Michael Mention :: Adieu Demain

mmJe suis ravi de voir une nouvelle génération d’écrivains arriver. Quelle plume !

Michael Mention a commencé à gravir son Everest avec succès, car parler de l’Éventreur du Yorkshire, qui avait fait connaître un immense auteur tel que David Peace avec sa tétralogie, n’était pas chose facile. Il a réussi son projet en nous montrant une autre facette de ce terrible évènement, en nous décrivant une Angleterre déboussolée. Il arrive à faire remonter les angoisses et c’est très fort. Et puis quel talent pour nous faire revisiter les seventies, vraiment je lui tire un coup de chapeau.

Alors une seule chose à faire, précipitez-vous chez votre libraire vous ne serez pas déçu, je vous le garantis !

Résumé de Adieu Demain chez Rivage :
Fin des années 90. Un nouveau tueur sévit dans le nord de l’Angleterre ; ses crimes présentent de nombreuses similitudes avec ceux de l’Éventreur ; les victimes sont des femmes, plusieurs sont des prostituées. C’est le mode opératoire qui distingue ces meurtres : on retrouve les corps transpercés par des carreaux d’arbalète. Mark Burstyn, promu au grade de superintendant, est chargé de l’affaire. Parmi les axes d’investigation retenus, celui des phobies dont souffraient les victimes.
Certaines d’entre elles participaient à des thérapies de groupe dirigées par un psychiatre renommé. Le jeune inspecteur Clarence Cooper va infiltrer ce groupe en se faisant passer pour un arachnophobe. Une mission qui le conduira au bord de l’abîme.

Résumé de Sale temps pour le pays, chez Rivage :
1976. Une vague de meurtres touche le nord de l’Angleterre ; les victimes sont des prostituées. La police locale est sur les dents. Un homme clé pour diriger l’enquête : l’inspecteur George Knox, personnage austère, «gueule à la Richard Burton », états de services légendaires. Secondé par le détective Mark Burstyn, Knox se lance à corps perdu dans cette affaire qui tourne pour lui à l’obsession, tandis que sa femme Kathryn est en train de mourir d’un cancer. Le temps passe et plus le tueur semble jouer avec la police en brouillant les pistes, plus Knox s’enfonce dans l’abîme. Un abîme à l’image du chaos social et politique ambiant. Bientôt, c’est comme si la traque du tueur devenait une quête dérisoire en regard de la dépression qui gagne le pays et ses habitants.

La semaine prochaine, nous partons rencontrer un caïd d’Aubervilliers, je vous souhaite de très bonnes lectures noires.

331649~v~Adieu_demainPeux-tu nous parler de ton enfance ? Et nous dire comment tu es venu à écrire des romans noirs ?
Bonjour, Richard. Mon enfance a été relativement sereine : aucun traumatisme particulier, ni drame familial (au grand désarroi de l’un de mes anciens éditeurs, qui voulait me bâtir un « storytelling » !). J’étais un assez bon élève, ni excellent, ni mauvais.

Je dessinais depuis l’âge de 4 ans, ce qui m’a valu d’avoir pas mal de potes malgré mon profil de bigleux maigrichon. J’étais déjà bavard – à la maternelle, une maîtresse m’avait collé du scotch sur la bouche – et porté sur les blagues. Pour le reste : une fracture de la clavicule, deux ans de danse (classique et moderne), des colos de vacances, quelques années en athlétisme et un intérêt grandissant pour la musique. Quant aux romans noirs, pas de scoop : j’y suis venu après en avoir lus et après avoir découvert certains films phares. 

Comment en es-tu venu à faire une trilogie sur les évènements terribles du Yorkshire ?
Au début, je ne pensais pas écrire une trilogie. Après Sale temps pour le pays, j’étais cafardeux à l’idée d’avoir « quitté » cette région. Je m’étais attaché à son histoire, sa population… puis il y a eu les retours positifs des lecteurs, ce qui a intensifié mon envie de renouer avec le Yorkshire et des personnages comme Mark. Il me manquait un point de départ et il m’a été fourni par un ami anglais : celui-ci m’a parlé du tueur Stephen Griffiths, qui a sévi à Bradford entre 2009 et 2010, s’inspirant des crimes de Sutcliffe dans les 70’s.

Dès le début, j’ai voulu que la suite soit très différente du premier volet et j’ai associé ce projet à un thème que je voulais traiter depuis dix ans : la peur.  

