Arnaud Prieur :: La Maison Ogre

10357173_278234622356086_7298972548961521438_nLa Maison Ogre d’Arnaud Prieur, sorti aux éditions du Riez, est un thriller fantastique qui vous fera frissonner à souhait, une des forces de ce roman qui vous manipule magistralement.

L’univers de l’orphelinat est super bien rendu. C’est qu’il arrive à nous foutre les jetons, le bougre !

Et puis il y a ce côté fantastique (juste ce qu’il faut) pour ne pas alourdir le roman. J’attends avec impatience la suite, car cet auteur mérite d’être suivi absolument. Une nouvelle fois, les éditions du Riez nous trouvent une pépite en or, bravo à eux !

Résumé :
Ça remonte à une trentaine d’années. Trente-deux, exactement. J’avais huit ans et on racontait que des gamins du coin disparaissaient régulièrement. Ces disparitions ne concernaient jamais un môme de notre entourage. Quand on en discutait, c’était toujours le copain d’un cousin d’un ami… Et puis, ni la télé, ni les journaux ne passaient de temps là-dessus. Pourtant, dans les cours de récré, on racontait des trucs sur la « Maison Ogre ». Je me souviens qu’à l’époque, rien que le nom me donnait envie de faire dans mon froc. Cette baraque, c’était le manoir des Krikor. Je suppose que vous irez le visiter, alors pas la peine de vous le décrire en large et en travers… Elle n’est pas très loin d’ici, à moins de deux kilomètres du cimetière, à vol d’oiseau. En hiver, quand les journées sont encore belles mais que plus une feuille ne traîne sur les branches des arbres, on peut voir le toit du manoir qui dépasse au-dessus des arbres nus. Sachez juste que dans les yeux d’un gamin de huit ans, cette maison incarnait le pire des cauchemars.

La semaine prochaine, nous partons en Suisse. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires à tous.

 

MAISON-OGRE-4-typoMerci à vous de vous asseoir sur le divan du concierge. Ma première question : Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire des romans ?
Bonjour. Joli, ce canapé. J’ai eu une enfance tout à fait heureuse et normale. Je n’ai que de bons souvenirs. Peut-être que le sujet de la Maison Ogre laisse à penser l’inverse, mais ce n’est pas le cas (et tant mieux !). Pour la question sur le comment du pourquoi de l’écriture, à vrai je n’en sais trop rien. Je pense qu’on se raconte tous des histoires quand on est gamin. Certains continuent de le faire en grandissant, j’en fais partie. Je me souviens que j’ai toujours aimé le français à l’école et que les exercices du type « imaginez la suite de ce texte » me plaisaient tout particulièrement. Et puis un jour, l’idée d’écrire un bouquin s’est mise à germer quelque part dans ma tête. Ce moment, en revanche, est très clair dans ma mémoire : je lisais un roman que je trouvais catastrophique et je me suis dit : franchement, je peux écrire un truc mieux que ça. Avec le recul, j’ai compris que je savais maintenant clairement ce que je voulais lire. Donc, j’écris les bouquins que j’aimerais lire. Ce premier roman s’intitule Les Songes Creux, qui devraient ressortir à la fin de l’année aux Éditions du Riez.

Comment vous est venue l’idée de ce thriller fantastique, La Maison Ogre ?
Ce qu’il faut savoir, c’est qu’entre mon premier roman et La Maison Ogre, j’ai écrit quelques autres manuscrits que j’ai laissés dans un coin pour diverses raisons (trop long, trop fou, pas encore assez abouti…) et un jour je me suis dit : ok, stop deux secondes ta boulimie d’écriture et pose-toi un peu. Réfléchis à ce qui te pousse à écrire. Je ne parle pas du genre ou de l’intrigue. Ce ne sont que des outils de narrations. C’est ce qu’on livre aux lecteurs, mais je pense que tous les mecs (et les femmes) qui écrivent des romans ont des envies, des thématiques plus profondes. Et je me dis qu’une fois ces « obsessions » identifiées, on comprend mieux pourquoi on écrit, et il se pourrait même qu’on écrive mieux.

Alors j’ai songé aux œuvres que je préfère et les raisons pour lesquelles elles me parlaient autant. J’ai aussi tenté d’avoir un œil objectif sur mes travaux et j’ai appris beaucoup de choses sur moi-même.

