Bernard Minier :: N’éteins pas la lumière

467604062_960N’éteins pas la lumière, le troisième roman de Bernard Minier est de haut niveau. Ca, c’est dit. Avec sa propension à manipuler habilement le lecteur, l’auteur est, assurément, en train de s’affirmer comme un des grands noms actuels du thriller. Je prends un énorme plaisir à lire ses romans à chaque fois, car je sais qu’ils sont de qualité et que je vais passer un super moment de lecture.

Donc aucune hésitation, dirigez-vous chez votre libraire préféré pour acheter ce petit joyau et surtout, attention, n’éteignez pas la lumière…

Résumé de N’éteins pas la lumière, sorti chez XO :
Christine Steinmeyer croyait que la missive trouvée le soir de Noël dans sa boîte aux lettres ne lui était pas destinée. Mais l’homme qui l’interpelle en direct à la radio, dans son émission, semble persuadé du contraire… Bientôt, les incidents se multiplient, comme si quelqu’un avait pris le contrôle de son existence. Tout ce qui faisait tenir Christine debout s’effondre. Avant que l’horreur fasse irruption.
Martin Servaz, de son côté, a reçu par la Poste la clé d’une chambre d’hôtel. Une chambre où une artiste plasticienne s’est donné la mort un an plus tôt. Quelqu’un veut le voir reprendre du service… ce qu’il va faire, à l’insu de sa hiérarchie et de ses collègues.
Et si nos proches n’étaient pas ce que nous croyons ? Et si dans l’obscurité certains secrets refusaient de mourir ? Non n’éteignez pas la lumière, ou alors préparez-vous au pire…

La semaine prochaine, nous allons dans la Sarthe, non pas pas pour déguster des rillettes, mais pour un superbe roman noir. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires.

bmBonjour Bernard, dans ton dernier roman, N’éteins pas la lumière, sorti chez XO Éditions, l’intrigue ne se passe pas dans les montagnes pyrénéennes ni à Marsac mais à Toulouse. Pour quelle raison ?
Bonjour Richard. Cela m’a paru logique à ce stade, comme si, depuis le premier roman, on s’en rapprochait : Glacé se passait dans une ville imaginaire mais plus ou moins inspirée – avec de grandes libertés – de lieux réels, nichée dans une vallée reculée des Pyrénées ; Le Cercle dans une petite ville universitaire imaginaire elle aussi (mais idem) à cent kilomètres de Toulouse. Par ailleurs, Servaz est un enquêteur du SRPJ de Toulouse. Tôt ou tard, cette ville magnifique, cette ville du Sud, devait devenir le théâtre même de l’action… C’est chose faite. Et puis, il est question d’aventure spatiale, d’opéra – et Toulouse est un haut lieu de ces deux domaines-là.

Comment se sont passées tes recherches pour écrire ce roman ?
Comme d’habitude, je me suis rendu sur place, ce qui fait qu’il y a quantité de petits détails et d’anecdotes inspirés de la réalité – et chacun sait que la réalité est souvent plus incroyable que la fiction. Des recherches via Internet dans un premier temps pour défricher un peu les domaines abordés, puis des lectures plus approfondies, et enfin des rencontres : même pour des scènes aussi périphériques et brèves que celle du robot de traite, je me suis rendu dans une ferme équipée et j’ai assisté à la chose. Idem pour la garde à vue, la réception dans la Salle des Illustres du Capitole, etc. Bon, je ne me suis pas rendu dans l’espace, ça non…

Une phrase de George Orwell que tu cites : « Le Pouvoir est de déchirer l’esprit humain en morceaux ». Peux-tu nous expliquer cette phrase ?
Orwell s’interroge sur cet acharnement obscur, mystérieux, avec lequel certains individus cherchent à tout prix à en dominer d’autres par la force, par la violence, mais aussi par une espèce de viol permanent de l’esprit, qu’on déchire et qu’on démonte avant de le réassembler à sa convenance (je parle de la convenance des sadiques, des pervers, des malveillants, des manipulateurs et des dictateurs). Orwell parle du pouvoir totalitaire en général, d’un point de vue politique, mais aussi – d’un point de vue plus individuel – de celui de chaque bourreau, de chaque tortionnaire, et cela s’applique évidemment aux manipulateurs pervers, à tous les petits Iago qui circulent sous le manteau, qui sont souvent, à l’abri des murs, des tyrans domestiques, familiaux, qui prennent plaisir à infliger souffrances et humiliations, à contrôler et à nuire.

