Elena Piacentini :: Le Cimetière des chimères

epUne voix singulière, un univers à elle, un commandant que l’on ne peut oublier, un sourire à vous faire fondre quand elle vous dédicace son roman.
Un souffle du sud dans une ville du Nord, page après page, dans votre lecture.
Une maîtrise de l’écriture de plus en plus évidente.
Un roman qui se dévore en quelques jours, un seul regret, il est déjà terminé…
Un roman qui récolte les prix littéraires cette année.
Je veux parler d’Elena Piacentini pour son roman Le Cimetière des chimères chez Au-delà du raisonnable.
Un roman totalement réussi, on en demande encore !

Résumé :
Devant la tombe encore ouverte de Franck Bracco – jeune self-made-man en vue –, une assemblée de notables, sa mère et sa compagne éplorées se tiennent sous la neige qui recouvre Lille. Des coups de feu retentissent : le rédacteur en chef des Échos du Nord est tué, un ponte de l’immobilier blessé. Leoni et son équipe vont devoir fouiller la couche épaisse des affaires brassées par des hommes qui, en vertu de la tradition de leur caste, avancent en se serrant les coudes… Du moins lorsque tout va bien. Et l’illusion que le monde tourne rond est parfaite pour ceux qui traitent leurs congénères comme des variables d’ajustement… Mais ce n’est le cas du Corse, ni des femmes qui l’entourent dans cette enquête, la légiste de son cœur et mémé Angèle en tête. Au prix de quels sacrifices, offrandes ou hécatombes, chacun des personnages de cette histoire pourra-t-il sauver ce qu’il a de plus cher ? Depuis le cimetière de l’Est, territoire d’un gardien singulier, Leoni se lance dans une traque aux faux-semblants haletante. Ce qui n’apaise pas ses propres fantômes…

La semaine prochaine, nous partirons rencontrer un tueur qui adore les baignoires, je vous souhaite de très bonnes lectures noires et à bientôt.

 
 

Une-de-couv-Cimetières-des-chimères_resComment ce sont passées tes recherches pour écrire Le Cimetière des chimères ?
Sur la partie financière, j’ai consulté les articles de presse traitant des mécanismes de l’arnaque. La documentation était abondante, et un livre a même été écrit sur le sujet par la journaliste Aline Robert (Carbonne connexion, le casse du siècle, Max Milo). Grâce à Danielle Thiéry, qui avant d’être l’auteure talentueuse que l’on connaît était commissaire divisionnaire, j’ai eu l’opportunité de m’entretenir avec quelqu’un dont le métier est la traque de ces délinquants en col blanc et ses informations m’ont été très précieuses. Pour tous les autres éléments du récit, la mutation du Vieux-Lille, l’ambition, ce sont des éléments qui font partie de mon paysage. J’ai connu le Vieux-Lille du temps où cette zone était considérée comme un coupe-gorge, j’ai habité dans sa partie rénovée avant de déménager. Quant au jeune ambitieux, je me suis nourrie de la personnalité et de la psychologie d’une personne que j’ai côtoyée dans mon activité professionnelle et dont j’ai eu tout le loisir d’observer et de disséquer les mécanismes psychologiques « défectueux ».

Je trouve ton personnage, Arsène Leoni, plus posé, comment vois-tu l’évolution de ton personnage ?
Il est sans doute moins révolté, ses blessures cicatrisent. Plus le temps passe, plus il apprend à apprivoiser ses souffrances et ses peurs. Mais je n’ai pas de projet spécifique pour lui. Ce qui nous façonne, ce sont aussi les rencontres avec les autres, bonnes ou mauvaises. Les prochaines lui apprendront à oser se livrer. En revanche, son désir de justice et sa manière de s’accommoder parfois avec la loi n’évolueront pas. C’est sa marque de fabrique, cela renvoie à ses valeurs, pas question d’y toucher car c’est la pierre de touche de sa personnalité. Il crèverait plutôt que d’y renoncer. Et moi aussi.

Parle-nous  de cette histoire d’amour entre Nath et Milutka, comment as-tu créé ces deux personnages ?
Cela faisait longtemps que j’avais l’idée de ces personnages en tête. Du temps où mes filles étaient en maternelle, j’observais parfois des « attelages » que d’aucuns considéraient comme disparates, parce que constitués de gamins issus de milieux opposés sur presque tous les plans, sociaux et religieux, notamment. Je crois qu’il peut y avoir de ces coups de foudre qui durent toute une vie et qui se foutent des frontières. Les gamins qui vont et viennent à la maison, c’est un vrai melting-pot. Nath et Milutka c’est un peu tout ça, plus le désir de parler d’un amour inconditionnel. Et les épreuves ne les ont pas désunies. Mais d’une certaine manière, elles ne sont jamais sorties de leur adolescence, c’est pour cette raison qu’elles ont gardé intacte leur capacité de révolte, même si elles l’expriment chacune avec sa personnalité propre.