J’ai aussi mûri, je pense, en termes de préparation des personnages et sur la manière de raconter une histoire. J’invite d’ailleurs tous les gens que ça intéresse à se pencher sur les travaux de John Truby, notamment sur la manière de se poser les bonnes questions sur ses personnages.

Bref, tout cela m’a amené à cette idée de l’enfance et de la responsabilité que les parents ont sur leurs gamins. Parfois, je me retrouve à discuter avec des gens, et parfois je me dis que certains d’entre eux sont vraiment de gros cons. Et je me demande comment ils étaient quand ils étaient mômes. Qu’est-ce qui a pu les faire basculer à ce point-là ?

Ensuite, le titre m’est tombé sur le coin de la tronche. J’aimais bien tout ce que ça pouvait soulever dans l’imaginaire. Et après… après, je ne sais plus trop. Après, c’est des heures d’écritures, de réflexion et pas mal d’instinct.

l-orphelinat-el-orfanato-the-orphanage-3-gIl y a un mot qui ressort de votre roman, « Orphelinat ». Comment avez-vous choisi ce thème, pour quelle raison ?
Comme je disais, le titre (La Maison Ogre) m’est venu avant que je ne commence à écrire le roman. L’Ogre, c’est un personnage de l’enfance plutôt maléfique. En gros, maison + enfance + menace… le tout poussé à son paroxysme, ça donne un orphelinat vraiment pas très accueillant. Mais je ne voulais pas d’un huis clos. Et en réfléchissant à comment mon personnage principal (Éric) pourrait lui-même faire écho à toutes les thématiques de mon histoire, je suis parti sur l’idée d’un chasseur d’héritier.

De toute façon, deux trucs me fascinent dans la fiction : l’enfance et la solitude. Et en gros, tout ce que j’écris tourne autour de ça.

Mais l’orphelinat, je ne vois pas ça comme un thème. C’est un symbole de l’enfance et de la solitude. Le mot « orphelinat » revient souvent, parce que beaucoup des personnages du roman y ont grandi. Néanmoins, ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment un gosse se (dé)construit quand il n’a plus ses parents.

Il y a ce côté fantastique dans votre roman que j’aime bien, surtout parce que vous dosez juste ce qu’il faut pour ne pas entrer dans les clichés. Pouvez-vous nous parler de ce style dans votre roman.
Ah… Je suis un gros lecteur de fantastique. La Maison Ogre en a moins que les autres romans que j’ai écrits, parce que je pense que là, ça ne s’y prêtait pas. Je ne mets pas du fantastique gratuitement (enfin, j’essaye, parce que j’adore ça ^^). J’aime que ça serve le propos. Dans La Maison Ogre, on parle du Don d’Ephialtès qui résulte des peurs primaires qu’on ressent normalement seulement pendant l’enfance. Après vient le temps de la raison et de la norme qui sont censés effacer tous ces trucs bizarres (aux yeux d’un adulte) qui circulent dans la tête des gamins. Sauf que certains de ces mômes ont conservé tout ça en grandissant. Et là… quel genre d’adulte deviennent-ils ? À nouveau, j’ai essayé de conserver quelque chose de cohérent pour que tout se réponde dans le roman. Ce n’est pas forcément quelque chose que l’on perçoit consciemment à la lecture, mais je pense que ça participe à ce sentiment d’unité et de solidité. Quand on utilise des éléments fantastiques, je me dis qu’il faut bien tout verrouiller pour que le lecteur accepte de se laisser embarquer. Je crois qu’on appelle ça la suspension d’incrédulité.

Donc, oui, le fantastique est assez accessible dans La Maison Ogre. De toute façon, l’intrigue était déjà assez complexe sans que je ne rajoute une couche trop dense de fantastique qui aurait alourdi le récit.

