Nicolas Lebel :: L’Heure des Fous

nl2Vous souhaitez vous plonger dans un premier roman de haute qualité écrit par une jeune plume de talent ? J’ai ce qu’il vous faut en stock : L’Heure des Fous de Nicolas Lebel, sorti chez Marabout.

J’ai eu la chance de rencontrer l’auteur au Salon du polar de Montigny-lès-Cormeilles et mon petit doigt me dit qu’il fera partie, à l’avenir, des grands noms du polar français.

Je demande à revoir le capitaine Mehrlicht, un passionné d’Audiard et de sudoku. Et que dire de sa vision des SDF, grâce à laquelle on apprend plein de choses. Vraiment très réussi.

Le pitch de ce superbe roman :
Paris : un SDF est poignardé à mort sur une voie ferrée de la gare de Lyon. « Vous me réglez ça. Rapide et propre, qu’on n’y passe pas Noël », ordonne le commissaire au capitaine Mehrlicht et à son équipe : le lieutenant Dossantos, exalté du Code pénal et du bon droit, le lieutenant Sophie Latour qui panique dans les flash mobs, et le lieutenant stagiaire Ménard, souffre-douleur du capitaine à tête de grenouille, amateur de sudoku et de répliques d’Audiard…
Mais ce qui s’annonçait comme un simple règlement de comptes entre SDF se complique quand le cadavre révèle son identité.
L’affaire va entraîner le groupe d’enquêteurs dans les méandres de la Jungle, nouvelle Cour des miracles au cœur du bois de Vincennes, dans le dédale de l’illustre Sorbonne, jusqu’aux arrière-cours des troquets parisiens, pour s’achever en une course contre la montre dans les rues de la capitale.
Il leur faut à tout prix empêcher que sonne l’heure des fous…

Ne ratez pas ce roman ou vous passerez pour un fou, moi je vous le dis !

La semaine prochaine, nous partirons du côté de Barcelone revoir un écrivain de talent. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires et je vous dis à bientôt.

 
 

Peux-tu nous parler de ton enfance et nous dire comment tu en es venu à écrire ce premier roman ?
Je suis né en 1970 à Paris près de la Bastille, dans le 12eme arrondissement où j’habite de nouveau aujourd’hui après quelques allers-retours en banlieue. J’ai eu une enfance paisible de créature urbaine.

En ce qui concerne l’écriture, j’y suis venu ado assez naturellement, surtout par timidité, je crois : des lettres, des poèmes, des nouvelles, des scénarii de jeux de rôle… une écriture échevelée, chaotique d’abord, puis canalisée en projets plus aboutis : un roman d’heroic fantasy qui ne sortira jamais des tiroirs, puis une épopée lyrique en alexandrins de 4200 vers – Les Frères du Serment (encore de l’heroic fantasy) –, qui s’est à ce jour écoulée à 42 exemplaires… Le début de la gloire, en somme.

Une autre idée m’est venue, bientôt obsédante, d’écrire une histoire sur des SDF parisiens, sur Paris, sur un meurtre… L’idée a fait son chemin jusqu’à L’Heure des fous. Si le cap a toujours été d’écrire un roman noir, un polar teinté de critique sociale, dès le début, j’ai tenu à ce que ce soit un texte divertissant, parfois drôle, construit autour de personnages attachants.

Lebel heure des fous couvComment se sont passées tes recherches pour écrire L’Heure des fous, édité chez Marabout-Hachette ?
Il y a effectivement beaucoup d’éléments développés dans L’Heure des fous : Paris d’abord, mais aussi les SDF à Paris, Napoléon III, le Chassepot, la police parisienne, la Cour des miracles, la manipulation collective… il y a bien sûr un gros travail de recherche : je travaille sur documentation, bouquins, photos, plans, sites spécialisés mais mon objectif premier n’est pas tant la réalité que le réalisme de mon intrigue. La réalité des SDF, par exemple, est là, sur nos trottoirs. Chacun devine le parcours d’un type qui est aujourd’hui sans-abri : le chômage, la maladie, des conflits familiaux… La liste est longue de ces raisons qui acculent un individu à la rue. Ce ne sont pas les données chiffrées qui manquent… Mettre bout à bout des données sociales, littéraires et historiques (avérées) pour en faire une fiction cohérente et percutante, un roman noir, c’était là le vrai défi et le vrai plaisir. Autre exemple : j’ai eu la chance de pouvoir solliciter des flics pour connaître la réalité de leur quotidien, de leur Code de procédure… Leurs témoignages m’ont aidé à dépeindre un milieu, une ambiance, mais la fiction doit pouvoir se défaire du réel au profit du réalisme et du plaisir de lecture.

Je terminerai en disant que cette question de réalité revient souvent dans la bouche des lecteurs. Ils viennent me rencontrer et me demandent : « c’est vrai, tout ça ? »

La réponse est oui, (presque) tous les éléments, séparément, sont vrais. La fiction est de les avoir rapprochés pour leur donner un sens.

