Laurent Guillaume :: Black Cocaïne

Laurent-Guillaume-auteur-de-Black-CocaineAvec Black Cocaïne, sorti chez Denoël, Laurent Guillaume signe un roman captivant qui mène le lecteur dans les profondeurs du Mali, pays que connait bien l’auteur pour y avoir travaillé plusieurs années.

Des personnages super attachants et du sang à foison, vous découvrirez aussi une nouvelle façon d’utiliser la tronçonneuse. Un super moment de lecture que je vous conseille absolument.

Résumé :
« Au Mali, tout est possible et rien n’est certain», ainsi parle Solo, ce Franco-Malien recherché par la police française qui a laissé derrière lui un passé obscur pour recommencer une nouvelle vie sur le continent noir.
Ancien des stups respecté de la profession, Solo est devenu à Bamako un détective privé populaire. Même si les souvenirs douloureux le hantent souvent, Solo les noie avec application dans l’alcool. Jusqu’au jour où une belle avocate française l’engage pour faire libérer sa sœur arrêtée à l’aéroport avec de la cocaïne. Un dossier en apparence simple pour Solo, mais cette banale histoire de mule va prendre une tournure inquiétante. Ses vieux démons réveillés, l’ex-flic se lance dans cette affaire dangereuse, entre tradition et corruption, avec la détermination de celui qui n’a rien à perdre.

La semaine prochaine, nous partirons rencontrer un auteur roumain. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires à tous.

812fZcVBYqL._SL1500_Comment t’es venue l’idée de ce roman, Black Cocaïne ?
Fin 2009, un Boeing 727 s’est ensablé dans le nord  Mali alors qu’il tentait de redécoller après avoir déchargé une mystérieuse cargaison. Rapidement, il est apparu que cet avion venait de livrer plusieurs tonnes de coke (on parle de 11 tonnes) à destination de l’Europe et du Moyen-Orient. Dans le cadre de cette affaire, on a découvert un réseau de narcos colombiens et espagnols très organisé qui réglait ses comptes à coups de dollars et à la tronçonneuse quand ils avaient affaire à  des récalcitrants. Depuis quelques années je rêvais d’écrire un roman sur la drogue en Afrique, mais je ne savais pas par quel biais l’attaquer. Longtemps j’ai hésité entre traiter cette affaire un peu comme l’a fait Don Winslow avec sa « Griffe du chien », un roman-fleuve retraçant le trafic de drogue entre le Mexique et les États-Unis, ou aborder la problématique en adoptant la vision d’une seule personne confrontée à cette problématique. C’est cette option que j’ai retenue.  D’une certaine façon, ce « fait divers » d’Air Cocaïne m’a fourni l’axe. Il me manquait que le véhicule de l’imaginaire : un héros qui, comme moi, voyage entre deux mondes, deux continents. Solo est vite devenu une évidence.

Tu nous montres un Mali hyper corrompu, fiction ou réalité ?
Rien de ce que je décris dans l’environnement de Solo n’est du domaine de la fiction. J’ai tenu à ce que Black Cocaïne soit le plus proche possible de la réalité. Les pots de vin, les dessous de table sont institutionnalisés dans toute l’Afrique de l’Ouest et, pour ce que j’ai pu constater au gré de mes voyages, dans une bonne partie de l’Afrique Central. Sans être un  spécialiste de la question, je pense que plus le pays est pauvre plus la corruption se révèle au grand jour dans des systèmes institutionnalisés avec la bienveillance de l’autorité publique. Ainsi les fonctionnaires compensent leurs salaires indigents en se payant sur la bête, c’est-à-dire le peuple. Les hommes d’affaires étrangers qui souhaitent investir dans ces pays sont parfaitement au fait de ces « coutumes », ils provisionnent même des frais généraux dans ce sens.

Dans les pays occidentaux, si la corruption est moins évidente, plus souterraine, elle n’en existe pas moins comme les « affaires » nous le rappellent régulièrement. Soyons clair, il ne s’agissait pas pour moi de dénoncer la corruption en Afrique, je n’ai de leçon à donner à personne, mais plutôt de raconter la vie quotidienne à Bamako dont ce phénomène est partie intégrante. D’ailleurs le personnage principal s’en accommode, c’est quelque chose de presque naturel pour lui même s’il a conscience que c’est toxique pour la société.

Desert MalienTu es parti quatre ans au Mali. En quoi consistait ton travail ?
De 2007 à 2011, j’ai bossé en tant que coopérant au Mali, détaché auprès du ministère des Affaires étrangères. Mon boulot comportait deux aspects, le premier consistait à apporter mon « expertise » dans des domaines variés comme la sécurité publique, les techniques d’enquête, la gestion des ressources humaines, etc.  Pour ce faire, j’enseignais dans les écoles de police et de gendarmerie de ce pays. Le second volet avait un aspect plus opérationnel, j’assistais les autorités maliennes dans leur lutte contre le trafic international des stupéfiants. C’est à cette occasion que j’ai bossé sur l’affaire dite d’« Air cocaïne ». Mais j’ai travaillé aussi sur des enquêtes pour homicide, vol à main armée, etc.