Il y a plein de personnages dans votre roman. Le personnage principal, Éric, m’a énormément plu. Pouvez-vous nous en parler ?
Tant mieux, c’est le personnage principal ^^! Difficile de trop en parler sans spoiler l’histoire… Déjà, chasseur d’héritiers, j’aimais bien. Je crois que c’est une profession peu utilisée dans les thrillers. Je voulais absolument sortir du flic, ou journaliste, ou détective privé, parce que je ne voyais pas quoi apporter d’un peu neuf dans ce genre de profession. J’ai lu trop de bouquins où les personnages exerçaient ces professions et se retrouvaient à accumuler des clichés (flic alcoolique, journaliste vautour, privé avec des problèmes conjugaux qui se laissent engloutir dans son travail…). Et puis, comme je le disais plus haut, un chasseur d’héritier comme Éric Neville (avec son passé), ça devient tout de suite intéressant à développer.

Par contre, entre le premier et le dernier jet, Éric a un peu changé. Il était beaucoup plus cinglant et, pour être honnête, devenait antipathique. Évidemment, je ne cherche pas à ce que mes personnages principaux soient forcément sympathiques. Éric a des côtés égoïstes et de mauvaises fois, il fait parfois preuve de lâcheté, mais je devais trouver un équilibre pour qu’on ait envie de le comprendre. Et comprendre les défauts de quelqu’un, c’est un premier pas vers le pardon. De plus, pour qu’il évolue dans le sens que je souhaitais, il fallait qu’il débute l’histoire d’une manière plus… disons, « sereine » (même si on ne peut pas dire qu’Éric soit quelqu’un de très serein.)

9782350720210FSLe Concierge est curieux ! Y aurait-il une suite à votre roman et quels seront vos futurs projets d’écriture ?
Oui, Monsieur le Concierge ! Une nouvelle aventure attend Éric. Je ne peux pas trop en parler pour le moment. J’ai pas mal avancé sur l’histoire, je suis en train de la laisser reposer pour la reprendre avec un œil neuf et la rendre plus digeste. Tout ce que je peux révéler, c’est qu’on en apprendra plus sur les Enfants de Dieu (abordés à la fin de La Maison Ogre) et que le fantastique sera un peu plus présent. Ensuite… Y a un roman plus court que je dois terminer et qui ne concerne pas La Maison Ogre ou sa suite. Et après, ça nous amène un peu plus loin, mais j’ai de quoi faire. En gros, j’ai quatre ou cinq romans en chantier à des stades d’avancement divers.

Et Les Songes-Creux ressortent en décembre.

Avez-vous une anecdote à nous raconter sur votre roman ?
Initialement, les parties sur Éric étaient écrites à la 1ere personne et tous les chapitres sur les autres personnages n’existaient pas. Puis, avec les avis de personnes proches (dont ma chère et tendre que j’embrasse), je me suis rendu compte que quelque chose clochait. Il y avait un sentiment d’inachevé et en centrant uniquement l’histoire sur Éric, l’intrigue était plus difficile à croire, sans compter les zones d’ombre dans l’intrigue. Donc, j’ai ajouté des personnages, repensé la narration et réécrit les parties d’Éric à la 3ème personne. Finalement tout est devenu plus cohérent, plus compréhensible et plus crédible. Et ça m’a permis de creuser des thématiques jusqu’alors effleurées.

J’adore la couverture de votre roman, pouvez-vous nous raconter sa création ?
Tout le mérite revient à Philippe Jozelon (cherchez-le sur Google, il fait des trucs incroyables). Je suis d’accord, la couverture est vraiment magnifique et j’ai beaucoup de chance. Déjà, il a lu tout le roman avant de s’atteler à sa table de dessin. Donc, il a parfaitement saisi l’ambiance et l’essence du récit. Un grand merci à lui et aux Éditions du Riez pour tout ce superbe travail.

Comment vous écrivez ?
J’ai un bureau chez moi. J’écris plutôt le soir, ou la nuit quand je le peux (mais c’est rare). Je ne fais pas de plans. C’est juste que je sens quand je suis prêt à écrire un nouveau roman. Avant, je griffonne, je laisse mûrir, et puis arrive l’instant où je sens que j’ai assez d’idées pour me lancer. Il me reste alors à chercher le style de musique (la BO) qui m’accompagnera pendant plusieurs heures. Ensuite, j’écris tous les soirs et j’avance petit à petit. Quand j’ai terminé le 1er jet, je le laisse dans son coin et j’y reviens quelques semaines plus tard avec un œil neuf.