David Peace a sorti son Quatuor du Yorkshire (1974, 1977, 1980 et 1983). Tes romans sont complètement différents, ce qui fait ta force. Les a-t-il lus ? Que pense-t-il de ton projet ?
David est extrêmement sympa, j’ai pu le constater lors de nos échanges de mails. À mon grand regret, il ne lit pas le français et n’a donc pas pu lire mes bouquins. J’aimerais beaucoup avoir son avis, qu’on partage nos ressentis. Je lui ai dédicacé en anglais les deux volets et lui ai envoyé deux CD avec les B.O. respectives, histoire de partager « au moins » la musique avec lui. Quand je l’ai enfin rencontré le mois dernier, à l’occasion du lancement de son dernier opus Rouge ou mort, il m’a redit qu’il était ravi qu’un autre que lui ait écrit sur le sujet. 

09f6e5d5e0438934ff5e79d5a8f446e7Dans le premier tome, tu reviens sur l’Éventreur du Yorkshire. Comment se sont passées tes recherches ? Quand on voit le travail sur les détails de l’époque, c’est absolument génial.
Merci ! Les recherches ont été classiques : archives, documentaires, interviews des intervenants de l’époque… comme je l’ai fait pour écrire Fils de Sam. Pour Sale temps pour le pays, je suis allé sur place, de Leeds à Bradford, pour vérifier certains lieux, leur proximité avec les postes de police et l’ancien domicile de Sutcliffe.

Ceci dit, la majeure partie des recherches était consacrée à l’Histoire et la politique de l’époque menée par les Travaillistes, puis les Conservateurs. J’adore me documenter, chercher des infos, les organiser. J’ai besoin d’être stimulé, la curiosité est à mon sens une valeur essentielle.

Tu as été récompensé par le Grand Prix du Roman noir du festival international de Beaune en 2013. Peux-tu nous raconter cet évènement ? Comment l’as-tu ressenti ?
Je n’ai pas confiance en moi et j’étais loin d’imaginer que Sale temps pour le pays serait bien reçu, alors obtenir un prix… La suite a été une drôle d’expérience : l’arrivée à Beaune, tous ces gens adorables (organisateurs, habitants et commerçants), le festival, les rencontres avec Pierre Jolivet, Florent Emilio Siri et Laurent Gerra. J’étais très touché, d’autant que le prix m’a été remis par la fille de Claude Chabrol, ce qui – symboliquement – était fort pour moi. J’ai réussi à remercier ceux qui comptent en étant bref et sans m’évanouir, donc c’est cool.

Ton second tome est basé sur Stephen Griffiths, surnommé « Le cannibale à l’arbalète ». Comment se sont passées tes recherches sur ce tueur que je ne connaissais absolument pas ?
Comme je l’ai expliqué plus haut : lectures, documentaires, Internet. Ce qui m’a convaincu d’écrire une suite, c’est que Griffiths a fait une thèse en criminologie sur Sutcliffe et qu’il a glissé de la curiosité à la fascination… comme si j’avais moi-même perdu pied en écrivant mon bouquin. Mais la suite – Adieu demain – est beaucoup plus fictive : s’il y a plus de crimes, j’ai tenu à éluder l’aspect « cannibale » du tueur car c’était à mon sens trop racoleur.

81EBd5kBVrL._SL1500_Un mot revient souvent dans ton roman et navigue de page en page, c’est le mot « Peur ». Explique-nous cela.
Certains voient des francs-maçons partout mais, pour ma part, ce que j’observe, c’est la peur. Toutes les peurs du quotidien, qui sont le moteur des sociétés occidentales. En première ligne, l’ultralibéralisme qui fabrique de la peur dans le monde du travail et les médias télés qui enveniment la peur de l’autre avec l’amalgame « musulmans = terroristes », comme si l’Islam était la seule religion susceptible d’engendrer des extrémistes. 

Parle-nous de l’inspecteur Clarence Cooper, un personnage qui m’a beaucoup marqué.
Clarence a la trentaine, il est serein dans son job et son couple. Aucune fêlure, ni drame qui l’aurait conduit à l’alcoolisme comme dans une série française bien pourrie. Je l’ai conçu comme une sorte de « Mark Burstyn des années 90 », afin que son supérieur – Mark – puisse se reconnaître en ce jeune flic. Le transfert entre les êtres, le rapport au temps, la notion de filiation, tout ça me parle de plus en plus. Ce qui m’intéressait chez Clarence était de voir comment un individu parfaitement équilibré peut basculer, succomber à l’environnement dans lequel il vit.