Bernard+Minier+©+Gaelle+HumbertParle-nous de Christine Steinmeyer qui va connaître une descente en enfer.
C’est une descente aux enfers étape par étape. Ça commence par de petits incidents presque anodins et puis, petit à petit, ça devient de plus en plus inquiétant. Je tenais à être au plus près de mon personnage, à la suivre pas à pas : dans l’ascenseur, dans la cave de son immeuble, dans sa salle de bains, dans sa chambre à coucher. A scruter la moindre de ses réactions. Si ce roman était un film, il serait plein de gros plans, où le visage, le regard terrorisé envahiraient l’écran. Parce que c’est ça l’essence du thriller : des émotions. Et d’abord, évidemment, la première d’entre elles, la plus ancienne, la plus forte des émotions humaines : la peur.

Ce troisième roman est complètement différent des deux premiers.  Martin Servaz est plus à l’écart, je trouve ; tu crées un puzzle petit à petit, as-tu une anecdote à nous raconter sur ce roman ?
La scène dans l’espace : on a longtemps hésité à la mettre (je dis « on », parce qu’il y avait débat là-dessus entre mon éditeur et moi), mais ça me semblait la conclusion logique de tout ce qui se passe auparavant dans la Cité des Étoiles à Moscou (eh oui : le roman ne se passe pas qu’à Toulouse). Quand j’ai eu terminé cette scène – et le journal qui va avec –, je me suis dit : « waouh, c’était vraiment sympa à écrire ! » Comme un gamin qui s’éclate avec un nouveau jeu vidéo.

L’espace et l’aérospatial ont une place d’honneur dans ton roman, comment t’est venue l’idée ?
Il y avait deux raisons à cela : la première, c’est que Toulouse est un des hauts lieux de l’aventure spatiale française (même si les spationautes s’entraînent ailleurs, à Cologne) et, à force d’emprunter la rocade est et de passer devant les lanceurs et l’énorme mappemonde de la Cité de l’Espace, j’ai fini par me dire que ça serait un défi très excitant que d’écrire un thriller où il est aussi question d’espace. La seconde et la plus importante : en 30 ans d’aventure spatiale, on a envoyé une seule femme dans l’espace (du reste, le 10ème spationaute, présenté cette semaine, est encore un homme). Or le sujet du roman, au-delà de la persécution et du harcèlement, c’est quand même la place et le statut des femmes dans la société française aujourd’hui. Même si c’est en filigrane, bien sûr, il y a dans ce livres plus de personnages féminins que dans les deux précédents – et tous jouent un rôle de premier plan, pas seulement Christine.

Montage_Toulouse_2A quand un duel entre Martin Servaz et  Hirtmann, que tous les lecteurs et les lectrices attendent ?
Joker. Mais, tôt ou tard, ce duel, comme tu dis, aura lieu : c’est inévitable. Tous les lecteurs le sentent. Le truc, c’est que ça ne pourra pas être médiocre, ni même moyen. Ça me trotte dans la tête : il faut nécessairement que ce soit une sorte d’apothéose. Pas le droit de se louper, quoi.

Le Harcèlement, n’est-ce  pas la maladie du siècle ? Au travail, dans la vie privée, on entend tous les jours parler de suicides…
Oui. On parle beaucoup de liberté, de respect de la vie privée. Au nom de cette liberté, on regarde de moins en moins ce qui se passe chez le voisin, chez ses amis, on hésite de plus en plus à se mêler des affaires des autres, y compris dans les transports, dans l’espace public, au travail… on est de plus en plus individualistes : ça favorise évidemment les comportements déviants, les aberrations, les abus de toutes sortes. Ce type de comportement prospère sur l’indifférence de l’entourage.