Parle-moi du personnage principal, le Capitaine Mehrlicht.
Parce que L’Heure des fous est aussi un hommage au polar sous nombre de ses formes, il me fallait un flic qui agrège des éléments notoires des archétypes du genre : l’imperméable de Columbo, l’âge de Maigret, la clope de Bourrel, l’argot de Moulin… Ce sont précisément ces éléments qui font de Mehrlicht un personnage différent, parce qu’il est d’un autre temps, en décalage et en souffrance. C’est un petit homme rongé par la Gitane et par le deuil, à la peau jaune, à la voix érayé, un homme fragile et cynique, vieillissant et obsolescent, raide et réac, à l’heure où le flic stéréotypique défouraille sur les salauds entre deux séances de Body-pump, sans douter un seul instant du bien-fondé de son carnage… Mehrlicht, c’est aussi un amateur de bouquins, un érudit vieille-école qui n’approche ni télé ni ordinateur et qui distribue les vannes comme autant de gifles.

Mehrlicht ne serait pas Mehrlicht sans son équipe : il n’est pas un « lonesome cowboy » mais prend toute sa force dans ce groupe d’enquêteurs qu’il dirige… et malmène. Je crois que Mehrlicht est fondamentalement un type cynique et marrant, mais aussi un type insupportable.

Comment t’est venue l’idée des SDF qui vivent dans la « Jungle » (bois de Vincennes) ?
Je cours régulièrement dans le Bois de Vincennes, depuis des années. J’ai été témoin de l’installation progressive des gens qui y vivent aujourd’hui, éconduits des trottoirs des villes environnantes. C’est une misère qui se cache sous les arbres, dans les bosquets. Mais au printemps, quand les employés municipaux désherbent le bois en vue de la prochaine pousse, c’est un champ de tentes qui apparaît, un camp de réfugiés. Je me suis documenté sur cette population, la fiction a comblé les trous. Il est possible de trouver pléthore de photos et d’articles en ligne sur le sujet.

Audiard…Victor Hugo… Tu es linguiste. Est-ce pour cette raison que tu as pris ces deux monuments dans ton roman ?
Amateur de littératures anglophones et francophones, et de linguistique, j’ai fait des études de lettres et d’anglais avant de me spécialiser dans la traduction, une opportunité de continuer à baigner dans les deux langues. Dans le cadre de ma maîtrise, j’ai travaillé sur des vers irlandais. Ce n’est donc pas une surprise de me retrouver quelques années plus tard à transpirer sur une épopée en alexandrins. Les bidouillages et jeux de langue me passionnent donc. Dans L’Heure des fous, ça a été un régal de jouer sur les registres de langue, de travailler sur l’argot, sur les argots, de mélanger les langues (6 langues différentes apparaissent dans le livre) pour faire de Paris une vraie Tour de Babel.

Sur le plan littéraire, l’idée de la Cour des miracles est reprise à Hugo qui est au cœur du roman, une de ses citations clôt même le roman. Il est un des grands portraitistes de Paris, avec Sue. Audiard s’imposait pour la gouaille parisienne, la langue verte et la puissance des dialogues. Et d’autres. Un texte ne sort jamais de nulle part ; il est tissé avec les fils d’une culture, d’une littérature, d’un lieu. Charge à l’auteur d’arranger ces fils différemment et d’en apporter de nouveaux.

4241002977_3e4b5b417d_oAs-tu une anecdote sur ton roman à partager avec nous ?
Des tas, en fait… sur l’écriture, sur les faits, sur les recherches…

– La plupart des personnages secondaires du roman ont des noms issus de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo et de Les Mystères de Paris d’Eugène Sue.

– La Langue Juste parlée par les conjurés a du sens et s’appuie sur les travaux du linguiste Merritt Ruhlen qui aurait retrouvé une langue originelle vieille de 50 000 ans.

– Un mois après la sortie du livre, j’ai fait à vélo le tour des sites où se déroule L’Heure des fous pour faire des photos : je souhaitais monter une bande-annonce et aussi donner une possibilité à ceux qui ne connaissaient pas ces endroits de les visualiser. J’ai été sidéré de trouver dans le bois des camps retranchés derrière des palissades de bois hérissées de pieux, tel le « Palais du Gouverneur » décrit dans le roman. La réalité rejoignait la fiction.

Comment écris-tu ? (Le matin, le soir, dans un bureau…)
Le gros souci, c’est le temps, bien sûr. Je suis enseignant à plein temps en lycée, et le travail à la maison est copieux. Alors j’essaye d’organiser mon emploi du temps pour avoir des plages d’écriture, 2 ou 3 fois dans la semaine. Mon atout : je ne regarde presque plus la télé. Ça a allongé d’autant ma vie !

J’essaye de planifier l’ensemble de mon roman avec des tableaux, des listes, de manière à savoir immédiatement quel chapitre je vais écrire au moment de m’y mettre. Cela me permet d’avoir une visibilité sur la suite et d’y réfléchir avant la prochaine session d’écriture. Ce cadre rigide me permet paradoxalement de pouvoir improviser quand une bonne idée surgit, et de pouvoir chambouler mes chapitres. Tout bouge jusqu’à la fin : des choses apparaissent, d’autres disparaissent, un chapitre se déplace trente pages plus tôt… jusqu’à ce que je sois satisfait. Ensuite viennent les conseils d’Hélène Amalric et d’Hélène Gédouin de chez Marabout-Hachette pour parfaire le roman. C’est à leur demande par exemple que j’ai développé plus avant le thème de la manipulation des masses et le personnage du colonel André Malasingne, l’oncle.

