Antonio Lozano :: Harraga

0_tn10_1308919161Voici un roman qui plonge dans l’actualité brûlante de l’espace méditerranéen. Car en effet, la lunette braquée sur le trajet Tanger-Algésiras, fonctionne comme un sondage valable pour toute la côte africaine jusqu’en Égypte.

C’est « le » roman de l’immigration clandestine. « Harraga » en arabe était jadis attribué aux fraudeurs passant les frontières ; puis il désigna les émigrés qui brûlaient leurs papiers (harraga = ceux qui brûlent) ; enfin c’est devenu le terme général pour tous les émigrés clandestins.

Il y a des romans qui vous restent longtemps en mémoire, où les personnages arrivent à vous marquer. C’est le cas avec Antonio Lozano pour son roman  Harraga chez Latinoir Éditions. Quand un roman réussit à vous émouvoir à ce point, c’est qu’il est réussi.

L’auteur arrive à nous décrire ses souffrances, la corruption, le trafic d’êtres humains. Je suis étonné qu’en France cet auteur n’ait pas plus de fans. Car c’est une vraie belle découverte que je vous conseille. Parlez-en autour de vous, car vous pourriez avoir des regrets de ne pas l’avoir lu.

Voici un résumé de ce roman :
Khaled, un jeune Marocain de Tanger a l’occasion de partir rejoindre son pote Hamid dont tout le quartier pense qu’il fait des études de médecine en Espagne, alors qu’il fait dans le trafic de shit, mais également dans la logistique des passages de clandestins. Khaled va intégrer l’organisation. D’abord comme passeur d’huile de cannabis, il va prendre du grade…

Ce roman a reçu le prix du Polar marseillais 2008

La semaine prochaine, nous partirons dans une boite de jazz faire la connaissance d’un pianiste, je vous souhaite de très bonnes lectures noires à tous.

 

M. Lozano, pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à l’écriture de romans ?
J’ai passé mon enfance à Tanger, ville où je suis né et où j’ai vécu jusqu’au début de mes études universitaires. J’allais à l’école française, dans un entourage cosmopolite. Dès l’âge de huit ou neuf ans, j’écrivais des petits poèmes, des histoires courtes. Je rêvais d’être écrivain. Néanmoins, j’ai cessé d’écrire avec le temps, sans jamais laisser d’espérer un jour de commencer mon premier roman. Finalement le moment est venu, passée la quarantaine, avec l’écriture de Harraga, mon premier titre.

9782918112037Vous habitez à Agüimes, aux îles Canaries, près des côtes Marocaines. Pouvez-vous nous parler de votre quotidien et nous donner envie de connaitre les Canaries ?
Agüimes est un très beau village au sud-est de l’île de Grande Canarie. Il est en même temps proche et loin de la zone de tourisme massif : assez loin pour ne pas souffrir de cette invasion de millions de personnes par an, assez près pour jouir de ses belles plages. Les Canaries sont des îles fantastiques, toutes d’origine volcanique mais bien différentes les unes des autres. Notre climat attire en hiver des millions d’européens qui fuient le froid du nord et viennent se baigner dans l’océan en plein décembre.

À Agüimes, je suis professeur de français dans un lycée, ou je m’occupe aussi des activités culturelles et extra-scolaires. Mais j’ai aussi d’autres occupations : il y a l’écriture, bien sûr, mais aussi l’organisation de festivals que j’ai mis en place quand j’étais ici conseiller municipal pour la culture et le développement local, et avec lesquels je collabore toujours. La famille me prend aussi du temps, avec deux enfants de 11 et 14 ans !

Comment ce sont passées vos recherches pour écrire Harraga ?
J’ai d’un côté eu recours à mon expérience personnelle : je suis né au Maroc et j’y ai vécu pendant 26 ans. Ça me permet donc d’avoir une connaissance directe de la société marocaine et des problèmes qui font que des jeunes comme Khaled veuillent quitter le pays, mais une connaissance aussi des villes, des paysages urbains et humains… D’autre part, le problème de l’immigration m’a toujours inquiété et intéressé et j’ai beaucoup lu à ce sujet dans la presse ou dans des essais. Ce matériel m’a été suffisant pour aborder l’écriture de Harraga.

Dans votre roman, Khaled est un personnage très poignant, pouvez-vous nous en parler ?
Khaled est un jeune qui travaille comme serveur dans le Café de Paris, à Tanger. Il habite la Médina, quartier pauvre de la vieille ville, dans la misère et entouré d’une famille qui s’entasse dans une petite demeure. Il a des projets et rêve de les accomplir. Mais son maigre salaire ne lui permet pas de les réaliser et il commence à songer à partir de son pays, à gagner l’Europe. Il y parvient par une voie bien différente à celles des autres et s’engouffre dans un monde où le trafic d’êtres humains cohabite avec les intérêts économiques et politiques des deux rives. Ce roman est l’histoire de son voyage intérieur entre ses rêves et la réalité qu’il retrouve en Europe.

Vous nous montrez un Maroc  et une Espagne très noirs, corruptions, drogues, pauvreté, c’est très dur comme vision.
C’est surtout une vision de ce qui ce passe dans le domaine de l’émigration clandestine dans les deux pays. Ce que je veux surtout souligner est que le problème ne procède pas uniquement du Maroc, s’il n’y avait pas ici aussi des mafias prêtres à opérer et de nombreux intérêts économiques et politiques, la situation serait très différente. Et oui, la corruption est bien ancrée entre les différents pouvoirs des deux rives.

