Dorothée Lizion :: Précieux Cadavres

740731_4191391867747_9068232_oJeune auteur française de grand talent, amoureuse de la ville de Caen, je vous présente Dorothée Lizion et son roman Précieux Cadavres sorti chez Ysec Éditions.

Si vous aimez la Renaissance, alors vous serez gâté par ce roman qui est superbement construit, où l’on voit tout le travail de recherches et qui se lit d’un trait tellement l’auteur nous capte. Les personnages sont super attachants, tels que le louvetier ou Carmela. Non, je le répète haut et fort, ne passez pas à côté de ce sublime roman historique qui fut finaliste du Balai de la découverte 2013.

Et je suis sûr qu’on entendra encore parler de cet auteur dans les années à venir.

Voici un résumé de ce roman :
La ville de Caen, celle que François Ier aime appeler la «?Venise normande?», est en train de perdre ses plus illustres concitoyens. Ils sont retrouvés massacrés, griffés, déchiquetés, dans les fossés de la ville, comme de vulgaires déchets de boucherie. Un loup hors du commun est incriminé, faute de mieux.
Le destin des bourgeois de Caen est remis entre les mains d’un louvetier pragmatique, réfléchi, et celles d’une jeune fille à l’imagination fertile, témoin de faits improbables. Le seul élément qui leur échappera jusqu’à la dernière page est le réel mobile du meurtrier. Et peut-être même le meurtrier lui-même…

La semaine prochaine, nous partirons entre Tanger et les iles des Canaries. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires à vous tous et à la semaine prochaine.

1452190_10200881932195251_1317759834_nParlez-nous de votre enfance et comment vous êtes venu à écrire des romans ?
J’ai grandi en Normandie près de Bagnole de l’Orne et sa magnifique forêt d’Andaines. J’étais un vrai garçon manqué. Je ne pensais qu’à jouer, toujours avec plus de copains que de copines, à imaginer toutes sortes d’aventures, à construire des cabanes, grimper sur les toits, visiter le cimetière tard le soir pour le frisson… À l’adolescence, je me suis prise de passion pour le cinéma, je m’amusais à réaliser et filmer des courts-métrages avec la grosse caméra de mon père. J’aimais inventer des histoires. J’ai même écrit une BD mais j’avais encore des progrès à faire en dessin. Avec ma sœur on passait beaucoup de temps à visionner les cassettes VHS de films que mon père cinéphile collectionnait, en majorité des thrillers et films d’horreur. Ce genre un peu gore m’attirait particulièrement, j’ai dévoré la collection Spectres de thrillers pour ados, et me suis lancée dans la sculpture pour tenter de reproduire des effets spéciaux comme un bras coupé en plâtre ou une langue arrachée, bon euh… vous vouliez savoir, hein ? Et curieusement, après l’adolescence, et sous l’influence d’une maman soucieuse de mon avenir, cet art plastique sur le corps humain m’a orientée vers la médecine. Je voulais apprendre l’anatomie. Je me suis consacrée à mes études qui ont pris une bonne partie de mon temps. Puis je me suis installée, investie dans mon travail, j’ai fondé une famille et, et… longtemps après je suis revenue à mes sources. A force de lire des polars et thrillers, j’ai voulu essayer. Construire la trame d’une histoire, monter une intrigue, créer des personnages et les faire vivre… Tout cela me démangeait depuis longtemps. Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai passé le pas, le déclic de la quarantaine peut-être.

Comment se sont passées les recherches niveau écriture pour votre roman Précieux Cadavres et pourquoi avoir choisi Caen ?
Caen, parce que j’aime cette ville et que j’y vis. Aussi, le fait d’être sur place m’a facilité les choses. Entre mon travail et mes enfants, je devais trouver le temps de m’échapper pour m’enfermer des heures au rayon Archives de Caen, pour traîner dans les rues, visiter les monuments du XVIe, recréer le plan de la ville, etc. Les recherches furent vraiment prenantes, j’ai appris énormément, sur la Renaissance, les louvetiers, François 1er, les arbalètes, l’imprimerie, l’art chirurgical de l’époque… D’ailleurs j’ai dû passer autant de temps à me documenter qu’à écrire le roman.

