Ingrid Astier :: Angle mort

Astier-Ingrid-1Voici une de ces belles rencontres qui me font aimer le polar. Le 12 avril 2014, lors du génial salon Coup du Polar à la médiathèque de Nogent-sur-Oise, j’ai rencontré Ingrid Astier et j’ai pu discuter de ses romans. Et son dernier, Angle mort (Série Noire), quel roman !

Une histoire que l’on dévore en quelques jours et qui arrive à nous faire aimer un caïd ! Ce roman est un vrai puzzle où l’on voit la maîtrise d’écriture de l’auteur et où l’on rentre dans l’univers du trapèze.

J’étais déjà enthousiasmé par son premier roman, Quais des Enfers chez la Série Noire et que vous trouverez en poche. Une auteur qui m’a fait voir la Seine autrement et qui marque son originalité par la découverte de la Police fluviale, je ne me souviens pas avoir lu un roman où l’on parlait de la Police fluviale.

Vous allez découvrir grâce à cette interview-fleuve l’univers d’une auteur aux multiples passions.

Résumé de ses deux romans :

Quais des Enfers
Paris, l’hiver. Noël s’approche avec l’évidence d’un spectre. Au cœur de la nuit, une barque glisse sur la Seine, découverte par la Brigade fluviale à l’escale du quai des Orfèvres. À l’intérieur, un cadavre de femme, sans identité. Sur elle, la carte de visite d’un parfumeur réputé. Une première dans l’histoire de la Brigade criminelle, qui prend en main l’enquête, Jo Desprez en tête. Mais quel esprit malade peut s’en prendre à la Seine ? Qui peut vouloir lacérer ce romantisme universel ? Exit les bateaux-mouches et les promenades. Le tueur sème la psychose : celle des naufrages sanglants.
Désormais, son ombre ne quittera plus le fleuve. S’amorce alors une longue descente funèbre qui délivre des secrets à tiroirs. Jusqu’à la nuit, la nuit totale, celle où se cache le meurtrier.
Pour le trouver, nul ne devra redouter les plongées. À chacun d’affronter ses noyades.

Angle mort
« La nature a horreur du vide. Dans le banditisme peut-être plus qu’ailleurs. »
Diego est braqueur, né à Barcelone. Il vit à Aubervilliers, dans une hacienda délabrée, avec son frère Archibaldo et des souvenirs. Leur soeur, Adriana, a fait d’autres choix. Artiste au cirque Moreno, elle rêve d’accrocher son trapèze à la tour Eiffel.
Paris, bassin de la Villette. Lors d’un braquage, le gérant d’un bar s’effondre, terrassé par un coup de batte de base-ball. La brigade criminelle du 36 et la 2e DPJ sont cosaisis. Les commandants Desprez et Duchesne, aidés de la Fluviale, tirent le fil qui les fera remonter à Diego.
La traque est lancée, du quai des Orfèvres au canal Saint-Denis, des marges du Grand Paris aux cerveaux des indics, du port de l’Arsenal aux replis secrets d’Aubervilliers. Entre flingages et virées nocturnes, Diego garde toujours un temps d’avance. Comment piéger celui que rien n’arrête?
Au fil de l’enquête, les histoires se tissent. Celle d’un homme dont le salut passe par les armes. Celle d’une jeune femme en lutte contre son hérédité. Diego prêt à tout pour protéger sa soeur. Adriana prête à tout pour protéger son frère. Quand les sentiments viennent bouleverser les liens de sang…
Une tragédie effrénée, où rayonne le soleil noir de la liberté.

Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir « L’Hermione », la frégate de la liberté. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires à tous.