Quels sont vos auteurs préférés ? Que lisez-vous actuellement ?
Lovecraft, King, Straub, Ellroy, Lehane, Celine, Vian, Pelecanos, Thomas H.Cook. Je lis aussi beaucoup de comics. J’adore le boulot de Morrisson, de Waid ou de Snyder.

En ce moment, je lis pas mal de romans noirs. Je viens tout juste de commencer Baltimore de David Simons qui est sans doute le meilleur raconteur d’histoire que je connaisse. C’est lui le créateur de The Wire et Treme, notamment, deux séries TV qui sont tellement abouties… c’en est presque déprimant ^^. C’est comme vouloir jouer de la guitare et voir Jimi Hendrix. On se dit : à quoi bon ?

orphelinat-e-louis-91Vous avez écrit des courts-métrages et des jeux de rôles avant de vous lancer dans le roman. Pouvez-vous nous en parler ?
J’ai beaucoup joué aux jeux de rôles entre 15 et 20 ans. Très vite, on a commencé à écrire nos propres scénarios. Et après on a écrit deux ou trois jeux de rôles complets (univers + règles + personnages). Avec le recul, je me dis que c’est vraiment utile pour l’écriture de romans. Utile dans la manière d’aborder les scènes, de les décrire. Mais aussi dans le fait de pouvoir construire un univers cohérent, de réfléchir aux agissements des personnages et de prévoir leurs réactions (oui, parce qu’il arrive qu’en écrivant des romans, les personnages fassent des trucs vraiment cools, mais pas du tout prévus, et qui demandent à l’auteur de se rendre sur des chemins qui ne figuraient pas sur la carte de départ).

Quant aux courts-métrages, j’en ai écrit ou coécrit une petite dizaine. Peu ont vu le jour sur un écran (deux, en fait), mais pareil que le jeu de rôle : c’est une super école. Au final, roman, jeux de rôle ou film reviennent à raconter des histoires.

Quelles sont vos passions dans la vie ?
L’écriture et la lecture, évidemment. Le cinéma et les séries télé me prennent un temps fou. Là-dessus, les jeux vidéo viennent se greffer avec plus ou moins de bonheur… Mais j’ai quand même une vie sociale, donc je m’en sors pas trop mal ^^. Pour faire simple, toutes mes passions tournent autour du fait qu’on me raconte des histoires. Parce qu’écrire, c’est aussi se raconter des histoires.   

Quelles sont les actualités qui vous énervent ?
Les trucs habituels. Les affaires des politiques qui se retrouvent mis en examen et qui finissent par nous laisser penser qu’ils seraient tous pourris. Mais bon, ce n’est pas très original… Le truc qui m’inquiète, en revanche, c’est les chaînes d’infos en continu. Je les trouve dangereuses, en quelque sorte. Tout devient prétexte à être de l’actualité. Ce qui fait que l’on se retrouve avec des évènements traités de manière énorme et alarmante pour créer du contenu et du « buzz » (faut bien diffuser de l’info, ma bonne dame !), alors que cela nécessiterait du recul, de l’analyse et de la modération. Tout devient dramatique et crée un climat un peu anxiogène (j’aime bien ce mot). C’est l’info spectacle qui rendra les Hommes fous.

Quels sont vos films préférés ?
Je réponds vite et sans réfléchir et dans le désordre, sinon je ne m’en sortirai pas ^^: Akira, les Dents de la Mer, L’empire Contre Attaque, l’Antre de la Folie, les Innocents, la Nuit du Chasseur, Shinning, le Labyrinthe de Pan, les Diaboliques, Psychose, Le Parrain 1 et 2, Nosferatu, la Guerre des Mondes… et plein d’autres. Dure, cette question.

Si je vous dis « Brunoy »…
Brunoy… C’est la ville où j’ai vécu jusqu’à l’âge de 20 ans. Un de mes meilleurs amis dit que c’est l’archétype de la banlieue molle. Une commune dortoir ni riche, ni pauvre. Ni calme, ni violente. Ni belle, ni moche. Et c’est là-bas que j’ai grandi donc j’y ai tous mes souvenirs, les meilleurs comme les pires. Je ne sais pas s’il y a un endroit que je préfère à Brunoy. Peut-être la forêt de Sénart où mes potes et moi avons fait pas mal de trucs un peu fous.

Quel sera votre mot de fin pour cette interview ?
Fiction.