As-tu une anecdote sur ce roman à partager avec tes lectrices et lecteurs pour le blog ?
Heu … non, je ne vois pas. Le bouquin regorge déjà d’anecdotes, de l’enfance de Peter aux séances de plongée sous-marine. Adieu demain est à ce jour mon bouquin le plus personnel et il a entamé une nouvelle phase de mon écriture : plus intime et plus sèche, ce qui se confirmera avec Jeudi noir qui sortira en novembre chez Ombres noires.  

Le concierge est curieux ! Peux-tu parler du troisième roman qui achèvera ta trilogie ?
Le concierge est curieux mais l’auteur est secret ! Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il sera très différent du 2e (se renouveler, toujours) et j’ai hâte de l’affiner pour préparer sa parution.  

Comment écris-tu ? (Le matin, le soir, dans un bureau….)
J’écris en musique dans mon salon entre cafés et clopes, face à la fenêtre, le plus souvent assis en tailleur (je sais, ce n’est pas bien), avec ma lapine qui roupille sous ma chaise.

812sw7lLBXL._SL1500_Quel sont tes auteurs préférés ? Et que lis-tu actuellement ?
Stephen King, David Peace, Nietzsche, Ellroy, Céline, Thompson, Philippe Muray, Rabelais, Hemingway, La Fontaine … je vais d’ailleurs bientôt relire ses fables, incroyablement actuelles sur la politique, les mœurs. Actuellement, je lis Reflex de Maud Mayeras. Son bouquin cartonne et c’est mérité : je suis bluffé par la qualité de son écriture, son alliage entre profondeur et fluidité. Maud a toujours le mot juste et ça me pousse à exploiter davantage mon écriture. Il y a quelques mois, l’excellent L’homme qui a vu l’homme de Marin Ledun m’a également boosté.  

Quels sont tes films préférés ?
JFK, Apocalypse now, L’étrangleur de Boston, 2001 l’odyssée de l’espace, Coup de torchon, Les chiens de paille, The thing, Midnight Express, Aliens le retour, L’armée des ombres, French connection, La ligne rouge, Révélations, Magnolia, L’impasse, Qui a tué Baby Jane, Les dents de la mer, L’antre de la folie, Pink Floyd The wall, Psychose, Le sens de la vie, L’emprise, Garde à vue, Les affranchis, The descent, Le convoi de la peur, Zodiac… et j’en oublie.

Benjamin Guerif a dit : « Il y a deux types d’écrivains pénibles : les snobs et les blasés. Ça peut être vraiment gavant. Michaël n’est pas du tout comme ça. Il s’obstine, il travaille, il est consciencieux. » Comment s’est passé la rencontre avec Rivages, un éditeur de référence ?
J’ai envoyé mon manuscrit par la poste sans conviction, accompagné d’un courrier genre « au moins, j’aurais essayé » et Jeanne Guyon – éditrice exceptionnelle – m’a appelé pour me dire que le bouquin leur avait plu. Passée la surprise, je me suis pointé là-bas très intimidé. Toujours ces questions autour de ma légitimité, de ma place au sein de leur prestigieuse collection… et j’ai découvert une maison d’édition à la fois pro, intègre et détendue.

Quant à François Guérif, j’étais pétrifié à l’idée de le rencontrer. Au-delà de l’homme, il y a la culture qu’il représente et à laquelle il a largement contribué : littérature, cinéma, tous ces écrivains et réalisateurs mythiques qu’il a côtoyés et avec lesquels nous sommes nombreux à nous être construits. Nous avons parlé de Peckinpah pendant une heure, ce qui m’a mis à l’aise et depuis, je considère Rivages comme une sorte de « famille ». J’ajoute, car tous les éditeurs ne sont pas aussi sympas, que l’équipe d’Ombres Noires est tout aussi bienveillante que Rivages.

Dans tes romans, on retrouve beaucoup de références musicales. Quels sont les morceaux préférés ?
Houla, il y en a tellement… la plupart se retrouvent dans mes bouquins et, dans Jeudi noir, je me suis lâché ! Pour te donner une idée, en ce moment, j’écoute en boucle Holy wars de Megadeth, Emotion sickness de Silverchair, De futura de Magma et Walk on by d’Isaac Hayes. Je me suis aussi remis aux anciens morceaux de Lavilliers comme Les aventures extraordinaires d’un billet de banque dans lequel il personnifie un dollar. Ironique et saignant, j’adore.

Quel sera ton mot de fin pour cette interview ?
Eh bien, je vais faire dans l’originalité : « merci pour cette interview ».