Hervé Le Corre :: Après la guerre

Toulouse, Salon polars du Sud , Octobre 2010, Hervé Le Corre

Hervé Le Corre (c) Les Pictographistes

Cette année, le coup de tonnerre dans le thriller français vient d’un roman magistral en tout point, Après la guerre, d’Hervé Le Corre chez Rivage Éditions. Il a été couronnée par le prix Le Point du Polar Européen 2014 et Le Prix Landerneau polar 2014, gage de sa qualité.

Ma rencontre avec Hervé Le Corre lors des Quais du Polar 2014 a été l’occasion de cette interview.  Ce fut un honneur de parler avec l’auteur de brillants thrillers tels que L’homme aux lèvres de saphir et Les cœurs déchiquetés.

Pour moi, c’est mon opinion de simple lecteur, le dernier roman d’Hervé Le Corre a été ma meilleure lecture de l’année. Sa structure et sa force de narration, vous donne l’envie de dévorer les pages à une vitesse folle. Vous remontez le temps dans une période sombre de l’histoire de France et vous vous posez plein de questions sur ces tragédies et sur l’après-collaboration. Un roman d’un immense auteur que je vous conseille les yeux fermés. À connaître absolument pour ne pas passer à côté d’un petit bijou.
Résumé :
Bordeaux dans les années cinquante. Une ville qui porte encore les stigmates de la Seconde Guerre mondiale et où rôde l’inquiétante silhouette du commissaire Darlac, un flic pourri qui a fait son beurre pendant l’Occupation et n’a pas hésité à collaborer avec les nazis. Pourtant, déjà, un nouveau conflit qui ne dit pas son nom a commencé : de jeunes appelés partent pour l’Algérie.
Daniel sait que c’est le sort qui l’attend. Il a perdu ses parents dans les camps et est devenu apprenti mécanicien. Un jour, un inconnu vient faire réparer sa moto au garage où il travaille. L’homme ne se trouve pas à Bordeaux par hasard. Sa présence va déclencher une onde de choc mortelle dans toute la ville. Pendant ce temps, d’autres crimes sont commis en Algérie…

La semaine prochaine, nous partirons dans le quartier de la Gare du Nord à la poursuite d’un tueur.

Je vous souhaite de très bonnes lectures noires à tous.

 

7458163610 Romans et 11 nouvelles à votre actif. Comment vous est venue l’envie d’écrire ?
C’est la lecture qui m’a donné envie d’écrire. La lecture de tous types de littérature, de la poésie au roman noir. J’ai toujours aimé ça, j’ai toujours gratté des feuilles blanches ou quadrillées. Peu à peu, c’est devenu une nécessité et un plaisir de plus en plus grand.

Vous sortez en moyenne un roman tous les trois ans. Est-ce difficile pour vous de vous remettre à écrire après avoir fini l’écriture d’un roman ?
Non, ce n’est pas spécialement difficile. C’est le processus d’écriture qui chez moi est long, laborieux, méticuleux. Quant au rythme que vous remarquez, il n’a rien de volontaire. J’écris quand je peux, comme je peux, sans méthode particulière ni régularité.

Dans votre dernier roman, Après la guerre, chez rivages/Thriller, vous nous plongez dans la Guerre d’Algérie – La Shoah et la vision de Bordeaux  dans l’année 1955. Comment vous est venue l’idée d’aborder ces trois thèmes ?
Le bouquin se déroule en 1958, à peu près. En tout cas pas en 55, où la guerre d’Algérie n’est pas encore entrée dans sa phase la plus intense. La période est charnière : une guerre aux plaies encore ouvertes, 13 ans à peine après la fin du conflit, le retour des rescapés de la Shoah, le retour à la « normale » avec tous les collabos (policiers ou fonctionnaires de tous niveaux) qui se sont tranquillement recyclés dans l’appareil d’état républicain reconstitué par de Gaulle et ses hommes. Une guerre qui bat son plein en Algérie avec tous les traumatismes et les souffrances qu’elle provoque dans la population française (pour ne pas parler de ce qu’ont subi les Algériens). Enfin, Bordeaux, où je suis né, la ville que je connais le mieux au monde ( ! ), qui une sale tendance à refouler son passé, à planquer les cadavres dans des placards soigneusement bouclés. Mais faire le portrait de la ville n’est pas un objectif en soi.

1ce927f875864094e3906a4a0b5ece68On y retrouve trois personnages principaux : le Commissaire Darlac, Daniel et Delbos. Pouvez-vous nous en parler ?
Darlac c’est le salaud intégral, cynique, violent, sans idéal ni conviction en dehors de sa sauvegarde personnelle et de son petit profit, de sa jouissance immédiate. C’est un fasciste viscéral : il porte ça en lui, dans toute sa chair, sans théorie ni point de vue politique là-dessus : il est du côté du vainqueur, du côté de l’argent, du pouvoir, et il sait que pour garder cette position dominante il doit se battre, manipuler, tuer au besoin. Sans aucun état d’âme.