Parle-nous de Solo, personnage super attachant, et de sa descente en enfer.
Solo est un métis malien par le père et français par la mère, c’est un homme écartelé entre deux continents, deux religions, et deux philosophies de la vie. Il est aussi un ancien policier français en cavale de l’hexagone qui fuit un  passé tourmenté. Il n’a plu de famille, sa vie est un champ de ruine. Il voudrait mourir, mais en est incapable, car, le désir de vivre est toujours là pugnace et chevillé au corps malgré les drames et la solitude. Il picole, ne rechigne pas à se faire un trait de coke et apprécie la compagnie des belles-de-nuit… Pas vraiment un type bien, mais un type comme je les aime.

Ce livre est celui d’une double expatriation subie, géographique et morale. En quelque sorte, Solo est un expatrié de la vie. En outre la question du métissage a pris une importance considérable dans ce bouquin, car elle m’a toujours fascinée. Pour schématiser, j’ai pu constater qu’il existe deux grandes catégories de métis, ceux qui sont partout chez eux et ceux qui son nulle part chez eux. Black Cocaïne raconte en fait le trajet d’un homme qui a tout perdu, mais qui va finir par trouver une seconde patrie. C’est la quête d’un foyer, d’ailleurs Solo réalise à la fin qu’il est chez lui.

947957As-tu une anecdote sur ce roman à nous raconter ?
Un jour, un grand écrivain (Jean-Noël Pancrazi) m’a fait un beau cadeau. Un conseil en fait. Il venait de lire Doux comme la mort et lorsque je lui demandais si j’écrivais trop « gras », s’il fallait que j’épure mon style, il m’a dit que la question ne se posait pas en ces termes. Pour lui j’étais dans la retenue, je ne me laissais pas entièrement aller. « Que ce soit gras ou épuré, ça n’a pas vraiment d’importance, m’a-t-il dit, ce doit être ce que toi, tu es vraiment. Alors, laisse-toi aller et s’il y a trop d’adverbes, trop d’adjectifs on s’en fout. Si c’est trop violent ou trop cru, on s’en fout… » Alors je me suis laissé aller dans Black Cocaïne, les scènes de cul sont telles que je les voulais et la violence est omniprésente, parfois très dure. Quand je me suis relu, je me suis dit que jamais mon éditrice n’accepterait le manuscrit avec un curseur placé si haut, mais à ma grande surprise ce ne fut pas le cas (merci Béatrice). J’ai réalisé que Jean-Noël Pancrazi avait raison. Il ne faut pas se censurer soit même. C’est ce que m’a appris ce bouquin…

Quel est ton meilleur souvenir du Mali ? L’image qui t’a marqué ?
C’est une question difficile, car, en quatre ans, des souvenirs forts j’en ai vécu beaucoup. Mais si je dois vraiment en retenir une ce sera celle de mon gosse mettant pour la première fois le pied sur le sol africain en fondant en larmes. Et celle de ce même gamin, quatre ans plus tard, qui quitte le Mali, à nouveau les larmes aux yeux. On se sentait chez nous. Ça a changé mon point de vue sur l’immigration.

Le Concierge est Curieux ! Quels sont tes futurs projets ? Un futur roman ?
Un polar pur et dur dont l’intrigue se déroulera dans une grande métropole française avec dealers et go fast. Moins africanisant donc, car je ne voulais pas enchainer avec un troisième roman au Mali, j’avais peur de me répéter. Mais je retournerai en Afrique de l’Ouest, car je n’en ai pas fini avec Solo.

As-tu des projets cinématographiques ?
Je suis en train de développer une série policière avec un autre scénariste. Il s’agit des aventures d’un flic atypique traitant des enquêtes atypiques dans un milieu atypique… Je n’en dirai pas plus. J’écris également un long métrage de type polar montagnard, proche des canons du Western, mais en Haute-Savoie. J’aime bien le mélange des genres.

Marche_ParakouQuels sont les romans que tu lis actuellement ?
Je viens de finir La nuit des Auverpins de Pierre Siniac, un petit bijou du polar français écrit dans un style gouailleur et efficace, une leçon d’écriture. Maintenant, j’attaque le dernier Paul Colize, Un long moment de Silence.

Bientôt Quais du Polar 2014 où tu es invité. Quelles sont tes impressions sur ce festival ?
Quais du Polar, c’est le festival le plus prestigieux, le seul endroit dans lequel un auteur français peut côtoyer James Ellroy, Deon Meyer, Graig Johnson et George Pelecanos… Je conserverai longtemps le souvenir ému de l’édition 2012 au cours de laquelle j’ai signé juste à côté de Michael Connely. Quai du polar c’est une fête magnifique dédiée à notre passion commune, le roman policier. Cette année l’enjeu est différent pour moi, Black Cocaïne est en lice pour le prix des lecteurs.

Tu es passionné de sport, la savate plus particulièrement, raconte-nous cette passion ?
Elle m’est venue de la frustration. Quand j’étais gosse, je pratiquais le karaté Shotokan. Je passais des heures à réaliser des katas, brassant surtout de l’air. Lorsque j’ai découvert la boxe française, ce fut une révélation. Dès le premier entrainement, j’ai enfilé les gants et j’ai pu me défouler. À l’occasion de la pratique de ce sport de combat, j’ai eu la chance de rencontrer de grands champions, Sébastien Farina, Richard Sylla et l’inoxydable Robert Paturel, une légende de ce sport et une légende dans la police. C’est un sport merveilleux, un sport de générosité dans lequel le principe même est de donner beaucoup pour recevoir peu… C’est tout moi…

Quel sera ton mot de fin ?
Ce sera un conseil : vivez vos rêves et ne vous mettez pas de limites. Comme au Mali, dans la vie rien n’est certain, mais tout est possible.