 

81VJ808Nj1L._SL1500_Ma première question, celle que je pose à chaque d’interview : Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire des romans dans la Série Noire ?
Mon enfance est un vivier, une fabrique de l’imaginaire. Tout y était : l’éloignement du monde citadin, la nature, le goût de la solitude, de l’action et de la lecture. J’ai grandi en pleine campagne, au milieu de nulle part. D’où un rapport particulier à l’action et à la contemplation. Mais les deux, couplées, non séparées. Par exemple, pour apercevoir le clocher de la ville la plus proche, il fallait grimper au sommet d’un merisier. Mon frère me montrait la voie. L’arbre se finissait en une fourche, où l’on s’asseyait, très haut. Prendre de la hauteur, c’était prendre des risques… Mais alors, les collines rythmaient le paysage jusqu’à la ville, cette terre étrangère. Nous passions nos journées à faire du vélo, à fabriquer des arcs et à grimper dans les arbres. Je m’habillais avec des foulards noués autour du corps, et j’avais des bleus partout. On se sentait comme des petits sauvages et, d’une certaine façon, je le suis restée.

Avec mon frère, les livres nous fascinaient. Ils représentaient l’ailleurs, une autre forme d’horizon. Par nos jeux dans la nature, puis avec les Playmobils, nous passions des journées à nous inventer des vies. Les livres continuaient ces vies par procuration. Voilà pourquoi je n’ai jamais souffert de grandir loin du monde et de son agitation.

On était hypnotisés par les livres d’alpinistes. Notre côté solitaire et notre amour de la nature s’y retrouvaient. On lisait aussi beaucoup de contes, des encyclopédies, et des romans d’aventure. Mon frère a fini par faire de l’escalade, et moi par écrire des romans. Mais ce sont les deux branches d’un même tronc. L’amour de la liberté, de l’extrême, et la danse avec les abîmes. On peut se retrouver au bord des mots, comme aux marges d’un ravin.

Petite, j’ai lu tous les Agatha Christie. Il faut imaginer ces lectures, dans une maison perdue au milieu des forêts, avec le vent qui, la nuit, fouettait les branches des sapins. Je ne tirais jamais les rideaux. La nuit avait, chez nous, une vraie densité. Les cieux étaient très purs, profonds. Les soirs de forte chaleur, l’on entendait la longue plainte des vaches. Et les chiens hurlaient dans les alentours — je les ai toujours associés aux cris lugubres du chien des Baskerville. Agatha Christie, elle, me hantait… J’imaginais tout ce que les ombres pouvaient cacher. Mon imaginaire galopait.

D’aussi loin que je me souvienne, j’aimais dessiner et écrire — tout ce qui faisait danser la main. Des contes, des lettres, des aphorismes, des poèmes, puis des nouvelles, une pièce de théâtre, et des romans. Ma première publication fut une nouvelle pour le Prix du Jeune Écrivain, en 1999, au Mercure de France — Face à Faces. Alors j’ai commencé à croire en l’écriture. Quelques années après, j’abandonnai mon métier, kidnappée par l’imaginaire de mes romans. Un saut dans le vide. Gallimard adopta Quai des enfers, dans la Série Noire.

La fiction policière est la mise en doute perpétuelle de la vérité : je m’y reconnais.

Je pense que vous êtes la première à parler de la Brigade fluviale dans le polar, comment vous est venue cette idée originale — et vous êtes aussi Marraine de la Brigade fluviale ?
La Brigade fluviale de Paris existe depuis 1900. Or, aucun roman ne lui avait donné une place centrale jusqu’à Quai des enfers (2010). Il restait cet îlot pour mon imaginaire, en plein Paris. Je l’ai abordé dans tout son exotisme — Paris vu depuis le fleuve. Et pour redoubler l’exotisme, j’ai voulu savoir ce que l’on voyait sous la Seine, restituer toute l’épaisseur de cette vision, dépasser le côté surface de la carte postale. J’ai toujours aimé déplier, disséquer, retourner, sonder. L’écrivain est le scaphandrier du réel.

