Hubert Tézenas :: L’Or de Quipapa

ht« Je suis un écrivain français, je suis le traducteur de Mo Hayder et Robert Craig, j’ai écrit un premier roman qui s’intitule L’Or de Quipapá, sorti chez L’Écailler, je suis… je suis… »

C’est vrai que Questions pour un champion, ça marche moins bien quand la réponse est juste au dessus au lieu de l’indice en bas de votre écran.

Hubert Tézenas, donc, qui a eu la gentillesse d’accepter de répondre à une interview du Concierge.

Comme vous savez, en 2014 se déroulera au Brésil la Coupe du monde de football. Eh bien, ce roman vous montrera une autre facette, moins brillante, du Brésil en 1987. Premier roman brillant et puissant d’une vie sans espoir et rongée par la corruption où les personnages sont attachants, gravés dans ma mémoire de lecteur. Une autre vision de la canne à sucre.

Le résumé :
Recife, 1987. Dans la fournaise de l’automne brésilien, un homme ordinaire est accusé de meurtre et se retrouve brutalement en enfer. Son combat pour survivre va le mettre au contact d’un monde de violence dont il ne sait rien : celui des seigneurs de la canne, aux portes de l’hostile Sertao, où tous les coups sont permis.

La semaine prochaine, nous partirons à la campagne, sous la pluie.

Je vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d’année à vous tous et de très bonnes lectures noires.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire ce premier roman.
Je suis né à Paris mais j’ai grandi à Versailles, un premier grand écart. J’ai fini par détester chaque pierre de cette ville-dortoir aussi pompeuse que sinistre, symbole de toutes les arrière-gardes, écrasée par le spectre d’un despote ivre de lui-même. Résultat, une enfance périssante d’ennui, marquée par une tendance précoce au rejet de ces valeurs-là. Heureusement qu’il y avait le foot, les livres et les copains ! Mon désir d’évasion s’est cristallisé sur le tard, quand j’avais 23 ans. J’ai tout plaqué pour partir au Brésil en 1985, seul, et je reste persuadé que c’est la meilleure décision que j’aie prise de ma vie. J’ai sillonné le pays, et j’ai atterri à la fin des années 80 dans l’intérieur du Pernambouc, parce que c’était la région de ma femme de l’époque. Née dans une famille pauvre, elle avait commencé à couper de la canne à 6 ans, dans des conditions révoltantes. Voir des gens vivre dans une telle misère sur des terres aussi fertiles, contrôlées par quelques grands planteurs, a été un choc pour moi. Faute d’autre moyen, j’ai décidé d’écrire un roman pour témoigner de la souffrance de ce peuple bâillonné, qui m’avait accueilli avec tant de générosité.

or-quipapa-1307331-616x0Bref, le projet remonte à 1991, mais la suite a été compliquée. La première mouture était tellement mauvaise que j’ai renoncé à mes ambitions de romancier pour me consacrer à la traduction, qui me permettait de financer une vie assez erratique, ponctuée de dizaines de déménagements. Le manuscrit est ensuite resté introuvable pendant 17 ans, perdu dans le grenier de mes parents. Il a refait surface en 2008. Encouragé par ma sœur, qui l’a lu, je l’ai repris et j’ai tout de suite vu ce ce qu’il fallait changer grâce à mon expérience de traducteur. Je me suis donné un mois pour tout récrire, dans une complète frénésie, et j’ai envoyé le manuscrit par la poste à six ou sept éditeurs. Un seul a répondu mais pas n’importe lequel : Patrick Raynal, qui officiait alors chez Fayard et m’a appelé au bout de dix jours pour me dire qu’il était prêt à le publier. Ma joie a été de courte durée : les subprimes ont tout balayé, Raynal a été viré, le patron de Fayard aussi, la boîte a été rachetée et le projet a été enterré. Mais je savais que je tenais une histoire solide. Je me suis remis à le travailler, cette fois au compte-gouttes, en me concentrant sur le style. Et ça a fini par payer.