Parlez-nous de deux personnages qui m’ont beaucoup marqué et que j’ai trouvé super attachant : Aurèle le Louvetier du Roi et la jeune servante.
J’ai voulu leur donner une réelle identité avec leur propre passé. Je les adore tout autant bien que tout les oppose. Aurèle de Pontalez est un louvetier, fils d’armurier, sans éducation mais qui a su apprendre sur le terrain. Louvetier du roi, il côtoie les nobles mais tend à garder ses distances. Il se retrouve à Caen pour enquêter sur les meurtres des bourgeois. Je tenais à ce que mon personnage ne se base que sur ses acquis et les faits. Ses solides observations lui donnent une belle assurance. Il peut penser librement, sans se laisser influencer par les rumeurs et l’Église, ni d’ailleurs par les charmes de jolies damoiselles. Puis il y a Carméla, son inverse. Elle est très jeune, rêve d’intégrer la noblesse, et s’en donne les moyens en commençant par apprendre à lire. De simple paysanne, elle passe servante en la demeure d’un grand philosophe de la ville. Elle est intelligente mais trop émotive et finit par suivre son instinct et croire à l’insensé.

En prenant deux personnages opposés, je souhaitais entrainer le lecteur sur deux pistes bien distinctes et les égarer dans leur jugement. Est-ce le louvetier qui voit juste ou Carméla qui présage bien ?

precieux-cadavres-3252023Je me suis régalé avec tous ces détails en 1520, niveau anatomie  et une pointe de fantastique, ça m’a fait penser à  Karen Maitland. Comment vous est venue cette passion pour le moyen âge ?
Je ne connais pas les écrits de Karen Maitland, mais je vois (vive internet) que le Moyen âge est son antipode. Ce n’est pas mon cas. J’ai choisi cette époque, qui en fait n’est plus le Moyen âge mais la Renaissance, pour servir mon histoire. Je souhaitais jouer avec les lacunes médicales, la méconnaissance de certaines maladies, les superstitions, la diffusion du savoir grâce à l’imprimerie, la lutte entre la science et l’Église, les nouveaux pionniers de l’anatomie qui devaient voler des cadavres et se cacher pour apprendre. Je pense à Ambroise Paré, un barbier qui est devenu chirurgien du roi, et à Vésale qui est allé jusqu’à disséquer son propre fils handicapé. La Renaissance est aussi marquée par François 1er. Son goût pour l’art et la science ne pouvait pas le laisser indifférent face à ces meurtres perpétrés à Caen qui touchent les bourgeois les plus inestimables. Caen qui, par surcroit, était renommée à l’époque pour abriter de grands hommes, et que le roi aimait surnommer « La Venise normande ». Donc je dirais que ma passion est davantage liée à l’art médico-chirurgical du XVIe siècle que le XVIe siècle lui-même.

Avez-vous une anecdote sur votre roman Précieux  Cadavres à partager avec nous ?
Sur un salon du livre, un lecteur s’approche de moi avec mon livre dans la main. Très cordial, il commence à me parler de douleurs dans la jambe qu’il ressent depuis quelques jours et pense que c’est un problème circulatoire, puis il se met à me décrire en détail ses symptômes. Comme vous le savez, je suis étiopathe, mais j’étais à mille lieues de mon cabinet. J’ai cru aussitôt à une blague. Je souriais, attendant la chute, tout en cherchant une personne de ma connaissance qui se cacherait non loin. Puis il s’est arrêté brusquement et m’a dit d’un ton irrité « ça vous fait rire ? ». Là j’ai compris que ce n’était pas une blague. En fait, il avait pris mon livre sur mon étal et n’avait lu que l’annotation concernant l’auteur « Professeur en neurologie vasculaire ». Il a cru que mon bouquin était purement professionnel et non un roman. Au bout du compte, il était aussi gêné que moi.

