Victor Del Arbol :: La Maison des Chagrins

vdaVictor Del Arbol est un auteur que j’estime énormément. Avec ses romans, il nous touche au plus profond de nous, y compris par sa générosité quand il accepte de s’investir dans une aventure masquée pour soutenir une association contre les maladies orphelines.

Il nous revient pour second roman, La Maison des Chagrins chez Actes Noirs. Un véritable puzzle que l’auteur arrive à emboiter pièce par pièce. L’intrigue est magistrale. Le passé de tous les personnages va ressortir et faire apparaître les cicatrices.

Un roman que l’on ne lâche pas et que je vous conseille de lire absolument. En voici un résumé :
Eduardo est un peintre doué qui a laissé tomber sa carrière depuis la mort de sa femme et de sa fille dans un accident de voiture. Heureusement que sa galeriste Olga, qui a toujours cru en lui, le soutient en lui offrant des portraits à réaliser, ce qui lui permet de survivre. Ses séances de psychiatre, une fois par mois, l’aident bien à tenir le coup, mais il reste dans un état instable. Sa seule satisfaction est de fréquenter sa voisine Graciela à qui il paie la location de son appartement et qui a une petite fille adorable.
Olga le contacte pour lui proposer un marché un peu spécial : une riche veuve Gloria Tagger, veut qu’il réalise le portrait de Arthur, le célèbre propriétaire de l’INCSA, une des boites de gestion de fonds d’investissement en euros les plus connues. À travers cette peinture, elle souhaite voir ce qu’il y a derrière le visage de cet homme richissime et surpuissant qui a tué son fils, en l’écrasant sur un passage piéton.
Arthur qui purge une peine de prison arrive à se faire protéger au milieu d’une faune qui ne fait pas partie de son monde. Alors qu’il va réussir à alléger sa peine de prison pour bonne conduite, il va pouvoir poursuivre sa quête…

La semaine prochaine, nous partirons à la rencontre d’une mamie flingueuse. Eh oui, la retraite peut être active !

Je vous souhaite de très bonnes lectures noires à vous tous.

 

La-maison-des-chagrinsRaconte-nous comment tu t’es documenté pour écrire ce magnifique roman, La Maison des Chagrins, chez Actes Noirs ?
À la différence d’autres de mes romans, la Maison des Chagrins n’a pas eu besoin d’une documentation historique mais plutôt d’un autre type. Par exemple, j’ai travaillé certains personnages grâce aux connaissances juridiques et légales d’un bon ami avocat. J’ai aussi recouru aux études sur la psychiatrie et la psychanalyse à travers la bibliographie qu’un très bon ami de cette branche m’a donnée, et qui de plus, m’a permis d’intégrer certaines ambiances pendant une longue période. En ce qui concerne la musique, la peinture et la poésie, je me suis fait emporter par mes propres goûts.

Par vengeance, avons-nous le droit de faire ce qui nous plait ?
Je ne crois pas qu’il faille se demander si on a le droit ou pas. La vengeance est un fait, une impulsion à laquelle nous répondons d’une manière instinctive ; et si nous ne le faisons pas, c’est parce que nous essayons de contenir cet instinct de réparation, à travers la civilisation. De mon point de vue, la vengeance est souvent une réponse à l’injustice. Quand la victime se sent doublement victime par la loi, elle se voit légitimée à se libérer de sa douleur. Cependant, la vérité, c’est que la vengeance ne peut rétablir le dommage causé, ni même le réparer. C’est un puits sans fond qui finit par nous dévorer nous-mêmes. C’est ce qui arrive aux personnages de la Maison des Chagrins qui optent pour cette stratégie de survie ; convertir la vengeance en moteur, jusqu’au moment où l’un des personnages se demande comment sera sa vie si l’être qu’il déteste fini par disparaître, puisque avec lui disparaît sa raison d’être.

