Samuel Sutra :: Kind of Black

ob_3f1672_1048205-681933875157163-380954725-oGros gros coup de cœur pour ce roman que j’ai failli rater ! Vous aimez l’ambiance jazz et l’atmosphère des accords de piano dans un vieux club de Paris ? Alors Kind of Black de Samuel Sutra (Terriciaé Édition) est pour vous.

Quelle claque ! Une écriture talentueuse qui sait vous rouler dans la farine avec virtuosité. Pour moi, allez je me lance, c’est le meilleur roman que j’ai lu cette année, et je suis très fier que ça soit un roman français. Ne passez pas à côté de ce petit bijou !

Voici un résumé de Kind of Black :
Sarah Davis, chanteuse internationalement connue, est assassinée dans les sous-sols du Night Tavern, temple du jazz de la rue Saint-Benoît. Le pianiste virtuose avec lequel devait se produire la diva rencontre alors le plus inattendu mais le plus fervent de ses admirateurs : le flic chargé de l’enquête. Entre ce que l’un sait et ce que l’autre cherche à savoir, ce récit leur rappellera que si le jazz est une musique improvisée, certaines fins sont parfois écrites à l’avance.

La semaine prochaine, nous partirons du côté du Brésil. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires pour cette semaine.

 

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire du polar ?
Un père flic, une mère institutrice, j’ai grandi dans une banlieue nord de Paris, à Pierrefitte dans le 93. Je garde un souvenir d’une enfance heureuse. Mes parents m’ont apporté énormément de choses, je rêve d’avoir leur culture un jour. Je suis quelqu’un de nostalgique par nature. Je suis attaché à mes racines, à ma famille, à ce qui a fait mon enfance dont je trouve des traces dans chaque chose que je fais aujourd’hui.
L’écriture a toujours été importante pour moi. En revanche, il n’y a que depuis quelques années que j’ai acquis la maturité nécessaire pour finir les textes que je commence. Quant au polar, je dirais que c’est par pudeur. On n’écrit pas sur soi quand on écrit un polar. Les codes en sont ainsi faits, sa structure a une telle exigence que l’on peut écrire un polar sans parler de soi. Même si, évidemment, derrière nos héros se cache une petite partie de nous-mêmes.

ob_2f185685dea166709cecde78b62d7caf_couv-face-kind-of-blackComment vous est venue l’idée d’écrire Kind of Black ?
Tout naturellement. On n’écrit bien que sur les choses que l’on connaît. Et je connais bien le jazz. Attention, je n’ai pas dit que j’étais un bon musicien de jazz. Il y a un gouffre que je n’ai pas pu franchir, faute de talent. Mais j’ai approché ce monde de près, du fait d’être pianiste et d’avoir baigné dans le jazz depuis mon enfance. Et le décor qu’offre le jazz, son monde de la nuit et les gens qui le peuplent, tout cela m’a paru se prêter naturellement à une intrigue de polar.

Parlez-nous du personnage de Jacques, personnage très attachant.
Jacques est le pendant de l’autre personnage, Stan. Jacques est l’homme que je suis peut-être devenu, opposé à Stan qui campe l’homme que j’aurais peut-être aimé devenir. Il y a le musicien déçu, vivant d’autre chose que de sa passion mais qui reste attaché à cette musique. Et Stan, celui qui ne vit que de cette musique, et de rien d’autre. J’ai voulu faire de Jacques un flic loin des clichés. Un flic humain, qui doute, qui craint et qui, lorsqu’il résout une enquête, regrette que les choses ne soient pas faites autrement.

Il y a du Agatha Christie dans votre roman, un meurtre et un enquêteur et un suspense jusqu’à la dernière page.
J’aime cette approche du polar. Simple, dépouillée, dans un style whodunnit qui n’a pas à rougir au vu des immenses pointures qui y ont sévi. Je ne dois pas être quelqu’un de suffisamment intelligent pour parvenir à élaborer des scénarios dans lesquels le but est de perdre le lecteur dans les arcanes d’une trame à plusieurs niveaux. J’attache trop d’importance aux décors, aux ambiances, à l’humanité de mes personnages pour pouvoir laisser de la place, en plus, à une approche de l’intrigue trop sophistiquée. Je préfère tenter de promener mes lecteurs dans un style qui aura su les captiver et leur faire vivre les mêmes sensations que mes personnages que de parvenir à les surprendre par un dénouement spectaculaire. La lecture, c’est comme la musique. Certaines oreilles aiment être surprises, d’autres préfèrent se laisser porter par une mélodie. Je suis plutôt un mélodiste.