Cemetary_snowC’est un truc incroyable cette Taxe carbone, je ne connaissais pas cette magouille, raconte nous.
Ce n’est ni plus ni moins qu’une arnaque à la TVA. Une entreprise qui revend des produits ou des prestations, collecte de la TVA qu’elle devrait normalement reverser à l’état, mais qui est captée au passage. Pour la Taxe carbone, nous sommes face à un marché virtuel, dans le sens où ce que l’on vend et achète, ce sont les « droits à polluer » des entreprises. Chaque entreprise se voit attribuer un quota de droits à polluer. Dans l’hypothèse où elle n’en consomme qu’une partie, il lui est permis de revendre son excédent de droits à des entreprises ayant dépassé leur quota. Ainsi, les moins polluantes font un bénéfice, les plus polluantes sont pénalisées. Un nouveau marché, peu régulé, a donc vu le jour : les bourses du carbone. L’Union européenne a été la première à adopter ce système en 2005. Chaque pays possède sa bourse de droits à polluer. En France, elle s’appelle BlueNext et elle est gérée par la Caisse des Dépôts et Consignations.

Toutes les transactions peuvent s’effectuer à distance. Le principe était simple : acheter des droits à polluer sur des marchés exempts de TVA et les revendre en France où la TVA avait cours. Et ce fut une formidable opportunité. Pour des petits entrepreneurs d’abord. Ensuite, pour le crime organisé qui s’est engouffré dans la brèche, car évidemment, cela permettait de blanchir très vite et très facilement des sommes d’argent phénoménales.

As-tu une anecdote à nous raconter sur ton roman ?
Juste que le fait d’écrire sur Bracco m’a fait un bien fou. Cela m’a permis de passer à autre chose en transformant une expérience négative, en matière d’écriture. Il est définitivement enterré.

Ah ! Et l’épisode du camion de cochons qui se renverse sur la voie périphérique est réel. J’étais coincée dans les embouteillages lorsque cela s’est produit.

1901164_716606958383358_1443723904_nAu mois de février, tu as reçu le Prix Calibre 47, quel a été ton impression, raconte nous.
C’était à la fois une surprise et un cadeau. Je connaissais ce salon pour y avoir été invitée deux ans auparavant par Pierre Seguelas. J’en avais conservé un très beau souvenir. C’est d’ailleurs à Polar’Encontre que j’avais fait la connaissance du dessinateur Jean-Louis Thouard qui a croqué le portrait de Leoni que l’on retrouve sur mon blog. C’est donc avec beaucoup de bonheur que j’y suis retournée à l’invitation de Nicolas Le Flahec. Mais dans la sélection cette fois. Et je n’y croyais pas une seule seconde. Cela a été un moment très fort et très intense parce qu’inattendu. C’est un signe de reconnaissance de mon univers, de mon travail et de celui de mon éditrice, Véronique Ducros. C’est le premier prix que je reçois, son souvenir me durera jusqu’à la fin.

Quel sont tes prochains projets littéraires ? Donne-nous l’eau a la bouche.
Le prochain Leoni paraîtra en juillet. L’instinct du « Corse du Nord » le mènera au cœur des Hautes-Vosges. D’autres figures d’enquêteurs feront leur apparition. Des personnages du réel dont j’ai retravaillé la matière y joueront des rôles clés. La forêt y occupera une place centrale, en contrepoint aux excès des hommes et de leurs industries.

Que lis-tu actuellement ?
J’ai commencé L’homme qui a vu l’homme de Marin Ledun. Ensuite, ce sera Échanges, de Danielle Thiéry. Je lirai le prochain Paul Colize. Puis Hervé Le Corre. Et puis une dizaine encore que je vais choisir dans des genres aussi variés que possible, pour faire le plein de talents et d’univers, avant de me remettre à l’écriture. Je n’ai pas d’a priori de genre, juste une exigence de lectrice sur le style et/ou ce petit quelque chose en plus qui rend le voyage unique. Finalement, c’est un peu comme avec les personnes, je préfère celles qui ont du chien.

Pierre-Arsène Leoni c’est ton double, non ?
Une partie de moi seulement. Si l’on rajoute Éliane, le « portrait » s’affine. Il y aurait encore des petits bouts à glaner par ci par là pour le compléter. Y compris, parfois, chez certains « méchants ». Qu’on se le dise.