Je ne connaissais pas Ysec Edition, pouvez-vous nous en parler et aussi nous parler de la jolie couverture que je trouve magnifique.
Ysec est une maison d’édition spécialisée dans l’histoire en Normandie. Voyant qu’ils sortaient une nouvelle collection de polars historiques, j’ai tenté ma chance avec eux, et je ne le regrette pas. Ils font de très beaux livres et sont de vrais passionnés d’histoire. Les correcteurs sont très pointilleux quand il s’agit de détails historiques, de vrais chasseurs d’anachronismes. C’est plutôt rassurant et en parfait accord avec mon côté perfectionniste.

Pour la couverture, je suis très flattée qu’elle vous plaise car c’est moi qui l’ai choisie (bouffée de fierté). C’est une peinture de Théodore Géricault intitulée « Pieds et mains ». J’ai littéralement craqué dessus. Géricault était l’un des rares artistes à peindre des cadavres, des « natures mortes » qui prennent ici tout leur sens. Je trouve qu’elle reflète bien l’atmosphère du roman.

Le Concierge est curieux !! Quel sera votre prochain projet littéraire ?
Un deuxième roman est déjà terminé, c’est un polar contemporain basé sur des faits réels dans le domaine de la génétique… Je cherche le bon éditeur pour ce nouveau genre. Pour l’heure j’écris la suite de Précieux Cadavres. Impossible de me séparer de mes personnages et de cette époque.

Caen_Hôtel_de_VilleVous êtes  docteur en étiopathie… C’est quoi exactement ?
L’étiopathie c’est d’abord une approche logique, systémique et scientifique de la pathologie. C’est une analyse précise des paramètres de la lésion en présence, grâce à un diagnostic global qui inclut l’anamnèse, la palpation et les examens (radio, IRM, scanner…). Une fois la cause déterminée et jugée réversible, nous la traitons par des techniques manuelles appropriées, sans médicaments ni instruments chirurgicaux. Pour vous donner quelques exemples, nous agissons sur les otites chroniques, les lombalgies, sciatiques, troubles digestifs, vertiges, tendinites…

Je comprends mieux maintenant certaines scènes du roman : intervenante lors de formations professionnelles en dissection et victimologie. Parlez-nous de ça.
Un temps, j’ai eu la chance de pouvoir fréquenter l’institut anatomique de Tour où j’ai pratiqué quelques dissections ainsi qu’aux Saints-Pères à Paris.  A la fin de mes études j’ai pu encadrer des étudiants et profiter encore des bonnes odeurs de putréfaction. La dissection c’est le meilleur moyen d’apprendre l’anatomie à mon sens. On ne peut pas oublier ces images. Et, bien que je n’aie pas disséqué depuis plusieurs années, les odeurs restent en mémoire ainsi que les textures et couleurs singulières de la chair morte. J’étais donc bien inspiré pour ces fameuses scènes d’autopsie dans le roman.

En revanche, la victimologie n’est pas mon domaine. En réalité, c’est ma sœur qui organise ce genre de formation en tant que psychologue spécialisée en victimo-criminologie. J’ai eu le bonheur de pouvoir l’assister sur Paris et apprendre de son expérience sur le terrain. Lorsqu’elle travaillait avec Gérard Lopez, un expert psychiatre en victimologie, elle a eu l’occasion de suivre un médecin légiste sur des scènes de crime. Connaissant ma passion pour les polars, elle me racontait tout en détail. Ne voyez là aucune perversion morbide de ma part — quoi que…— mais juste une envie de comprendre les procédures d’enquête du point de vue médical, parce que je vous assure que je n’aurais pas aimé voir ce qu’elle a vu. Là encore il y avait matière à écrire.