J’ai grandi en Bourgogne, près de la Loire. Mon imaginaire a été marqué par les récits des pêcheurs. Mais aussi par les suicides depuis un pont ou les morts par noyade. J’entendais les gens parler de tourbillons, du sable déplacé au fil des années, du cours de la Loire qui changeait. Quand je suis arrivée à Paris, j’ai eu besoin de retrouver la nature, et ma fascination pour l’eau. Tout convergeait vers la Seine. J’avais Notre-Dame-de-Paris de Victor Hugo en tête. Notre-Dame-de-Paris et la Seine : deux symboles du romantisme parisien.

Faire rêver, c’est faire renaître.

Victor Hugo nous fait rêver parce que l’on ne peut plus jamais voir Notre-Dame de la même façon, après avoir vécu avec Quasimodo, Frollo et Esmeralda. Aujourd’hui, lorsqu’un lecteur me dit que sa vision de la Seine a été changée par Quai des enfers, j’ai atteint mon objectif.

Devenir marraine de la Brigade fluviale fut la plus belle des récompenses. Comme si le fleuve reconnaissait mon travail. Je suis très attachée aux gens du fleuve, et aux bateaux. Le réel répondait à l’imaginaire… L’épigraphe de Quai des enfers prenait alors tout son sens : « L’imaginaire et le réel sont deux lieux de la vie »… Depuis, j’ai fait la traversée de l’Oise, le 21 décembre dernier, pour la Coupe de Noël, en tee-shirt et maillot de bain, au sein de l’équipe de la Fluviale. C’était de nuit, dans une eau entre 4 °C et 5 °C… Jusqu’où mène l’écriture…

002058734Commençons par parler de votre second roman : Angle Mort dans la Série Noire (Gallimard) : Déjà la première chose que je remarque, c’est tout le travail de recherche pour écrire ce roman, pouvez-vous nous en parler ?
Ce n’est pas un travail de recherche, mais un travail de terrain. Chez moi, le savoir livresque doit s’effacer devant la rencontre humaine. Je commence par des recherches et des lectures, pour délimiter mon terrain et forger mes bases, puis je passe à une phase d’immersion dans chacun des milieux de mes romans. Elle peut durer longtemps, des années s’il le faut.

Aller tirer avec les armes d’Angle mort, me familiariser avec leur démontage, distinguer les détonateurs, saisir les techniques d’un braqueur, suivre des cours de plongeon pour jouer avec le vide ou sillonner Aubervilliers, la nuit, avec mon vélo, ont fait partie de cette aventure romanesque. À chaque fois, seul compte de ne jamais séparer, lors de cette phase d’observation, un état d’esprit, des gestes, une langue et une façon de s’habiller. D’ailleurs, la langue est le vêtement de la pensée.

Tout mon métier est d’habiller les personnages, sans les déguiser. Je travaille le naturel, non le réalisme borné. On rejoint les explorateurs, car cette quête n’est pas sans danger. J’approche chaque milieu avec la même curiosité — circassiens, policiers, voyous, pêcheurs… Je multiplie mes sources, c’est un travail de possession / dépossession, afin que l’imaginaire puisse reprendre la main.  Je ne cherche pas de l’information, mais l’humain : un écho, quelque chose d’intense, qui résonne et me touche jusqu’à justifier l’acte d’écrire.

Angle mort est, au final, un roman-cathédrale : sombre, mais traversé de lumière, dans la veine du romantisme noir.

Une grosse partie du roman se passe à Aubervilliers, pourquoi avoir choisi cette ville ?
Aubervilliers est un rêve pour un écrivain. Une ville qui ressemble à un manteau d’Arlequin, avec tout et son contraire. Une ville dure aussi, mais où la vie est au coin de la rue… Où l’on vend des agneaux entiers, où les pancartes jouissent d’un comique involontaire (« Coupe au rasoir »), et, sans surprise, où l’on constate la plus forte densité de garages et de bars ! Aux marges de la ville, les Haïtiens mangent du poulet boucané, des bananes pesées et du pikliz, en jouant au bézigue, des ambiances qui me touchent beaucoup… Mais c’est surtout un lieu de verve, où le langage populaire garde sa couleur, contre le formatage ambiant qui rend le monde fade.