Le polar et le jazz vont super bien ensemble, avez-vous une anecdote à nous raconter sur votre roman ?
Je dois être parvenu à bien dépeindre l’ambiance autant que les lieux dans lesquels naviguent mes personnages, car, au vu du drame qui s’y produit, j’ai évidemment donné un faux nom au club de jazz où l’intrigue débute. Je l’ai appelé le Night Tavern. Mais plusieurs musiciens de jazz, tels Serge Forté ou Bob Garcia, m’ont dit « Eh, ton club, ce serait pas le Montana par hasard ? ». Il y a vingt ans de cela, je fréquentais le Montana, où tout se passait au sous-sol. Aujourd’hui, c’est devenu un club branché de Paris, où les piscines (champagne sur glace) ont remplacé le whisky et où la musique de clubbers a remplacé le jazz. Et pour l’anecdote, si certains lecteurs se demandent quel endroit j’avais en tête en écrivant la scène se passant au Baron Rouge, il s’agit du Petit Journal Montparnasse. Mais les habitués auront reconnu.

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Quel artiste de jazz me conseilleriez-vous d’écouter, quel album ?
Dans ce livre, tout s’articule autour d’un morceau : If you wait too long. J’imagine ce morceau comme une mélodie écrite, mais s’il est un disque qui, chez moi, provoquerait la même émotion que celle à laquelle je fais céder mes deux héros, ce serait le Köln Concert, de Keith Jarrett. Ou peut-être, histoire de sortir un peu de cette référence habituelle, de la version lente au piano solo de My favorite things, par Brad Mehldau. Il y en aurait mille autres mais la playlist qui accompagnerait la lecture de ce livre passerait nécessairement par ces deux pianistes.

Parlez-nous de vos autres romans et présentez-nous Tonton.
Tonton, c’est mon autre facette d’écriture. J’aime l’écriture désinvolte, drôle. Il est difficile de faire rire à l’écrit et c’est ce que je tente de faire avec ce personnage. C’est un anti-héros. Le gangster raté, entouré de bras cassés, qui se lance dans des coups fumants avec des chances de réussite proches du zéro. J’aime cette approche décalée d’écriture. Tâcher d’écrire le plus sérieusement du monde des choses loufoques. Tenter de dépeindre du déjanté en étant attentif à l’écrire bien. Et écrire sur un truand, même raté, plutôt que sur un flic de la même trempe offre une liberté dans les scénarios et les situations qui est un régal. Il y a une seule manière pour un flic d’attraper un truand, il y’en a mille pour un truand d’échapper à un flic. Et c’est la que la fête commence pour moi lorsque j’écris.

couverture_tonton_1Comment peut-on passer de l’écriture d’un polar rigolo à celle d’un polar sombre ?
Mais je ne passe pas de l’un à l’autre. J’écris presque toujours simultanément dans les deux styles. J’ai besoin de passer d’un texte à l’autre. Tonton m’aère l’esprit lorsque je travaille sur un texte plus noir. Alors que j’écrivais Kind of Black, un livre qui dépeint le jazz dans ce qu’il peut avoir de plus noir, j’écrivais en même temps Akhanguetnö et sa bande, le book dans lequel Tonton s’aperçoit qu’on lui a fauché le sarcophage d’un pharaon qui était enterré dans son parc. Je sais, ça surprend. Mais être sérieux tout le temps est aussi délétère que de chercher à déconner tout le temps. Tes lecteurs connaissent forcément Frédéric Dard. Il a souvent fait ce grand écart. Je pense que c’est une question de survie pour beaucoup d’auteurs, de passer d’un genre à l’autre.

Le Concierge est curieux, pouvez-vous nous parler de votre prochain roman ?
Comme je viens de le confier, naturellement, j’en ai deux sur le feu. L’un sérieux, l’autre pas du tout. Un roman noir prenant pour décor Haïti juste après le tremblement de terre et une enquête menée depuis Paris, et le Tonton suivant. Je ne sais quel titre je donnerai au premier s’il sort un jour. En en-tête du manuscrit, il s’appelle Black, référence faite au héros Haïtien et à l’ambiance du bouquin. Mais après Kind of Black, il faudrait que je trouve plus original. On verra le moment venu. Quant au Tonton, Le bazar et la nécessité me semble lui aller comme un gant au vu de l’histoire et de ce que Tonton y apprend.

Si vous deviez vous mettre à la place d’un lecteur, Qu’est-ce que vous aimeriez trouver dans un polar ?
Un style, une qualité d’écriture qui la rend naturelle et fait que l’on rentre dans le bouquin et qu’on ne peut le lâcher sans même s’en apercevoir. Je ne cherche pas du glauque, du sang par litres entiers ou bien des passages où l’on se fait dessus tant les scènes sont volontairement violentes et décrites sans aucune retenue. J’aime l’élégance, j’espère un jour être jugé sur la mienne lorsque je serai parvenu à faire mûrir mon style comme je le veux, si j’y parviens.

