c’est bien ficelé.

En particulier, tout le travail de recherche sur la mafia russe est remarquable. Un roman qui confirme qu’Ignacio Del Valle est un des grands écrivains d’Espagne.

Résumé :
Une violente explosion survient dans le restaurant d’un mafieux russe de Manhattan et ce sont toutes les certitudes de Daniel Isay et Sailesh Mathur, deux enquêteurs de la police de New York, qui volent en éclats. D’autant que la photographe Erin Sohr, qui se trouvait sur les lieux, croit avoir reconnu dans la foule le visage de Viktor, un criminel de guerre serbe.
Les deux policiers et l’ancienne photographe de guerre vont unir leurs forces pour retrouver le fuyard, ce fantôme tout droit issu des heures les plus sombres des Balkans. Commence alors une enquête au cœur de Belgrade, La Haye, Tel-Aviv et New York qui voit la vermine du monde refaire surface.

Pour lire la première interview qu’il m’avait accordée, c’est par ici.

La semaine prochaine, nous partons dans les Vosges. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires.

 

Derriere_les_masquesAprès vos deux premier romans parus en France et qui ont eu un grand succès, vous nous sortez un roman complètement différent qui se déroule de nos jours : Derrière les masques, chez Phébus. Pourquoi avoir choisi New York comme lieu principal ?
La première fois que j’ai visité New York, je me promenais sur Times Square, entouré par tous ces lysergiques lumineux, et j’ai commencé à avoir l’idée que les islamistes s’étaient trompés de cible : le cœur du capitalisme n’était pas le WTC, mais Times Square, où on allumait l’encens au dieu de l’argent. Quelque chose s’est illuminé dans ma tête, comme dans la première scène du roman, et je l’ai dit à la personne qui m’accompagnait : c’est là que commence mon roman ! C’est ainsi que commença mon obsession pour raconter l’époque qui m’avait touché.

Il y a aussi la guerre en Yougoslavie, surtout la mémoire des heures les plus sombres des Balkans. Comment t’est venue l’idée de la guerre en Yougoslavie ?
Je souhaitais écrire un thriller à la manière de Le Carré pour raconter mon époque, un monde où tout est en relation avec tout, et le démembrement de l’Union Soviétique, a aidé à globaliser les mafias, qui se sont alimentées du conflit des Balkans pour croître, en l’utilisant comme fer de lance pour assimiler le capitalisme et devenir des entreprises de services illégaux, qui à leur tour découvrent comment les prospères, bienpensantes et légales démocraties, doivent couvrir des besoins illégaux : drogues, prostituées, tabac de contrebande, voitures de luxe, services domestiques payés une misère, et ceux-là se limitent à les couvrir. En fin de compte, ce n’est qu’un exercice impeccable de marché libre.

Parle-nous des trois personnages principaux : Daniel Isay – Sailesh Mathur (inspecteur qui tricote) et la photographe Erin Sohr.
Ce sont des personnages engagés, chacun dans une enquête particulière, et je raconte comment, pendant qu’ils tentent de « capturer le méchant » Viktor, leurs existences se croisent dû à ce dénominateur commun, un feu qui influe dans leurs vies, dans leurs relations avec leur couple, et comme le fer soumis aux flammes, ils acquièrent d’infinies gradation. Après tout, c’est aussi un roman sur l’identité, sur la vérité, qu’autant ou plus que nos désirs, ce sont nos ennemis qui nous façonnent, et qui donc, nous obligent à regarder en soi et découvrir chamaniquement, ce qu’il y a derrière nos masques.

Les Tigres d'Arkan, Ron HavivIl y a aussi tout ce travail de recherche sur les tatouages dans la mafia russe, pouvez-vous nous en parler ?
Eh bien, je suis allé dans les lieux où se passent les actions et j’ai beaucoup lu sur les époques, les thèmes, lieux et protagonistes. Dans ce roman, j’ai utilisé la dynamique de travail d’un luthier et je l’ai montée par étapes, s’il fallait écrire sur les paradis offshore, je contactais des experts fiscaux, sur les mécanismes internes des mafias globalisées, je lisais ou parlais avec des personnes de la sécurité d’État.

