Florent Couao-Zotti :: La traque de la musaraigne

fczVous aimez le roman américain, anglais, du Nord, français. Changement de continent. Nous voilà à Cotonou, au Bénin, pour rencontrer une nouvelle voix de la littérature africaine pour son brillant roman La traque de la musaraigne sorti chez Jigal. Et quelle voix ! Roman original en tout point. Ce que j’aime dans les romans, c’est quand l’auteur arrive à nous faire nous poser des questions.

Visiter Cotonou avec en plus un Breton, si ce n’est pas original ! Des personnages qui resteront longtemps en mémoire et vous adorerez comme moi les dictons à chaque chapitre.

L’auteur s’est dévoilé magistralement dans cette interview, si cela ne vous séduit pas, je ne peux rien pour vous.

Je félicite une nouvelle fois les éditions Jigal de nous faire découvrir ces nouvelles voix d’Afrique.

Résumé du roman :
Quand Stéphane Néguirec, jeune Breton un brin rêveur, poète à ses heures, amoureux du large et des horizons lointains, débarque à Cotonou, au Bénin, il ne sait pas encore que question dépaysement, il va être servi ! Aux paysages enchanteurs qui l’électrisent, s’ajoutent les charmes des filles aux courbes délicieuses et notamment, ceux de la mystérieuse Déborah Palmer qui lui propose très vite un mariage blanc contre une fortune en billets verts. À l’autre bout de la ville, Jésus Light, un voyou ghanéen, traque sans relâche sa femme, Pamela, partie précipitamment avec le butin de son dernier casse… En temps normal, leurs chemins n’auraient jamais dû se croiser… Mais c’était sans compter sur cette bande de ravisseurs islamistes venus du Nigéria voisin à la recherche d’otages européens…

La semaine prochaine, nous avons rendez-vous avec une femme spectrale à la chevelure maculée de sang. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires et à la semaine prochaine.

 

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire du polar ?
Mon enfance reste pour moi un village, (Pobé) un jardin, une mère sage-femme, un frère, une soeur, des cousins. Des tam-tams résonnant sans cesse dans le village, les fantômes qui côtoient les hommes et toujours l’impression que le soleil était un ami qui balance sa grosse boule dans la cour d’à côté. Mon père, fonctionnaire dans une société de chemin de fer, habitait dans la plus grande ville du pays (Cotonou) et ne venait que lorsqu’il faisait des missions d’inspection. Des fois, en l’absence de ma mère qui partait assurer la garde à la maternité, c’était avec ma grand-mère que je restais. Et elle avait l’art de me raconter des histoires insolites pleines de mystères. Surtout des histoires de fantômes ; ça m’excitait en même temps que ça me donnait des frissons. Et quand ma mère venait et que je m’attendais à ce qu’elle me dise que c’étaient de « gros mensonges », elle me répondait que c’était vrai et que si moi-même je devrais raconter ça un jour à mes enfants, il fallait que j’ y ajoute un peu de mon imagination. Ma mère m’avait donné sans le savoir l’envie d’être un conteur…

LaTraqueDeLaMusaraigne125Mes premiers romans (Notre Pain de chaque nuit, le Cantique des Cannibales) ont déjà une construction proche du polar, mais quand je me suis rendu compte qu’il fallait déplacer quelques personnages, transformer certains en détectives pour obtenir un polar, un vrai, alors, je n’ai pas hésité. Et puis, ayant fait mon mémoire de maîtrise sur le genre, sa réappropriation par les auteurs africains, il n’a pas été difficile de me risquer dans le genre.

Comment se développe le Polar au Bénin ?
Pour le moment, ce n’est pas un genre bien pratiqué. Beaucoup préfèrent la poésie. Mais je me rappelle que ça n’a pas toujours été ainsi. Je crois qu’en Afrique le premier romancier de polar vient du Bénin. Il a publié sous forme de feuilleton dans les années cinquante, dans Daho-Express, le quotidien public, un roman intitulé Tout se paie ici bas, puis après Un cadavre sur la route… Beaucoup plus tard, un autre auteur, Dominique Titus a repris le même concept de feuilleton en publiant Où est Fatimata ?, La Fille Vierge avec la présence récurrente d’un personnage, le commissaire El Hadj Mamadou. Il y a donc une tradition, mais elle n’a pas été poursuivie jusqu’aujourd’hui.