Le concierge est curieux. Peux-tu nous dire si tu es en train d’écrire un autre roman et si on retrouvera Le Capitaine Mehrlicht ?
(Attention : exclusivité Concierge Masqué curieux)

La deuxième enquête du Capitaine Mehrlicht sortira en même temps que la version Poche de L’Heure des fous en juin prochain. Il y sera question d’une empoisonneuse insaisissable qui terrifie la France à mesure que s’empilent les corps bleutés de ses victimes…

Et pour répondre à la question, oui, je suis en train d’écrire un autre roman, un troisième…

Que lis-tu en ce moment ? Et quels sont tes écrivains préférés ?
Récemment j’ai aimé et recommande chaudement La Disparition du monde réel de l’époustouflant Marc Molk, et La – glaçante – Maison de Nicolas Jaillet. En ce moment, je suis dans le Goncourt et je découvre Pierre Lemaître : une sacrée claque ! J’enchaînerai avec les cadeaux des copains de Montigny : Code 93 d’Olivier Norek et Cruelles Natures de Pascal Dessaint. Deux pointures !

Mes écrivains préférés sont nombreux : de Poe à Eco, en passant par Maupassant, Apollinaire, Shakespeare, Faulkner, Hugo, en vrac…

Dans le polar, Mankell, Lehane, Daeninckx, Caryl Ferey, Vargas…

Si je partais pour une île déserte, j’emporterais certainement Le Pendule de Foucault ou l’intégrale de Poe… ou de Shakespeare… ou…

6wzK03uYCC83iNxRu6SHnPfMzW8En te lisant, je sens que la situation des sans domiciles fixes te touche. Quel autre sujet t’énerve ?
La montée de l’extrême droite qu’accompagnent le populisme bon teint, le racisme décomplexé et la recherche de boucs-émissaires. Nous devons nous ériger contre le retour des loups. (Non, je ne m’énerve pas.)

Quelles sont tes passions dans la vie ?
Ma femme et ma fille, d’abord. Mais il me reste du temps pour faire du sport – je pratique les sports de combat depuis longtemps, et le krav-maga depuis 4 ans – et de la musique – j’apprends à jouer de la batterie. L’instrument se cabre souvent mais je m’accroche –. Je suis passionné de photos, ma page Facebook peut en témoigner ! J’ajoute l’écriture et on devine que mon emploi du temps est bien rempli. Ah ! J’oubliais : je suis amateur de vin et de whisky.

Dans ton roman, tu parles de fusils de l’époque de Napoléon III et en faisant des recherches, j’ai découvert un certain Nicolas Lebel, né le 18 août 1838 à Saint-Mihiel (Meuse) et mort le 6 mai 1891 à Vitré (Ille-et-Vilaine) ;un officier français qui a contribué à la création du fusil de l’armée française qui porte son nom : le fusil Lebel. Coïncidence ?
Mon père était collectionneur d’armes, surtout d’épées, mais aussi d’armes à feu du XIXeme siècle et du début du XXeme. Pas de coïncidence donc… Ça ne m’ennuie pas trop, sauf quand le colonel Lebel me précède sur Google…

À côté de ça, je suis plutôt content de m’appeler « Victoire du Peuple » (Nikólaos en grec) ! Ça sonne bien, quand même, pour un gars qui est né à la Bastille et qui écrit un roman noir sur les SDF !

Quels sont tes chanteurs ou chanteuses préférées ?
J’écoute surtout du Metal et du rock alternatif : Alter Bridge, Deftones, Soundgarden, Red Fang… Un peu de musique irlandaise de temps en temps, par nostalgie, ayant habité là-bas.

Je vois que tu es traducteur, traducteur de roman ?
J’ai une formation de traducteur littéraire mais j’ai surtout traduit pour la pub ou pour l’administration. J’ai vite arrêté… J’enseigne aujourd’hui l’anglais dans un lycée parisien et garde donc un contact ferme avec cette langue. Le travail de traduction est une activité d’écriture semi-guidée ! J’apprécie d’avoir toutes les commandes et toute latitude en tant que romancier.

Quel sera ton mot de la fin à cette interview ?
Merci !

Merci à toi de m’avoir laissé cet espace de parole sur l’activité d’écriture et sur ce roman en particulier. L’écriture d’un roman, c’est un an de travail en solitaire, à tâtons. Je suis content de pouvoir regarder en arrière par le biais de cette interview. Merci aussi à toi pour cette présélection au Prix du Balai de la Découverte 2014.

Merci aux lecteurs, que je croise régulièrement et qui m’encouragent à continuer, en particulier à ceux qui prennent le temps d’écrire une chronique pour faire connaître cette histoire de fous !