1424271_10201965586233757_1065101058_nQuelle Actualité t’énerve actuellement, ceci est ta tribune.
Le nouveau projet de loi en Irak. Des petites filles de 8 ans pourront être mariées. C’est l’aspect le plus choquant de ce dispositif, mais ce n’est pas le seul. Je ne suis pas énervée, mais révoltée, et retournée. En tant que femme, en tant que mère de deux filles. On parle souvent des pays en guerre et des zones de conflit. Mais il y a une guerre qui n’a jamais cessé et qui ouvre sans cesse de nouvelles lignes de front : celles faites aux femmes. Avec la bêtise, le machisme et les intégristes de toutes religions et de tous poils, elle ne manque pas de munitions, y compris dans nos pays dits développés. J’en veux pour preuve l’Espagne et tout le remue-ménage en France autour de la théorie du genre. Et le plus triste, c’est que certaines femmes sont elles-mêmes tellement embrigadées et conditionnées qu’elles tirent sur leurs sœurs à boulets noirs.

Parle-nous de ta vision de Lille, comment tu vois évoluer cette ville ?
En parlant de l’évolution du Vieux-Lille, j’ai abordé un sujet commun à beaucoup de villes. À Nice, par exemple, où j’ai vécu deux ans, le phénomène a touché le Vieux-Nice de manière identique. Sauf qu’alors les méthodes de la mairie dirigée par Jacques Médecin ont aussi visé, et de manière plus volontaire, à « repousser » une partie de la population vers la périphérie plus lointaine. Rien de tout cela dans la capitale du Nord où la politique de logements sociaux est bien présente. Mais elle ne suffit pas à contrebalancer les prix de l’immobilier qui décollent dans un contexte de crise et de paupérisation. Les fossés se creusent. Lille et son agglomération sont fascinants pour cela. De la galerie marchande d’Euralille, à la rue de la Grande Chaussée à cinq minutes à pied de là, vous naviguez d’un extrême à l’autre du spectre social.

Mais Lille reste une ville jeune, dynamique, active culturellement et où il fait bon vivre.

Dans ton roman tu présentes Maxime Gillio à Arsène Leoni et Richard  Migneault, parle nous de ces deux personnes.
Maxime Gillio est un ami du temps où nous étions tous les deux dans la même maison d’édition. Quand les eXquisMen ont vu le jour, j’ai fait appel à leurs services pour mon blog et les booktrailers de mes ouvrages et je ne peux que m’en féliciter. Je suis fidèle en amitié. L’apparition de Maxime dans Le Cimetière des chimères, c’était un clin d’œil et une manière de lui dire « Allez, mon grand, au travail ! Tu as un roman à écrire, un roman sans cabriole et sans gaudriole ». Ouais, du haut de mon 1m57, je suis capable de mettre un coup de pied au cul à ce grand dadais que j’adore.

Richard Migneault, c’est une rencontre « virtuelle ». Il avait chroniqué Carrières noires, nous avons échangé plusieurs messages et de fil en aiguille… Il fait partie de ces personnes chargées en ondes positives qui m’encouragent. Des fois, j’ai l’impression de l’entendre rire depuis son Québec. Si je n’avais pas si peur de prendre l’avion sur une aussi longue distance…

0029-vieux-lilleParle-nous des éditions Au-delà du raisonnable, et du travail remarquable de Véronique  Ducros.
ADR, c’est une maison d’édition qui fait « bouger les lignes ». De la fiction, rien que de la fiction, qu’importe le genre ou la couleur. Noire, blanche, grise, Véronique fonctionne au coup de cœur, elle défend des romans, des écritures, des voix. Ce que je trouve rafraîchissant dans sa démarche, c’est qu’elle « décolle les étiquettes ». Celle du « régionalisme » par exemple dont sont affublés les auteurs dont les histoires ou les maisons d’éditions ne se situent pas à Paris. À ce compte-là, Zola serait aujourd’hui considéré par certains rétrogrades comme un auteur régional. Elle se fiche également de la hiérarchie que d’aucuns voudraient imposer aux lecteurs. C’est incroyable cette propension de l’être humain à vouloir recréer des « castes », y compris dans le polar, une littérature qui est pourtant née à la marge ! En définitive, quel que soit le genre, le dernier mot revient aux histoires et à la manière de les raconter. Le reste c’est la tambouille des soldats du marketing ou de certains critiques ou chroniqueurs tellement partisans de telle ou telle « école » qu’ils en perdent la curiosité de lire ou d’apprécier ce qui ne rentre pas dans leurs cases.

Enfin, ADR, c’est aussi une maison « équitable », dans le sens où l’auteur et l’éditeur tirent les mêmes bénéfices de leur travail en commun. C’est assez rare, voire inédit, pour être souligné.

En dehors de cela, j’ai beaucoup de plaisir à travailler avec Véronique au moment des relectures et ses conseils sont fins et avisés, une véritable valeur ajoutée.

Quel sera ton mot de fin à cette interview ?
Je le laisserai à René Barjavel, dont la citation donne le ton de mon prochain roman.

« L’homme en train de devenir géant serre contre son cœur l’arme de suicide. L’actionnera-t-il avant d’avoir escaladé le ciel ? » La faim du tigre.