Comment se sont passées vos recherches pour écrire L’or de Quipapá ?
Zéro recherche, à part quelques vérifications factuelles sur Internet : j’étais sur place et je me suis contenté de transposer sur le mode imaginaire ce que j’ai vu, entendu et aussi lu dans la presse locale que je dévorais (je n’ai évidemment connu aucune des mésaventures d’Alberico Cruz, mais j’ai aggloméré plusieurs faits divers bien réels). Précisons que la ville de Quipapá existe mais que je n’y suis jamais allé. Je l’ai choisie pour son nom, qui sonnait bien, et parce qu’elle se trouve elle aussi dans la zone sucrière. Ce que je décris, en fait, c’est un mix de deux bleds situés à quelques dizaines de kilomètres de là : un petit, Maraial, que je connais comme ma poche, et un gros, Palmares où j’ai vécu plus d’un an en immersion totale.

Pour vous donner une idée, Palmares est une ville de 60 000 habitants où il y avait à l’époque entre 2 et 3 meurtres par jour en moyenne, soit environ 1000 par an : en trichouillant sur les stats (elles sont un peu faites pour ça, non ?), on pourrait donc dire qu’un homme vivant 60 ans sur place avait 100 pour cent de chances de finir assassiné ! Le nom de Palmares renvoie paradoxalement à un symbole historique puissant au Brésil, celui de la révolte des esclaves commandée par Zumbi au XVIIème siècle. On la surnomme aussi « la cité des poètes », autre paradoxe pour un endroit aussi violent.

Parlez-nous des deux personnages principaux : Alberico Cruz et Kelbian Carvalho.
Ce sont deux personnages que tout oppose, au propre comme au figuré. L’un est du côté du manche, c’est Kelbian Carvalho, fils cadet d’un planteur tout puissant dans son bled : il voit le système fonctionner de l’intérieur et, par sa démesure ou sa folie, joue le rôle d’un miroir déformant mais aussi d’un révélateur. Je me suis en partie inspiré pour l’inventer de certains des anti-héros les plus inquiétants de Jim Thompson. Alberico Cruz, lui, est agent immobilier à Recife : un petit employé de bureau tout ce qu’il y a d’ordinaire, qui pour s’être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment (il assiste à un meurtre pour lequel il est arrêté à tort) est catapulté bien malgré lui dans cet univers rural dont il ignore tout et sur lequel il porte un regard de candide. Totalement isolé, il va devoir se raccrocher aux branches et faire feu de tout bois pour prouver son innocence. Et on s’en doute, les trajectoires de ces deux hommes vont se croiser, non sans produire quelques étincelles.

canne-à-sucreEst-ce que les seigneurs de la canne au Brésil existent ? En lisant votre roman, on est stupéfait par la violence, la corruption et l’esclavage à Recife. Est-ce l’image réelle du Brésil, un Brésil sans espoir ?
Il faut remettre les choses dans leur contexte :  je situe mon histoire en 1987, alors que le Brésil sort à peine de vingt ans de dictature militaire. C’est un monde fermé, presque autarcique. Les généraux ont lancé en 1975 le programme Pro-Alcool, qui visait l’indépendance énergétique : à l’époque, on ne sait pas encore que le pays dispose de gigantesques réserves de pétrole. Entre un tiers et la moitié des voitures particulières roulent à l’alcool de canne, et les plantations ont connu un essor prodigieux en moins de deux décennies. Dans le Pernambouc, où elles existent depuis des siècles, elles finissent d’envahir les meilleures terres, mais le relief vallonné ne permet pas l’utilisation de machines pour la récolte. Aucun problème pour les planteurs, car ils disposent sur place d’une main-d’œuvre abondante et corvéable à merci : les descendants des générations d’esclaves qui ont trimé pendant des siècles dans la région.

Donc oui, les seigneurs de la canne existaient clairement à l’époque que je décris, et de nombreux potentats ruraux – les coroneis – continuent de sévir. Des affaires d’esclavage défraient de temps en temps la chronique : pour n’en citer qu’une, le 4 juillet 2007, 1100 coupeurs de canne en situation de servitude ont été délivrés de leur patron par la police ! C’est simple comme bonjour : on emmène des pauvres bougres très loin de chez eux en leur faisant miroiter n’importe quoi, et on les met à trimer au fin fond d’une campagne ou d’une mine perdue, où ils sont obligés de tout acheter à la boutique du patron, à des prix exorbitants fixés par le patron. Et une fois qu’ils sont bien endettés, à des taux évidemment usuraires définis par le patron, les hommes de main du patron ne les laissent plus repartir.

