Frédéric Jaccaud :: Hécate

JaccaudNe vous fiez pas à la trop courte interview qui suit, Frédéric Jaccaud est un jeune auteur suisse à découvrir absolument.

À la base de son dernier roman, Hécate (Série Noire Gallimard), il y a ce que Le Monde appelle en mars 2010 un « fait divers sordide hors norme, où l’horreur le dispute au grotesque » : en Slovénie, un médecin transsexuel est dévoré par ses trois chiens au cours de jeux sexuels. L’article complet est à lire ici.

L’auteur arrive à nous faire frissonner en quelques lignes, à nous prendre à la gorge et nous distribuer un direct du droit sous le menton. On n’en sort pas indemne.

Ce qui pourrait déranger, c’est cette façon de montrer le mal, nous sommes des voyeurs en puissance !

Roman brillant.  Je suis sûr que vous irez voir ses autres romans, car quand on plonge dans son univers, on a du mal à revenir à la surface.

Résumé de Hécate :
Le 2 février 2010, Sacha X., médecin de Ljubljana, est retrouvé sans vie à son domicile, le corps déchiqueté par ses trois bullmastiffs. Là s’arrêtent les faits chroniqués en leur temps par la presse internationale. Entre alors en scène un jeune flic, Anton Pavlov, témoin imaginaire de cette scène indescriptible. Cet amoureux secret de littérature se laisse dès lors entraîner dans une quête du sens qui le mènera au-delà de l’obscène : comprendre l’histoire de cette mort étrange, trancher le voile et découvrir derrière celui-ci la beauté, la vérité ou la folie.

Résumé de La Nuit (Série Noire) :
Tromso, quelque part très au nord de l’Europe. L’hiver, propice à toutes les déprimes. Le froid, la nuit perpétuelle, un monde futur (proche) au bord de l’abîme (sans qu’on sache trop quel abîme). Des destins vont se croiser dans ce monde où les animaux de compagnie ont remplacé les enfants, et au moment où ces animaux, justement, semblent mourir en proportion inquiétante. Karl, vétérinaire urgentiste dépressif, alcoolique et auteur d’un ouvrage désespéré qu’il n’a jamais fait lire à personne ; Maze et Dix, deux gros bras d’une entreprise qui traquent ceux qu’on leur dit de traquer ; Cherry, pute africaine ; Aleksy, ado attardé, informaticien génial qui s’amuse à semer le chaos informatique et à voir les effets sur la vraie vie ; Lucie, militante de la protection des animaux… Et bien d’autres. En quelques jours ils vont se croiser, se télescoper, jusqu’à l’apocalypse.

Résumé de Monstre (une enfance) chez Calmann-Lévy :
Deux frères, Thomas et Raymond B., trompent l’ennui de leur quotidien d’enfants en 1986 en s’inventant des mondes imaginaires. Soixante-deux ans plus tard, un vieil homme commence à rédiger ses souvenirs, de quelle manière il a commencé à séquestrer, torturer, violer et tuer des femmes ; de se rappeler comment il est devenu un monstre.

La semaine prochaine, nous partons à plusieurs endroits : Belgrade, La Haye, Tel-Aviv et New York, rien que ça !

Je vous souhaite de très bonnes lectures noires à tous.

 

2014_03_17_PJ_Jaccaud_01Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire des romans noirs ?
Mon enfance s’est déroulée sans anicroche dans une campagne suisse où tranquillité et ennui ont bercé mes illusions. Je ne sais pas si la génétique ou l’expérience nous amènent vers l’écriture, encore moins si elles nous imposent une optique noire ou lumineuse. J’ai commencé à écrire vers 20 ans, parce que cela s’imposait.

Votre roman, Hécate, pourrait avoir comme sous-titre « l’origine du mal ». Comment ce sont passées vos recherches pour l’écrire ?
L’origine du mal, pourquoi pas, quoi qu’il s’agisse d’une expression galvaudée. Ainsi, je tente d’approcher cette matière dans la plupart de mes écrits. Il s’agit là de l’épine dorsale de ma création. Le mal, la folie et les dérèglements forment l’inspiration la plus vive quoi soit. Pour ma part, ce n’est pas tant la grandeur de l’excès qui m’intéresse, mais la médiocrité de celui-ci, dans ce qu’il a de plus futile.