Quels sont vos auteurs préférés ? Et que lisez-vous actuellement ?
J’ai une admiration infinie pour Frédéric Dard et une affection vive et humble pour Patrice Dard, qui a si élégamment continué l’oeuvre. Cette manière qu’ils ont, par amour pour la langue française, de lui faire faire des petits dès qu’une occasion se présente m’apparait comme fabuleuse. Je suis aussi un amoureux de Mauriac et Flaubert, pour des raisons différentes. Mais à la question « Que lis-tu en ce moment », si je dois être précis d’un point de vue du moment, je devrai honteusement te répondre « Moi ». Je termine un manuscrit et c’est une période où tomber sur le bouquin fabuleux d’un confrère peut se révéler dramatiquement décourageant. Alors, je me préserve et me concentre sur mon petit texte. Mais j’ai une longue liste de lecture qui m’attend après.

dscn3582Comment écrivez-vous ? (le matin, le soir, dans un bureau…)
N’importe quand, n’importe où, mais quand je sais que c’est le bon moment. Je me connais. Je sais quand c’est le moment. Je n’ai pas la hantise de la page blanche. Si je m’assieds à mon bureau et que rien ne vient, c’est que je me suis gouré d’heure. Alors je laisse tomber, je n’insiste pas, je me pardonne et pars vivre ma vie normale, en attendant de revenir m’asseoir. Peut-être qu’un jour ne me m’assiérai plus du tout pour écrire. J’en serai déçu, profondément. Mais je préfèrerai alors arrêter le massacre plutôt que d’écrire n’importe quoi et, en plus, de l’écrire mal.

Je  vous laisse une tribune libre pour me parler de quelque chose qui vous tient à cœur ou un coup de gueule.
La musique peut-être ? Pas un coup de gueule, j’ai pas la prétention d’avoir des coups de gueule qui méritent d’être entendus. Mais une remarque, un amusement. Le monde de la musique est peuplé de vrais génies. De mecs capables, avec un instrument, de prouesses vraiment étonnantes. Je te parlais de Keith Jarrett qui est, pour moi, l’un des plus grands, si ce n’est LE plus grand pianiste de toute l’histoire de cet instrument. On a des virtuoses, même en France. Lockwood, Petrucciani, Lagrenne. Leurs compositions sont de véritables bijoux, d’un point de vue harmonique, mélodique, technique. Bon, mais quand j’ai dit ça, je m’aperçois que le groupe qui a vendu le plus de disques l’été dernier, c’est Daft Punk. C’est cool, j’aime écouter ça en bagnole. Mais juste en cadeau, je vais vous filer la partoche de Get Lucky, attention, accrochez-vous aux branches : Bm-D-F#m-E (x60). Voilà. Ça décoiffe, hein ? Le tube planétaire de l’été, c’est quatre accords en boucle. Alors, je ne critique pas. Je me fais juste parfois la réflexion : est-ce que ça se vend bien parce que c’est génial, ou est-ce que c’est parce que c’est génialement bien vendu qu’on en arrive à trouver ça bon ? La musique, quand on l’aime, faut aussi parfois aller chercher autre chose que ce qui est devant, en tête de gondole. Il y a des merveilles à découvrir, pour peu que l’on décide de s’y promener un peu.

Samuel-Sutra-Le-polar-c-est-presque-matheux_referenceQuels sont vos films préférés et pourquoi ?
Allez, un petit suicide éditorial en direct ? L’art et essai, j’y comprends rien. Les « grands films » d’auteurs, avec toute la réflexion sur le genre humain qui en découle, je ne dois pas avoir assez de neurones de branchés pour le comprendre. Passe moi du Lautner en boucle, du Père-Noël est une ordure tant que tu veux et t’auras un vrai môme devant son écran. Voilà un peu mon gros défaut : je vais faire suer mon entourage, à dire « mais n’écoute pas cette musique, c’est de la merde faite à la presse hydraulique ! » mais à côté de ça, le premier nanard qui passe à la lucarne, je scotche dessus et ne le lâche qu’au générique de fin. Un vrai môme, je te dis. C’est ridicule. Je suis ridicule. Mais j’assume.

Quel sera votre mot de fin ?
Octave. Je finis mon suicide éditorial ? Alors, OK, je te dis pourquoi. Ça fait plus de trente ans que je fais de la musique, du piano, du violon. J’ai même donné des cours. Je viens de sortir un bouquin sur le jazz. Et ben, octave, chaque fois que je l’écris, faut que je vérifie parce que je n’ai JAMAIS été foutu de me rappeler si ce mot est féminin ou masculin. Un octave… Une octave…? Pfff, et merde ! C’est jamais rentré et ça ne rentrera jamais…