Parlez-nous de votre vision du Bénin, est-ce un pays aussi corrompu que ce que votre roman raconte ?
Le Bénin est un pays de contrastes. Un peu pionnier, après le Sénégal, des libertés démocratiques, il est souvent décevant  – parfois désespérant – par le comportement de son élite politique. Une élite corrompue, encouragée jusqu’au sommet de l’État par des pratiques mafieuses, surtout sous l’ère du président actuel. Ce que je raconte n’est qu’un petit bout de l’immense montagne sous laquelle croupit ce peuple.

Comment vous est venue l’idée de ce roman ? Sa construction.
Je voulais un roman qui soit le reflet des réalités sociales et politiques de l’Afrique. Avec la violence urbaine, les braquages spectaculaires, les prises d’otages organisées par les terroristes et autres fanatiques religieux… Mais il me fallait une histoire. J’ai trouvé que la recherche du butin d’un casse par un gangster pouvait parfaitement se greffer sur le thème du fanatisme religieux… Et puis, cette femme fatale de Deborah Palmer ou Pamela Mensah me semble l’archétype de la femme africaine d’aujourd’hui capable de réinventer le rôle de la femme du XIXème siècle…

Marche_ParakouParlez-nous des trois personnages principaux : Stéphane Néguirec, Déborah Palmer et Jésus Light qui m’ont beaucoup touché.
Mes personnages m’ont été inspirés par des personnes réelles que j’ai croisées, que j’ai côtoyées et qui m’ont paru suffisamment déjantées pour être des personnages de fiction. Par exemple, Stéphane Néguirec est un personnage que j’ai créé à partir de ma rencontre avec un poète breton venu à Cotonou à l’occasion d’un festival de poésie. Il s’appelle Stéphane et sa naïveté, sa manière de se comporter sont tellement en décalage par rapport à la réalité que j’ai décidé de construire mon histoire autour de lui. Déborah Palmer est, quand elle, une figure inspirée d’un membre de ma propre famille, une cousine. C’est une bagarreuse de première, futée comme par possible, une aventureuse capable de vous faire passer une poignée de sable pour une montagne….

En pleine actualité, votre roman parle d’une bande de ravisseurs islamistes venus du Nigéria. Comment vous est venue l’idée ?
Il suffit d’écouter la radio, de lire la presse ou de regarder la télé pour savoir qu’on n’est pas gâté par l’actualité politique. Il y a eu le Mali envahi par les Djihadistes, il y a le nord du Nigéria en proie aux extrémistes de Boko Hara. La Somalie, elle, est coutumière des attentas des fanatiques religieux. Le Bénin, frontalier du Nigeria, a été suspecté d’être une prochaine terre d’invasion terroriste… C’est dire ; j’ai voulu dire aussi que le Bénin n’est pas à l’abri de ces fous…

Avez-vous une anecdote à nous raconter sur votre roman ?
Pour être plus proche de la réalité, j’ai voulu que les descriptions des paysages soient en conformité avec le réel, j’ai dû voyager, parcourir des centaines de kilomètres ; je suis aussi allé interroger les gens sur la réalité de Boko Haram dans la zones où ils sont sensés sévir ; toutes ces infos m’ont servi pour cerner les contours du phénomène des sectes islamistes.

Chaque chapitre de votre roman commence par une citation, pour quelle raison ?
Cette présentation est un clin d’oeil fait à Ahmadou Kourouma, un écrivain que j’aime bien et qui articule les chapitres de ses romans de cette façon. Pour mon premier polar (Si la Cour du Mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire), j’avais déjà adopté cette démarche… Mais les locutions proverbiales ou les maximes que je mets en tête de chapitre ne sont pas gratuites. On peut vouloir y voir, à chaque fois, leur illustration dans le chapitre, mais ce n’est pas toujours évident, parce que j’ai pris le parti de créer de l’ambiguïté entre les titres et le contenu des chapitres en invitant le lecteur à réfléchir sur la signification profonde des proverbes… Peut être que ce sont d’autres chapitres qui correspondent au contenu de certains titres ou vice versa…

346Comment écrivez-vous ? (Le matin, le soir, dans un bureau…)
J’écris à tout moment et en tout lieu d’abord dans ma tête, puis après, sur l’ordinateur. Bien sûr, c’est à la maison que ça se passe, parfois, l’inspiration peut venir d’une égérie….