Le concierge est curieux ! Tu travailles déjà à ton quatrième roman ?
Ahah, oui ! Le mois prochain, je m’envole d’ailleurs pour le pays qui lui servira de cadre.

Pour ne pas dévoiler l’histoire… va-t-on voir une aventure de Servaz au Canada ? (vu que sa fille y part)
Petit malin. Qui sait ? J’ai moi-même une fille qui a la bougeotte : ça doit venir de là, cette histoire…

ob_919e4e_img-20140227-140102Quelles sont tes lectures du moment ?
Le Temps scellé, un essai sur le cinéma d’Andrei Tarkovski, L’Amérique évanouie de Sébastien Clerget,  Le Diable tout le temps de Donald Ray Pollock, La Voleuse de livres de Marcus Zusak, Menace sur nos libertés de Julian Assange et Puzzle de Franck Thilliez.

Quelle impression cela te fait-il de voir tes romans traduits en anglais, russe, hongrois, espagnol, italien, polonais, allemand…
Je me dis : pourquoi moi ? Et puis, juste après, je me dis : pourquoi pas moi ?

A quand l’adaptation de tes romans au cinéma ?
Re-joker.

Tu viens de commencer une tournée de dédicaces pour ton dernier roman, comment appréhendes-tu ce moment ?
J’aime le contact avec les lecteurs. Ce qu’ils te renvoient, ça n’a pas de prix, ça te remet sur les rails à chaque fois. Et j’aime les hôtels. Les trains. Et même les avions, aujourd’hui (pourtant ça n’était pas gagné !). Mais bon, malgré tout, j’ai le clavier qui me démange et me lancer tête baissée dans une nouvelle histoire, c’est encore ce que je préfère.

en3_3d_mini2Peux-tu nous parler de ton aventure dans le recueil de nouvelles Les Aventures du Concierge masqué ? Que penses-tu de tes deux autres partenaires ?
Ils sont tous les deux très bons. Quand j’ai reçu la « tête » (puisque, pour ceux qui l’ignorent encore, il s’agit de nouvelles en trois parties écrites par trois auteurs, chacun ignorant l’identité des deux autres), je me suis dit que c’était à la fois excellent, drôle et plein de poésie et aussi que le salaud qui avait pondu ça m’avait bien mis dans la m…. (le « salaud » en question était David Boidin) et, bien sûr, la fin écrite par Michel Bussi était à la hauteur aussi (c’est pour la rime, celle-là)… Michel mérite tout ce qui lui arrive, il a beaucoup de talent. J’espère que tu l’as lue… Parce que la dernière fois qu’on s’est parlés, tu ne l’avais même pas encore lue !

Dans ton roman, tu mets le doigt sur un fait auquel je n’avais jamais fait gaffe… une grosse majorité des opéras comporte… un suicide.
Une majorité, je ne sais pas. Mais un très grand nombre, oui. Quand j’ai remarqué ça, j’ai fait quelques recherches et j’ai découvert qu’il existe même une liste des suicides à l’opéra dans wikipedia ! Elle comporte plus de 70 titres ! Il faut lire le livre de Catherine Clément, L’Opéra ou la défaite des femmes, où elle montre comment les femmes à l’opéra sont toujours malheureuses, trahies, bafouées, suicidées, assassinées, poussées à la folie et à la mort, c’est-à-dire exactement ce qui arrive à Christine. C’est pourquoi j’ai bâti mon intrigue comme un opéra – en trois actes – et pourquoi toutes les têtes de chapitres sont empruntées au vocabulaire lyrique.

Quel sera ton mot de fin à cette interview ?
Merci. Pour m’avoir lu, pour avoir aimé et aussi pour ma plus longue interview à ce jour. Tu reviens quand tu veux.