Je voulais une ville proche de Paris, avec une forte criminalité, où l’on retrouve l’eau (le canal Saint-Denis et, plus loin, le Bassin de la Villette). Nombre de Parisiens redoutent de passer le périph’. La littérature est là pour détendre les frontières, pour faire dialoguer des milieux qui s’ignorent.

Plus largement, Angle mort renoue avec l’épique : la traversée de la ville tient de l’odyssée, et ce roman croise le western urbain et la tragédie. L’hacienda d’Angle mort existe vraiment, d’ailleurs, comme tous les lieux de mes romans.

L’univers du cirque se retrouve dans votre roman, surtout le trapèze : une passion pour le cirque ?
Je suis aimantée par les milieux à identité forte. Le cirque m’a toujours semblé une famille. Une enclave de résistance — à l’image du petit village d’Astérix. Je ressors éjectée d’un spectacle de cirque, comme si j’avais quitté le paradis, un lieu où l’on dénonce l’absurde et les fausses valeurs. J’aime cet espace circulaire, microcosme au sein de l’infini, son côté David et Goliath. Le cirque est, aussi, le lieu de la prouesse humble, de la révolution poétique. Dès que l’émotion est remise au centre du monde, je me sens chez moi. Chaque fois que j’ai rencontré des circassiens, j’ai remarqué que l’on parlait la même langue. C’est le fondement de toute famille.

Brigade fluviale de Paris. Patrouille sur la Seine Paris, 25/03/2010Il y a deux personnages qui m’ont énormément marqué : Diego et Adriana, pouvez-vous nous en parler ?
Diego m’a demandé un travail abyssal — parce que l’on n’ouvre pas un roman de plus de cinq cents pages avec un braqueur qui parle à la première personne sans se glisser dans sa chair. Sinon, la greffe ne prend pas. La première phrase d’Angle mort, « Les armes, c’est comme les femmes, on les aime quand on les touche », lance la voix de Diego. Elle a un ton particulier, une musique bien à elle. Il fallait se donner les moyens de la suivre. Je ne tiens pas mes personnages à distance : dans un roman, ce sont eux qui doivent me tenir, me posséder.

Pour Diego, j’ai manié toutes les armes, ou presque, d’Angle mort. Dans l’écriture, l’on ne peut être paresseux avec les sens. Ce sont eux qui prêtent leur chair à l’action. J’ai débuté avec une MG-42, à l’inps, avec un balisticien hors pair, pour finir avec l’Ultima Ratio, dans le bureau du chef de la bri. Des souvenirs sont remontés : ceux d’un pistolet ancien, avec sa poire à poudre. Mon frère et moi, nous jouions avec, enfants, sur fond de rêves de pirates, de flibustiers et de navires. Cette veine du roman d’aventures est fondamentale dans mon univers.

Je suis très attachée à Diego et à Adriana. Je rêvais de créer une trapéziste, alliance de la grâce et de la force. Une femme comme je les aime, tout en poésie et volonté. Adriana a été inspirée par cinq trapézistes. Par Ariadna Gilabert Corominas, une trapéziste catalane rencontrée au Cirque tzigane Romanès ; par Lisa Rinne, une Allemande parmi les meilleures au monde, découverte au Festival mondial du Cirque de Demain, qui m’a expliqué sa façon de s’entraîner, et dont c’est l’exact numéro ; par Uuve Jansson, une Suédoise, dont le personnage d’Adriana porte l’une des robes, et par Andrée Jan, une incroyable trapéziste des années cinquante qui avait de vrais surnoms d’héroïne de roman : The Helicoptere Girl, Star in the sky, Miss Risque… J’ai gardé Miss Risque pour mon personnage.