Pouvez-vous  nous parler d’Anton Pavlov ?
Anton est l’outil narratif du roman. Il est l’homme qui entrevoit le mal par-delà le mal. Pour le lecteur, il agit doublement, en tant que moteur de narration, mais aussi en tant que porte-regard. Anton croit entrevoir une porte dans l’obscurité, mais il est en fait la clé. Son nom, transparent, nous rappelle que nous nous faisons tous conditionner par des éléments extérieurs. Il peut s’agir d’une vision d’horreur, d’un choc éprouvé en regardant un cadavre ou en lisant un roman. Cette conjonction unit le lecteur au personnage.

Avez-vous une anecdote à nous raconter sur ce roman ?
J’ai écrit ce roman très rapidement, après l’achèvement de La Nuit. J’avais besoin de me vider la tête et les mains après un travail d’écriture éreintant. Je ne pensais pas, au départ, le proposer à la publication. Aurélien Masson a jeté un œil et, malgré la taille du récit, il m’a dit : « O.K., on le fait ».

monstrejaccaudVous avez dit dans une interview : « Monstre constitue mon acte de naissance en tant qu’auteur ».
Il s’agit de mon premier roman. De la sorte, cette première publication m’institue comme romancier. J’y ai disséminé la plupart des thématiques qui me sont chères. Peut-être qu’il fait office de grand brouillon, de bouillon de culture, duquel je tirerai mes autres romans. Je conçois mon travail sur un plan général. La littérature me fascine dans ce qu’elle permet d’établir une œuvre générale qui se construit dans le temps sur l’empilement.

Pouvez-vous nous parler de La Nuit, votre second roman ?
Il m’est difficile de parler de La Nuit. J’ai voulu construire un roman total. Tout y est démesuré ; personnages, narration, structure, situation, style, etc. Mon objectif était de proposer une sorte de fin du monde au regard de l’intime, une dilution d’un monde nostalgique, une asphyxie lente.

La cruauté et la folie, c’est ce qui marque en vous lisant. Est-ce difficile pour un écrivain de sortir indemne de tels écrits ?
Absolument pas, je ne suis que celui qui met en forme une matière. Je fournis, mais ne consomme pas. La question est à poser au lecteur.

Comment écrivez-vous ?
J’écris la nuit, jusque très tard, parfois jusqu’au matin.

Quels sont vos écrivains préférés ? Que lisez-vous actuellement ?
McCarthy, Vollmann, Bolano, Pynchon, Pollock, Fante, Carver, Simon, Volodine, Jourde, Guyotat, etc. etc. En ce moment, je relis du Vonnegut, j’essaie Crews, et je tente Echenoz.

Vous avez écrit six nouvelles, quelle expérience en tirez-vous ?
Avec les nouvelles, il est possible d’opérer des croisements de genres intéressants. Ça me permet d’essayer des effets, des constructions rapides. De fait, par sa forme, la nouvelle apprend l’exigence d’une écriture qui doit aller droit au but.

9782070139859Vous dites que la littérature ressemble au canard de Vaucanson. C’est quoi ce canard ?
Le canard de Vaucanson est un simulacre mécanique. C’est une machine qui doit imiter l’oiseau en question ; non seulement physiquement, mais aussi en terme de biologie. L’engin devait reproduire la fonction digestive de l’animal. J’en tire une comparaison irrévérencieuse avec la littérature comme objet factice qui tente d’imiter la vie, se nourrit de réel et produit au final une matière nauséabonde.

Quels sont vos films préférés ?
Je tiens en estime l’adaptation de No country for old man, j’apprécie Drive, et j’admire Zodiak.

Quel est l’endroit en Suisse que vous aimez le plus ?
Chez moi, ni plus ni moins.

Quel sera votre mot de fin ?
Il est encore ! Trop tôt pour y penser.