Daniel c’est un jeune ouvrier qui a réchappé de la rafle ayant pris ses parents. Il porte en lui une absence impossible à combler, un deuil qu’il ne peut surmonter. La guerre d’Algérie où on l’envoie, et où il part sans conviction particulière, lui apparaît comme une sorte d’aventure capable, peut-être, d’apporter dans sa vie un peu d’aventure, d’imprévu. Il y va pour voir, en quelque sorte, animé d’une curiosité un peu bête. Et il va voir.

Delbos, c’est le rescapé des camps. Il y a laissé sa femme, Olga. C’est un être plein de douleur et de culpabilité. Rien d’exemplaire chez lui. Il est animé par un désir de vengeance qu’il va assouvir jusqu’à n’en plus pouvoir supporter les conséquences, persuadé que cette vengeance apaisera son sentiment de culpabilité. Il revient d’au-delà de l’enfer et il s’aperçoit que cet enfer l’a suivi jusque là.

Vous mettez le doigt sur un fait dont on n’aime peu parler, même encore maintenant : la collaboration et la police. Sujet tabou ?
Sujet tabou sûrement. Chacun sait que la police française a été une collaboratrice efficace et zélée des Allemands. Et il est vrai qu’on parle assez peu de ça. Mais cela renvoie au rôle de la police au service des pouvoirs, quels qu’ils soient. Sûreté des citoyens, certes. Mais aussi maintien de l’ordre, répression, basses œuvres, etc. le tout dans une continuité assez remarquable, dans tous les pays, sous toutes les latitudes. Grosse question, éminemment politique.

Le-CorreJe crois savoir que vous avez de l’admiration pour Michel Boujut. En lisant sa biographie, il a eu, à un moment de sa vie, le même problème que Daniel avec la guerre d’Algérie.
Exact. J’ai toujours aimé les chroniques de ce fou de cinéma. La passion de Daniel pour le cinoche était déjà bien établie dans le roman déjà bien entamé quand Michel Boujut a sorti ce petit livre chez Rivages où il raconte comment, refusant de partir en Algérie, insoumis-déserteur, les salles de cinéma lui ont servi de refuge pour éviter de trop traîner dans les rues à la merci d’un contrôle de police. Je m’étais promis de lui envoyer le livre quand il sortirait (j’en étais alors au tiers de l’écriture, mais sa mort m’a empêché de le faire, et je le regrette tristement.

Comment vous écrivez ? (le matin ? Le soir ? Dans un bureau…)
Quand je peux. Quand mon boulot (prof dans un collège) me laisse assez de temps et/ou d’énergie pour le faire.

Le concierge est curieux, quel sera votre prochain projet littéraire ?
L’histoire (ici et maintenant) d’un crétin à la poursuite d’une folle.

Quels sont vos écrivains préférés ? Et que lisez-vous actuellement ?
Cormac Mc Carthy, Gabriel Garcia Marquez, Jean Echenoz, Gonzalez Ledesma, Russel Banks, Daniel Woodrell, Larry Brown, James Ellroy, Manchette, Giono, Christopher Cook, James Lee Burke, Laura Kasischke, Aragon, Henri Michaux, plus des dizaines et des dizaines d’autres…

Parlez-nous de votre Bordeaux. Comment vous voyez cette ville ?
C’est une ville qui a beaucoup changé ces dernières années. Plus claire, plus lumineuse. Plus jolie, si on veut. Mais toujours aussi snob, trou du cul, agaçante souvent. Comme beaucoup de villes, je crois. Avec leurs petites coteries, leurs petites élites cultivant l’entre-soi. Rien de bien renversant. Mais c’est une ville. Vivante, contradictoire, mouvante, et il faut faire avec.

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Quelle est l’actualité qui vous énerve actuellement ?
Tout m’énerve. On devrait pouvoir décréter la grève générale, manifester par millions contre la domination capitaliste, les replis identitaires, racistes, xénophobes (je dis ça à la louche, pas le temps de finasser, et puis c’est pas le lieu), et ce partout en Europe. La RUE. Descendre dans la rue. Renverser la table.

Vous avez participé aux Quais du Polar 2014 et gagné le Prix Le Point du polar Européen 2014 pour votre roman Après la guerre. Quel souvenir garderez-vous du festival et du prix.
C’était très bien. Moi très content. J’ai pu approcher un peu Ellroy, qui a été charmant, ça a permis au livre d’avoir plus de notoriété, ça a au passage récompensé un peu le boulot que toutes et tous chez Rivages ont fait autour de ce livre.

Quel sera votre mot de fin à cette interview ?
Merci à vous. J’espère que j’ai tout bon à mes réponses. Bon vent à votre blog de concierge !