Comment t’es venue l’idée du personnage chilien, Guzman ?
C’est, avec Ibrahim, l’un des personnages qui me passionnent le plus. Guzman est le macho, l’homme qui met sa virilité au-dessus de n’importe quelle autre considération. Cela ne veut pas dire qu’il est brutal, mais son esprit fonctionne comme un mécanisme d’horlogerie pour obtenir ses objectifs. Il est manipulateur, futé, un survivant qui connaît les dessous et faiblesses de l’être humain. Un monstre, oui, un tortionnaire, mais qui par amour a été capable de perdre ce qui fait de lui un homme. Et une fois battu, il trahit ce qu’il aime le plus : Il ne hait plus, il est comme un chien errant qu’on voit passer au loin. Il suit son chemin, et si tu ne te mêles pas de ses affaires, il te laisse en paix. Il a un sens de la justice très particulier, et une morale dont lui seul répond, bien meilleure sur certains points que celle d’autres personnages soit disant plus « positifs ».

1428873_pic_970x641Ton roman est muticulturel, un jeune chinois, un argentin, un chilien et un arménien. Parles nous de ses personnages.
Who est un garçon adopté qui cherche à récupérer ses racines car il se sent exclu partout. « Androgynement » beau, il est un amant professionnel, amoureux de Mei, une chinoise qui travaille dans un atelier clandestin. Ibrahim est une force de la nature, un ancien terroriste du FLN, il survit comme sicaire et maintenant protecteur d’un important entrepreneur. Brisé de l’intérieur et à l’extérieur, Ibrahim s’accroche à la Music Sufi, et à un amour idéalisé de son enfance pour ne pas perdre ce qu’il lui reste d’humanité. De Guzman, le chilien, nous en avons déjà parlé. Quant à Armenio, c’est un « rat de prison » un leader naturel qui maintient le pouvoir avec brutalité, comme un vieux loup qui craint qu’on prenne sa place dans la horde. L’Armenio a perdu sa fille de six ans, et ce qui lui reste c’est la haine envers son assassin. La vengeance est sa mission ultime.

Tous ont deux choses en commun (en réalité beaucoup d’autres, mais pour les connaître il faut lire le roman) : ils sont survivants et traînent la même cicatrice, physique ou morale. La douleur ne connaît ni les langues ni les frontières.

C’est un roman noir mais avec une certaine poésie. Je crois tu as une passion pour la poésie ?
En effet, la poésie a un langage différent à la narration, mais une base commune. C’est surtout la poésie de Lorca qui m’a enseigné que la douleur est aussi, un chant à la vie, à ce manque qui existe chez tout être humain et à cet attachement au plus profond de soi-même. Écouter le Cante Jondo, (Chant profond andalou) déchirant et beau chez mon père, qui m’a aussi appris que la pitié, avec nous-mêmes, est aussi nécessaire comme le fait de ne pas fermer les yeux. Découvrir la relation profonde de la mort d’Anatole dans l’œuvre de  Mallarmé, m’a vivement impressionné. Nous méritons la beauté, cette partie d’immortalité que nous offre l’art.

As-tu une anecdote à nous raconter sur ce livre ?
Ce roman est très personnel, il est plein de mes propres expériences. L’une d’elles c’est que plus de la moitié de La maison des Chagrins, je l’ai écrite pendant une période de deuil, par la mort d’une personne très aimée. Pendant des mois j’ai vécu le silence et la tristesse de ceux qui m’entouraient, et peu à peu j’ai vu comment ses vies se reconstruisaient par le besoin d’aller de l’avant, avec cette douleur en soi, mais en affrontant le jour le jour. J’ai découvert que bien que certaines blessures ne peuvent pas guérir, l’amour de ceux qui nous entourent ne nous permet pas de nous enfoncer dans cette douleur. Je crois que cela est très présent dans le roman.

LOGO DINADans ton premier livre, édité en France, La tristesse du Samouraï, tu évoques la dictature de Franco. Dans le deuxième, La maison des Chagrins, tu parles de la dictature au chili (en particulier de la DINA) et aussi de la guerre d’Algérie. Qu’est-ce qui t’intéresse dans l’évocation de ses évènements sensibles ?
L’une des raisons pour lesquelles j’écris, est pour essayer de comprendre ce qui m’entoure. Les circonstances historiques sont pour moi très importantes : j’ai besoin d’analyser les traumatismes de cette Grande Histoire, et surtout, démontrer que l’Histoire n’est pas quelque chose d’amorphe, pas même objectif. Derrière chaque rendez-vous historique existent des personnes de chair et d’os. Et se sont ces personnes anonymes qui m’intéressent.