Peut-on pardonner à un criminel de guerre ? Et parlez-nous de Viktor.
Je ne crois pas qu’il existe une rédemption pour les criminels de guerre. Dans le cas de Viktor, il est comme Dracula, comme Kurtz, comme Lord Voldemort ou Darth Vader, un mal essentiel mais fictif, le rêve humain qu’un seul homme puisse incarner le mal, une éternelle et ancienne nécessité qui n’est pas autre chose que la peur que cause notre vie. Tous les personnages de mon roman sont définis par rapport à lui, changent pendant la poursuite, établissent de nouvelles hiérarchies dans leurs vies, découvrent leurs vrais visages.

Si je vous dis que votre roman est aussi une histoire d’amour en ruines, des blessures et des rancœurs.
Qu’en effet, il y a beaucoup de ruines, blessures et rancœurs dans ce roman, mais je fais en sorte que l’amour soit un contrepoids, qu’il y ait de la tendresse, de l’intimité et des secondes chances. De fait, c’est l’un des mécanismes utilisés par mes protagonistes pour supporter les incidents, les épreuves auxquelles ils sont soumis. L’amour et l’amitié, les liens tièdes, cette absence de peur d’être jugé, envié ou surpassé.

9782752908780_1_75Il y a aussi quelque chose qui m’a surpris dans la construction du roman : comme dans une série télé ou les polars américains, les chapitres s’interrompent très souvent à des moments cruciaux et font alterner les points de vue des différents personnages.
Depuis peu, j’expérimente pas mal sur les structures de mes romans, et évidemment, il y a une influence des romans et séries américaines. De plus, ces mécanismes sont très efficaces pour garder l’attention du lecteur, ce qui est l’un de mes défis, et cela me permet également de creuser psychologiquement mes personnages.

Avez-vous une anecdote à nous raconter sur ce roman à partager avec vos lecteurs et lectrices ?
Des choses qui m’ont le plus surpris dans la documentation, en sachant qu’il s’agit d’un roman transnational qui se passe à New York, Belgrade, La Haye, Tel-Aviv… eh bien à propos de cette dernière ville, ce fut l’importance des forces opposées qui coexistent au sein d’Israël, politiques, religieuses, économiques… Je ne m’attendais pas à tant de fortes contradictions.

Vous êtes l’auteur de sept romans, quel sera votre prochain roman qui sortira en France ? Le concierge est curieux !
Eh bien, j’ai un court roman qui est terminé et que je corrige en ce moment, et je suis dans la dernière ligne droite du quatrième roman de la série d’Arturo Andrade, qui revient à la fin des années 40 en Espagne.

Ignacio del Valle en la Puerta de Alcalá. Madrid 1 de febrero de 2012Quelles sont vos lectures actuellement ?
Mon régime littéraire est très varié, en ce moment je lis des œuvres de Sophocle, les discours de Cicéron, des romanciers comme James Frey, Don Winslow ou Lionel Shriver, la poésie de José Emilio Pacheco, un essai sur la naissance du communisme et même un opuscule de Bakunin…

Quelle est l’actualité qui vous choque actuellement ?
L’incapacité de réformer un système économique qui est irréfutablement inefficace, et comme une dérivation de celui-ci, la lenteur d’élaborer des institutions européennes qui consolident un projet commun qui nous aide à survivre dans un monde dans lequel nous aurons à nous battre dans tous les domaines avec la Chine, l’Inde, la Russie…

Consacrez-vous tout votre temps à l’écriture ? Avez-vous une autre passion ?
J’ai la chance que mon travail est mon hobby, alors lire, regarder des films, écouter de la musique, voyager, manger et même dormir, tout me sert de base à l’écriture.

Quel sera votre mot de fin à cette interview ?
Résister. Qui résiste, gagne !