Comment vous écrivez ? (Le matin, le soir, dans un bureau….)
Les jours où je travaille, je pioche par-ci par-là quelques minutes, à la pause déjeuner, le matin avant le réveil des enfants, et le soir quand tout le monde est couché et que je ne tombe pas de fatigue. Sinon, je garde toujours une journée pour moi dans la semaine, et là je peux écrire cinq à six heures d’affilée. Je n’écris jamais à mon bureau parce qu’il est toujours en désordre. Je trimballe mon PC un peu partout et me pose à divers endroits : canapé, comptoir de cuisine, table de séjour, lit, terrasse quand il fait beau. J’aime bien bouger. Et souvent la musique m’accompagne.

Quels sont vos écrivains préférés ? Quel livre lisez-vous actuellement ?
J’aime l’écriture sèche et efficace de Jean Teulé et Pierre Lemaître bien que leur genre soit différent. Parmi les auteurs de thriller, je pense à Serge Brussolo, Bret Easton Ellis, Fred Vargas, Ingrid Desjours, Mo Hayder… Mais il m’arrive aussi de lire Colette (j’adore sa manière d’écrire avec ses métaphores toujours très parlantes) ou de me replonger dans les histoires d’Edgar Allan Poe.

Je viens de terminer « Fleur de tonnerre » de Teulé et j’entame « Point zéro » d’Antoine Tracqui parce qu’on m’en a dit beaucoup de bien.

Château_Caen_Panoramique

Quel est l’actualité qui vous énerve actuellement. (National ou international)
Ah, c’est facile, je viens de l’entendre à la radio. La campagne de vaccination contre la grippe est déjà lancée et ils nous apprennent que le vaccin protègerait des maladies cardio-vasculaires ! C’est formidable, avec ça ils ont des chances d’écouler tout leur stock. Ils trouvent un second rôle au vaccin, en somme, une seconde motivation pour les patients. Ça me rappelle une histoire avec le Mediator…

Hormis le lobbying pharmaceutique, et aussi parfois la sur-médiatisation des faits divers, en général l’actualité m’attriste plus qu’elle m’énerve.

Quelles sont vos musiques préférées ?
J’aime les grosses voix bien rauques qui restent dans le grave, Tracy Chapmann, Léonard Cohen, Marianne Faithfull et surtout les bons vieux du blues qui vous réchauffent le cœur et vous plongent dans une nostalgie rassurante comme Björn Berge, Eric Bibb et Louis Armstrong. Et aussi Sting, Edwyn Collins, John Butler (Revolution)…

Quels sont vos Films préférés ?
Aïe ! Il y en a tellement ! Les films qui m’ont marqués dans les années 80 sont Class 84 et Orange Mécanique, tous les films « zombiesques » de Romero, les Stephen King (Carrie, Christine…). Plus récemment, trois films m’ont marqués : La chasse, Vier minuten et La piel que habito d’Al Modovar. En ce moment je n’ai pas trop le temps d’aller au cinéma. Je rêve d’aller voir Conjuring et American nihgtmare mais je ne trouve personne qui veuille m’accompagner, allez savoir pourquoi.

Quel est le lieu qui pour vous est magnifique et que vous aimeriez partager avec nous ?
Je ne vais pas vous faire rêver, car je pense aussitôt aux plages de Normandie en hiver. Je pourrais rester des heures à observer ces superpositions de gris du sable, de la mer et du ciel. C’est un endroit à la fois réconfortant par son côté nostalgique et agressif quand le vent glacial armé de grains de sable vient vous fouetter les joues. Donc, oui, si je devais vous faire partager un lieu, je vous emmènerais voir ce spectacle. Et pour les parisiens frileux, derrière la vitre d’un bar de bord de mer, devant un chocolat chaud.

Quel sera votre mot de fin à cette interview ?
Mon mot de la fin sera une question pour vous. Pourquoi ce nom, Concierge masqué ? Portez-vous un genre de costume de super-héros ? Qui se cache derrière ce masque ? Que défendez-vous ?

Vous voyez, les romanciers peuvent très bien rivaliser avec les concierges en termes de curiosité.