Diego, comme Adriana, ont tout sacrifié à leur liberté. Ils sont frère et sœur, l’envers et l’endroit d’une même personnalité. Tous deux tutoient les abîmes, jouent avec le vide et la mort.

Comment se déroulent des recherches niveau écriture pour parler du grand banditisme, avez-vous rencontré un Caïd ?
On ne fait pas de recherche sur le grand banditisme : on s’y cogne.

La Seine, qu’aimez-vous dans ce fleuve ?
Tout le monde gravite autour de la Seine : les joggeurs, les streetfishers (et même des pêcheurs à la mouche !), les poètes, les amoureux, les étudiants, les contemplatifs, les sdf, les gens du fleuve, les policiers du 36 ou de la bac, la Fluviale et les désespérés… La Seine a une beauté serpentine : j’aime ses méandres, sa façon d’enserrer l’île Saint-Louis et l’île de la Cité, de se fendre au niveau de l’île aux Cygnes. J’ai remarqué que je vivais amputée dans une ville sans fleuve, sans lac ou sans océan.

Dans mes romans, la Seine est tout autant malle aux trésors que boîte de Pandore.

261686~v~Quai_des_enfersAvez-vous une anecdote sur ce roman à partager avec nous ?
La première fois que j’ai rencontré des voyous, je me suis retrouvée dans un bunker, en pleine banlieue, à mille milles de mes repères. Chez eux, la notion de territoire est prégnante. Il fallait se faire accepter. Leur boss me présente. Il dit : « Cette fille, c’est un dictionnaire ! » Jamais l’on ne m’avait présentée de cette façon. À partir de ce moment, chacun m’a respectée — parce que j’étais un dictionnaire. Et que l’on ne plaisante pas avec la langue.

C’était une grande leçon.

Parlez-nous de votre premier roman qui a marqué énormément de lectrices et lecteurs et qui a reçu quatre prix littéraires.
Quai des enfers a eu la chance d’être bien accueilli. Je ne connais rien de plus beau que cet adoubement d’un imaginaire par ses lecteurs. Le roman est une expérience inouïe, la rencontre de deux solitudes. Les lignes de vie se croisent — celles du lecteur, et celles du roman. Cette rencontre tient de la grâce.

L’écriture parle à l’oreille. D’une certaine façon, je ne puis être plus proche d’un être que par l’écriture. L’amour excepté, mais la lecture n’est pas loin d’une relation amoureuse — s’ouvrir à un univers, se laisser pénétrer par un imaginaire…

Le Concierge est curieux ! Êtes-vous en train d’écrire un troisième roman ?
J’en ai écrit un, Même pas peur, qui sortira chez Syros au printemps 2015. Où je renoue avec mon thème originel, celui de Face à Faces : la difficulté d’être soi.

Petit éloge de la nuit, un essai, sort en septembre 2014, en Folio Gallimard — un livre où je conte mes nocturnes…

Depuis la remise d’Angle mort, je prépare le terrain des deux prochains romans. J’ai reporté le dernier volume de la trilogie de Paris et du fleuve amorcée par Quai des enfers et Angle mort, pressée par le désir d’un autre univers, qui s’est emparé de mon imaginaire. Il avait tellement de force, tellement de résonance en moi, que je n’ai pu le repousser.

Comment vous écrivez ? (Le matin, le soir, dans un bureau…)
Mon écriture est très ritualisée. Je débute mes journées de façon immuable, par un bain-lecture — mes gammes de piano. Je choisis des livres pour des raisons variées (des techniques à étudier, un savoir à intégrer, un style où baigner pour se défaire du langage utilitaire de l’administration, du téléphone et des échanges basiques…), je pose une pile sur le rebord de la baignoire, et je m’immerge dans l’eau et la lecture. Avec un crayon de couleur, je surligne des passages.

Puis, l’écriture obéit à des rituels forts : je ne peux écrire n’importe où. Seuls trois lieux respectent mon besoin de migrer dans l’imaginaire, et ma concentration.