Le Concierge est curieux ! Pouvez-vous nous parler de vos futurs projets littéraires.
Je finis en ce moment une série télévisée de 52 épisodes… Mon prochain roman est une oeuvre de projection, une science fiction à l’Africaine… L’Afrique à la veille de l’an 2100 ans… Avec la patate transgénique qui a engendré des maladies… Je préfère m’en arrêter là…

Vous avez écrit plusieurs pièces de théâtre, pouvez-vous nous raconter cette belle aventure ?
J’ai écrit dix pièces de théâtre dont six ont été publiées et la plupart jouées un peu partout en Afrique et dans le monde. Là, je viens de terminer une autre commandée par l’Institut Français de Cotonou. C’est une très belle expérience qui permet, lorsque la pièce est jouée, de  rendre publiques et plus directes mes idées.

Quels sont vos auteurs préférés ? Que lisez-vous actuellement ?
Tous les auteurs qui peuvent m’apprendre quelque chose : je lis toujours les écrivains traditionnels de la littérature française (de Balzac à Malraux, de Mérimée à Maurice Druon). J’adore les littératures sud-américaine (Jorge Amado, Gabriel Garcia Marquez, Vargas LLosa). Je lis aussi les maghrébins (Boualem Sensal, Yasmina Khadra). Bien sûr, je lis les africains, Kourouma, Dony Labou Tansi, Tchicaya U Tam’si, Modibo Sounkalo Kéita et j’en passe.

Quelle est l’actualité qui vous énerve en ce moment ?
Le pouvoir ubuesque de notre président, Yayi Moni qui vit enfermé sur une autre planète, la guerre en Centrafrique, le conflit au Soudan et les sondages sur François Hollande.

ob_24f852b881a8b1fec9588a861d40f895_sem-tituloParlez-nous de votre vision du Bénin et comment voyez-vous l’avenir de l’Afrique de l’ouest ?
J’aurais pu m’exiler, moi, comme le font la plupart des auteurs africains. Je ne sais si j’allais m’épanouir. En tout cas, pour moi, les choses sont claires ; c’est en restant sur place qu’on peut faire bouger les choses ; l’expertise, la formation et l’éducation que nous avons reçues de nos institutions doivent nous emmener, nous, cadres et intellectuels à donner l’exemple de loyauté, du travail bien fait. Si les choses avaient été faites dans ce sens, par chaque citoyen, l’Afrique serait le continent le plus prometteur. Mais je ne suis pas désespéré, car, malgré tout, il y a des frémissements, des initiatives qui commencent à naître. Il n’y a que ça qui puisse nous faire grandir. Les aides des pays occidentaux et asiatiques nous feraient sans doute penser que nous allons nous développer. Erreur. Il n’y a que sur notre génie seul que nous pouvons bâtir des choses durables.

Vous avez été lauréat du Prix Ahmadou Kourouma 2010, pouvez-vous nous en parler ?
C’est un prix décerné à un auteur africain dont l’oeuvre s’inscrit dans la droite ligne des idées et du style d’Ahmadou Kourouma, l’auteur ivoirien, Prix Renaudot 2001. Il est décerné à l’occasion du salon du livre de Genève.

Quels sont vos films préférés ?
J’ai des tas de préférence : les films de Tarantino, la saga Jason Boune, Shakespeare in Love, Le Seigneur des Anneaux, etc, mais aussi les films africains, Hyènes, Yeleen, Le Cri du pardon, etc…

Quel sera votre mot de fin ?
Du bonheur. Que du bonheur pour pouvoir s’adresser au lecteur et dire comme un de mes personnages que « celui qui sait parler ne peut jamais mourir de faim ».