Mais un Brésil sans espoir ? Ah non, certainement pas. Le pays bouge à toute vitesse, malgré un degré de corruption qui reste spectaculaire et à tous les niveaux. Dans l’intervalle, un président véreux a été mis dehors démocratiquement, un ouvrier métallurgiste (du Pernambouc, justement) a été porté deux fois de suite à la présidence, et une femme lui a succédé en 2010, Dilma Rousseff, qui a fait trois ans de prison sous la dictature pour avoir participé à un mouvement de résistance. Le programme « Faim Zéro » a atténué la misère des plus pauvres, la fameuse classe H (moins de 30 dollars par mois, c’est pas des masses), ceux qui crevaient la dalle par millions. Je ne suis plus retourné depuis douze ou treize ans à Palmares car j’ai de nouveau changé de vie depuis, mais je sais par un ami qui a longtemps travaillé dans une distillerie locale que l’économie de la canne a périclité et que la plupart des planteurs se sont reconvertis dans l’élevage, plus rentable. Le problème est que les propriétaires des terres restent grosso modo les mêmes et ne sont pas décidés à se laisser imposer une réforme agraire. Il y a donc encore du pain sur la planche.

Avez-vous une anecdote a nous raconter sur ce roman ?
Plutôt un petit scoop, tout beau tout chaud, qui me remplit de fierté : L’or de Quipapá vient d’être acheté par un éditeur de polar brésilien, Vertigo, qui publie notamment Pierre Lemaître. Le livre sortira là-bas l’année prochaine ou début 2015. Ça va me faire drôle de lire un texte à moi traduit par un collègue ! Mais surtout, pour moi, le fait que les Brésiliens jugent mon travail convaincant représente la plus belle des reconnaissances. Ce n’était pas gagné d’avance.

F201311041712471750315162Pourquoi le Brésil vous fascine-t-il tant ?
Le Brésil est un pays-monde, qui m’inspire depuis le début un sentiment paradoxal d’exotisme absolu et de profonde familiarité. Sans doute est-ce dû au fait que son peuple accueille à bras ouverts quiconque se donne la peine de parler sa langue, et aussi à une civilisation qui est tout à la fois amérindienne, latine, africaine, yankee, proche-orientale, japonaise… Il y a aussi, bien sûr, ce métissage fascinant, qui est évidemment l’avenir de l’homme, même si le racisme reste ultra-présent. En tout cas, je m’y suis senti chez moi dès le premier jour. C’est aussi le pays de tous les extrêmes, de tous les paradoxes, de tous les contrastes, de tous les possibles. C’est une formidable caisse de résonance de toutes les qualités, de tous les défauts et de tous les sentiments humains. Un concentré de la condition humaine, quoi.

Le concierge est curieux ! Après un si bon roman, êtes-vous en train d’en écrire un nouveau ?
Oui. Je me suis remis au boulot, et j’ai aujourd’hui un synopsis détaillé de près de 20 pages. Encore une histoire brésilienne, focalisée sur le début des années 90. Il ne me manque plus que du temps pour l’écrire, car les traducteurs de métier galèrent de plus en plus, comme la plupart des travailleurs précaires. On n’a pas intérêt à traîner en route si on veut garder la tête hors de l’eau.

Comment vous écrivez ? (Le matin, le soir, dans un bureau….)
J’écris toute la journée, chez moi. De toute façon, il me faut des heures de présence face à l’ordi pour bien rentrer dans une fiction et atteindre une espèce d’état second, y compris quand je traduis. C’est là que, parfois, il se passe des choses.

Vous êtes traducteur de Mo Hayder et de Robert Crais. Racontez-nous cette super expérience, comment se passe une journée de traducteur ?
Oui, j’ai traduit cinq livres de Mo Hayder, à commencer par Tokyo dont je ne suis pas mécontent, et j’accompagne Robert Crais depuis dix ans. Crais est un vrai maître ès écriture : on peut penser ce qu’on veut de ses intrigues, mais sa technique est époustouflante. Son sens aigu de la tension et de l’ellipse m’a beaucoup apporté.