À Paris, j’écris au dernier étage, pour garder un rapport avec le ciel et les nuages. Sur un bureau à pente en palissandre qui servait à écrire des billets doux au XIXe siècle, en un lieu où presque personne n’a le droit d’entrer, qui tient du cabinet de curiosités. J’écris également à l’île d’Yeu, dans des conditions sauvages et retirées, enfin, dans cette maison où j’ai grandi, en Bourgogne, perdue en pleine nature. Cette maison est ma matrice. Mon désir de fiction et mon besoin d’action y plongent leurs racines.

Je remplis beaucoup de carnets, avec des notes, des fragments et des croquis.

L’écriture est ma façon de décider du temps — de l’écoulement du temps. De le ralentir ou de l’étirer. Pour dire à la mort d’aller voir un peu plus loin, sans doute.

cuisineinspireeVous avez une grande passion pour la cuisine : Cuisine inspirée. L’audace française et L’Amour : dix façons de le préparer, parlez-nous de cette passion.
Je ne m’intéresse pas à la cuisine au sens strict mais aux sens en général, à l’hédonisme (à la distinction entre satisfaction et plaisir), aux goûts, aux parfums, au dialogue des arts et des gestes, et aux langages. Cuisine inspirée, l’audace française, s’ouvrait sur Bartabas, dont je rapprochais la gestuelle épurée de celle d’Alain Passard. Et la préface était de Pierre Richard… Bartabas détient les clefs de mon univers. Il me donne la force de créer et d’accepter la rigueur, souvent ascétique, de toute vie artistique. Son film, Mazeppa, m’offre des échos infinis, comme ses spectacles, notamment Éclipse, que je ne peux voir sans pleurer, bouleversée par la beauté. En tressant les différents arts, mon horizon est la souplesse. Que l’esprit s’étire et que l’idée s’assouplisse par ses mues.

Quels sont vos écrivains préférés et que lisez-vous actuellement ?
Mes écrivains préférés ne se laissent pas enfermer dans une phrase… Ce sont des poètes (Ghérasim Luca, Rimbaud…), des explorateurs, des alpinistes et des navigateurs. Mais aussi des rêveurs, Kem Nunn, Victor Hugo, Sébastien Japrisot… Et le vent qui trace dans le sable les plus belles courbes.

Actuellement, j’ai la chance d’être dans cette maison, perdue en pleine campagne, et de lire chaque soir l’infini dans le ciel étoilé.

Pour cette raison, j’ai refermé plusieurs livres.

Quelle actualité, nationale ou internationale, vous énerve ?
L’actualité ne m’agace pas autant que la perte du sens esthétique, et le manque de respect (pour la planète, les gens, les rêves). L’actualité n’est qu’un accident. Le reste est une hydre aux cent têtes. La poésie devrait faire partie des besoins vitaux. Pour réveiller les vivants.

Je voue une haine au mobilier urbain et aux enseignes modernes, qui ont défiguré les villes.

Et je crois à un monde où les hommes parlent à des hommes, non à de grands groupes.

L’esthétique est un regard porté sur le monde, mais aussi une façon de décider de notre propre inscription dans l’existence. Notre monde est absurde — et seul l’art lutte contre l’absurde.

Quel est l’endroit de Paris que vous préférez, et pourquoi ?
Le lieu qui cristallise mon imaginaire est la Seine, la nuit. C’est un non-lieu… puisque c’est un monde.

Sinon, j’aime le plaqueminier du Japon du Jardin des Plantes, à l’automne, l’inoubliable Diospyros kaki… Parce qu’il ressemble à un arbre aux fruits d’or, rêvé par un enfant.

Quel sera votre mot de fin pour cette interview ?
Que la mort n’est pas une fin — c’est Agatha Christie qui l’écrit. Ou que la fin est un bon début — sauf dans les romans.

Plus sérieusement, ces vers de Darwich sont, à eux seuls, mon début et ma fin :

« Désirer

Ou

Disparaître »