Strait_of_Gibraltar_5.53940W_35.97279NEn tournant les pages de votre roman, on sent les effluves des rues de Tanger. Parlez-nous de votre  Tanger à vous.
Tanger est une ville qui nous a beaucoup offert à ceux qui y vivions. Nous avons vécu dans un monde cosmopolite où se côtoyaient sans problèmes musulmans, juifs et chrétiens. Son histoire millénaire a laissé des traces physiques et spirituelles qui forment partie de son présent. C’est une très belle ville, pleine d’odeurs, de couleurs et d’histoires à raconter.

Le Concierge est curieux !! Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman ?
Mon prochain roman sera aussi un polar. Il abordera un sujet scabreux, une des grandes tragédies de l’humanité, une de ces tragédies dont on parle peu mais qui font bouger des grandes quantités d’argent et des grandes souffrances pour bien de gens nés dans la pauvreté : le trafic d’organes humains qui voyagent des corps de la misère vers ceux de l’abondance.

Comment écrivez-vous ? (le soir, le matin, dans un bureau…)
Quand je commence à écrire un roman, je m’impose une discipline : une heure par jours minimum, et cela tous les jours du début à la fin. J’ai bien d’autres occupations et je ne peux pas choisir cette heure là : ça sera sept heures du matin ou onze heure du soir, selon la journée… Et j’écris toujours chez moi, à la même place, une chambre ou ma femme et moi avons installé nos tables de travail.

Quel sont vos auteurs préférés ? Quel roman lisez-vous actuellement ?
C’est difficile de dégager deux ou trois noms de la légion d’auteurs qui m’on tant ému et enseigné. Mais je soulignerai les noms de Graham Greene et de l’espagnol Gonzalo Torrente Ballester. Entre les classiques, Cervantes et Hugo sont mes grands auteurs particuliers, et je garde comme un trésor, dans la lecture de polars, l’œuvre de Jean Claude Izzo. J’ai beaucoup lu ces dernières années la littérature africaine, où nous rencontrons des romans magnifiques. Entre tous les grands, et ils sont beaucoup, je conserve les noms de Amadou Kourouma et de Boubacar Boris Diop. Justement, je lis actuellement un roman classique de la littérature sénégalaise : Excellence, vos épouses ! de Cheik Aliou Ndao. Très recommandable…

20107_I_Antonio LozanoQuel souvenir gardez-vous du Festival Polar du Sud à Toulouse ?
Ça a été une expérience merveilleuse. Il s’agit d’un festival où l’on se sent immédiatement en famille, avec un niveau de participation populaire extraordinaire. Un festival où tout ce que font les organisateurs a un sens, avec une grande équipe qui croit absolument en la valeur de ce qu’elle fait. Une rencontre de la culture et de l’amitié et, pour moi, une belle leçon.

J’ai lu que votre roman avait reçu des éloges de l´écrivain espagnol Manuel Vázquez Montalbán… Ça a dû vous faire plaisir, racontez-nous.
Bien sûr ! Harraga était mon premier roman, et j’avais déjà eu bien de chance de le voir publié très vite. Vázquez Montalbán l’a présenté à Barcelone et a dit de très belles choses sur le livre. J’étais vraiment ému…

Pouvez-vous nous parler des festivals de théâtre et de conteurs que vous organisez ?
Le festival de théâtre s’appelle Festival del Sur-Encuentro Teatral Tres continentes, et il a fait cette année sa XXVI édition. C’est le plus ancien entre les festivals de théâtre aux Canaries. Il s’agit de créer un espace pour la rencontre et le dialogue entre le théâtre – et la culture en général – des trois continents liés à notre archipel : l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. C’est – tout comme le festival Polars du sud – un lieu d’échange, de partage, de culture, de réflexion et d’amitié. Il en est de même pour le festival de conteurs – Festival de narración oral Cuenta con Agüimes – qui assume aussi la revendication de la parole comme élément essentiel de la communication humaine.

Quelle est pour vous la différence entre le polar espagnol et français ?
Je pense que le polar en France et en Espagne suivent un chemin parallèle, une voie où la dissection critique de la société prend une importance de premier ordre. C’est après la mort de Franco, vers la moitié des années 70 et de la main d’auteurs comme Vázquez Montalbán, que le polar entame en Espagne ce chemin, qui depuis n’a fait que se peupler de nouvelles voix. Bien sûr, il y a après ça les différences entre les réalités de chaque pays et les propositions littéraires et esthétiques de chaque pays…

Quelles sont vos musiques préférées ?
Mes goûts musicaux ont toujours été variés, et je n’ai fait d’autre distinction qu’entre ce que j’ai considéré bonne et mauvaise musique. Pop, rock, jazz, classique, j’ai toujours aimé les unes et les autres, mais en ce moment je dois dire que c’est la musique classique qui occupe la plus grande partie du temps que je peux lui dédier.

Quel sera votre mot de fin ?
Je dirai que je suis très heureux de voir publiés ces deux derniers romans en français, après Harraga : Là, où les fleuves vont mourir et L’affaire Sankara. Le français est ma deuxième langue, et elle a été pendant mon enfance la première, puisque j’ai fait depuis la maternelle jusqu’à la troisième mes études dans une école française à Tanger. Il m’est donc une langue très chère et lire mes romans en français me produit un plaisir très spécial.