Sinon, une journée de traducteur, vu de l’extérieur c’est chiant à mourir, tout seul le cul sur une chaise devant un ordi, à bricoler des phrases du matin au soir. Un traducteur, c’est quelqu’un qui est présent-absent, une espèce de fantôme. Alors qu’en fait il vit avec les personnages, il change de pays et de peau tous les trois ou quatre mois. Ça ne se voit pas du tout, mais depuis septembre je traque un tueur d’enfants au cœur de l’hiver ukrainien, pendant la collectivisation à marche forcée des années 30, et je vais être parachuté juste après dans la chaleur exténuante du sertão brésilien…

Bref, tout dépend de la qualité du roman qu’on nous confie. Et comme j’en ai traduit plus de 80, j’ai vu de tout !

Qu’est-ce qui vous énerve dans l’actualité nationale ou internationale en ce moment ?
Le discours décliniste sur la France, qui pourrait bien virer à la prophétie autoréalisatrice. Autant j’admire le boulot des vrais journalistes d’investigation, ceux qui prennent le temps de creuser leurs dossiers, autant j’évite soigneusement de me laisser polluer l’esprit par le caquetage incessant de la basse-cour médiatique.

untitledQuels sont vos écrivains préférés ? Que lisez-vous actuellement ?
En ce moment je me régale avec un livre fabuleux : Aucune bête aussi féroce d’Edward Bunker – en anglais, car j’ai du mal avec la VF. Il faut dire qu’un traducteur qui lit une trad a du mal à s’empêcher d’essayer de reconstituer le texte original dans sa tête et de se demander ce que lui-même aurait écrit à la place, et il n’y a rien de tel pour sortir de l’histoire.

Quant à mes écrivains préférés, il y en a un paquet, et ça part dans tous les sens. Pêle-mêle : Flaubert, Rousseau, Pascal, Jim Thompson, Céline, Dostoïevski, Steinbeck, Jean-Pierre Martinet, Pete Dexter, Nicolas Bouvier, Jean-Yves Cendrey, Michel Leiris, Jack London, Annie Ernaux, Houellebecq, Vonnegut, Coetzee, Ballard, Philip K. Dick, Emmanuel Carrère, Orwell, James Ellroy, Bunker, Cormac McCarthy, Sylvia Plath, Alberto Mussa, Edney Silvestre, Pascal Quignard, Pierre Michon, Abdel Hafed Benotman… Tous ceux-là m’ont mis de sacrées claques, et je n’ai sûrement pas fini d’en prendre.

Quelles sont vos  passions dans la vie ?
Ma petite famille nantaise : voir grandir mes deux filles est un bonheur perpétuel, d’autant que travailler à la maison me permet d’être aux premières loges et que ma compagne Sylvie R. Robert, qui est une photographe géniale, fait d’elles des images incroyablement poétiques. Sinon les livres, bien sûr, et le Brésil, qui restera toujours le pays de mon cœur.

Quelles sont vos musiques et chansons préférées ?
Ça dépend vraiment des périodes. J’ai adoré les Doors, Zappa, Fela, le reggae, la musique brésilienne, en particulier de Bahia et du Pernambouc, mais j’aime aussi le blues, la soul, la musique du Mali. Je revisite périodiquement chacun de ces territoires. Ces temps-ci j’écoute beaucoup de dub, c’est cool pour travailler… ah, et Stromae !

Parlez-nous de L’Écailler. Comment avez-vous rencontré cette maison d’édition ?
J’ai découvert L’écailler grâce à un libraire fantastique, Joël Gastellier, de la défunte Étoile Polar nantaise. Après ma mésaventure avec Fayard, je lui ai fait lire mon manuscrit retravaillé début 2012, et c’est lui qui m’a conseillé L’écailler : une maison marseillaise de grande qualité, spécialisée dans le polar et le rock et co-dirigée par trois éditeurs passionnés, qui venait de renaître de ses cendres. En allant sur leur site, j’ai découvert que Patrick Raynal s’apprêtait à publier un roman chez eux, je l’ai recontacté après trois ans de silence, et il leur a transmis mon manuscrit.

J’ai adoré travailler avec eux, parce qu’ils ont respecté mon texte tout en le préparant avec une précision d’orfèvres sous la houlette de l’excellente Delphine Bole. Et puis c’est une maison à taille humaine, où l’auteur n’est pas traité comme un numéro.

Quel sera votre mot de fin ?
Juste un grand merci à vous de m’avoir offert cette occasion de parler aussi longuement de mon travail, bravo pour votre beau site !