Peux-tu nous parler de ton prochain roman édité en France ?
Ce sera un grand roman monde dans lequel de la main d’un jeune idéaliste nous voyagerons à travers une grande partie des traumatismes du XXème siècle, pendant que ce jeune devient adulte puis ancien, de la même façon que vieilli l’Europe. Parallèlement, nous affronterons la difficile relation entre un père et son fils de 17 ans et les murs générationnels si difficiles à sauver. Évidemment, il y aura suspens et une intrigue passionnante.

book_en3Tu as participé au recueil Les Aventures du Concierge Masqué. Quelles ont été tes impressions ? Pour quelles raisons as-tu accepté d’y participer ?
C’était une expérience amusante et enrichissante qui m’a fait envie dès qu’on me l’a proposée. Écrire sans savoir qui, et comment continuera le récit que tu as commencé, est passionnant. Un récit à six mains ! La vérité c’est que je dois féliciter les partenaires, le résultat a été très satisfaisant et d’une haute qualité littéraire. Les raisons sont évidentes : par amitié, et parce que je suis très proche des maladies appelées orphelines. L’industrie pharmaceutique ne peut se permettre d’étudier et d’investir dans ces maladies dont on ne peut pas obtenir un rendement économique, alors on ne peut que mettre notre petit grain de sable et faciliter les moyens de financement pour son étude.

Quel livre lis-tu en ce moment ?
Sur ma table j’ai L’étendard d’Alexander Lernet – Holenia. Une métaphore sur le temps perdu. Et je lis un cadeau qui me passionne : Écris libertaires d’Albert Camus (1948 – 1960) de Lou Marin et édités par Egrégores Editions. Ensuite se sera Jim Thompson avec 1275 âmes.

Que penses-tu des lecteurs français ? Dis-nous ce qui te plait le plus en France ?
J’ai l’impression que le Polar est en bonne santé en France, et que c’est un genre suffisamment poreux pour que je me sente à l’aise. Je crois qu’il y a un niveau littéraire qui traverse de plus en plus de ponts vers d’autres types de lecteurs qui ne vont pas vers un seul genre et cela m’enchante. J’aime partager et débattre des impressions et interprétations avec respect, avec critère et avec profondeur.
Ce qui me plaît plus de la France ? La découvrir, trouver des amis dans des salons, des festivals, des villes jusqu’à présent inconnues pour moi, ce qui nous diffère et en même temps, ce qui nous ressemble, tous, partout. J’ai l’idée de venir vivre parmi vous pendant un temps pour améliorer mon français. Comme tu vois, je me sens à l’aise, comme à la maison.

415388_3099936576743_1362047805_oTu as dit dans un journal français : « je ne crois pas aux héros, à la conception chrétienne du bien et du mal » et pourtant tu as étudié 5 ans dans un séminaire. Éclaires-nous.
La courtoisie, n’enlève pas le courage. L’un des legs de ces années pendant mon éducation formelle, c’est le sens des études, le besoin d’aller au-delà des apparences et des évidences. L’occident se doit d’une tradition culturelle gréco-romaine et judéo-chrétienne en ce qui concerne l’éthique et la morale. Cependant, ces structures mentales, ces codes éthiques et moraux, je crois qu’ils ont été déjà surpassés par la complexité de l’évident. Nous ne pouvons pas juger, analyser la réalité d’un point de vue monolithique ni manichéen. Le Bien absolu et le Mal absolu ont plus de gris que de blanc et noir. Et elles m’intéressent, ses racines et ses contradictions, la gamme de motivations qui nous poussent dans un sens ou l’autre, et inclus dans un sens ou l’autre, et dans les deux directions à la fois. L’idée religieuse d’un Dieu qui juge ne sert plus à expliquer l’Homme du XXIème siècle.

Quels sont tes passions actuelles ?
Ha ha ! Les mêmes de toujours : écrire, lire, voyager, les concerts de Jazz, une belle plage et profiter des amis et des voyages.

Parles-nous de ta vision de Barcelone.
Barcelone est comme un grand amour. Et tu peux réellement aimer quelqu’un que tu connais vraiment, en reconnaissant ses nombreuses vertus, et en acceptant ses défauts, qui ne sont pas des moindres. J’aimerais qu’elle redevienne une ville aimable avec les barcelonais, sans perdre l’affection envers les gens qui nous rendent visite. Et si cela est possible, qu’il ne soit pas si cher d’y vivre.

Quelle est le dernier mot de cette entrevue ?
Silence ! On lit.