Antoine Chainas :: Pur

Antoine-Chainas-la-fange-aux-FrancaisJ’ai rencontré Antoine Chainas pour la première fois aux Quais du Polar 2010 de Lyon, en tant que juré du Prix des lecteurs.  Cette année-là, son roman Anaisthêsia (Série Noire) être primé. Il nous revient avec Pur, un superbe roman noir, toujours dans la Série Noire. Je l’ai longtemps attendu et je ne fus pas déçu.

Quelque part dans le Midi de la France, dans un futur proche.
Patrick Martin perd sa femme dans un accident de la route dont il n’a pas vraiment souvenir. Il croit se rappeler d’une voiture – avec deux « Arabes » à son bord – le doublant juste avant la sortie de route, et d’un coup de feu. Mais la police est formelle, aucune trace de balle n’a été retrouvée, ni sur la voiture, ni sur la chaussée. Le capitaine Durantal se demande d’ailleurs si Patrick, qui a l’air de bien s’arranger avec ses problèmes de mémoire, n’est finalement pas pour quelque chose dans la mort de sa femme.

Antoine Chainas, avec ce roman, fait d’une pierre deux coups, proposant à la fois un roman noir efficace et un récit d’anticipation intéressant questionnant avec brio la question de la ségrégation sociale.

« Son visage était d’une surprenante beauté. La régularité exemplaire de ses traits — mâchoire solide, front légèrement bombé, cou très droit — laissait supposer le caractère volontaire d’une ancienne sportive. »

Une description précise d’une accidentée de la route et de son état se poursuit sur plusieurs pages. Nous voilà loin du minimalisme dont se targuent beaucoup d’auteurs modernes, et je trouve cela bien plus agréable

Un très grand livre que je vous conseille énormément

La semaine prochaine, nous partons visiter la « Venise normande », je veux parler de la ville de Caen. Je vous souhaite de bonnes lectures noires à tous.

 

A14099 (2)Pour les lectrices et lecteurs du site qui ne te connaissent pas encore, pourrais-tu nous parler de ton enfance et nous dire comment t’est venue la passion d’écrire des romans noirs ?
Enfance heureuse dans le sud de la France. Parents aimants. Milieu très modeste. L’envie d’écrire m’est venue à l’adolescence, avec la découverte d’auteurs comme Bukowsi, Fante, Selby. Enfant, je rêvais de devenir… dessinateur de BD. Après, je me suis contenté d’écrire d’abord de la poésie (beaucoup), des nouvelles (beaucoup) et un ou deux romans encore inédits. Plusieurs prix dans des concours de nouvelles, puis quelques contacts avec diverses maisons d’éditions. Il se trouve que c’est la Série Noire qui, la première, a formalisé l’option, et donc l’orientation « roman noir » sur le marché.

Comment t’est venue l’idée de ton roman Pur ?
Je vis dans une région qui est un véritable laboratoire en matière de privatisation et gestion libérale du territoire. Les gated comunities qui fleurissent alentour m’ont amené à m’interroger sur les mutations idéologiques, mais aussi très pragmatiques qui impactent le département et impacteront par ricochet la nation et la démocratie telles que nous les avons connues jusqu’alors.

Si je te dis que ton roman est très proche de l’actualité, que actuellement la misère dérange et fait les beaux jours des partis racistes de notre pays. Qu’en penses-tu ?
Je pense que tu as tout à fait raison. Oeuvrer dans le champ de l’anticipation sociale, c’est mettre en exergue les maux qui sont déjà bien présents. La porosité entre l’idéologie capitaliste, la mouvance de droite, les milieux conservateurs et leur frange extrémiste n’est pas qu’une vue de l’esprit ou une extrapolation.

Peux-tu nous parler de trois personnages de ton roman : Patrick – Alice – Durantal ?
D’une façon métaphorique, on pourrait assimiler Patrick à la faction indécise, floue et amnésique de cette agrégation d’idées. Alice à son versant opportuniste. Et Durantal à l’idéal égalitaire (dont les services publics devraient être garants) en perdition. Ils sont bien entendu incarnés et mus par des intérêts, une psychologie qui leur est propre, mais évoluent dans des milieux à la fois caractérisés et interdépendants.

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As-tu une anecdote sur ton roman Pur ?
Au départ, il s’agissait d’une tuerie dans un lycée d’excellence comme les pays scandinaves en ont le secret, vue sous l’angle panoptique. Puis le massacre d’Utoya a été perpétré et j’en ai été complètement bouleversé. Je n’ai plus eu le courage d’écrire sur un tel sujet. Le roman s’est alors transformé en une évocation plus globale des forces susceptibles de favoriser l’émergence de dérèglements similaires. L’ambiance détestable qui régnait en France au moment de la précampagne présidentielle (période à laquelle les premières versions ont été achevées) m’a incité à adjoindre au récit de divertissement la tératologie aseptique de Ballard et la vision multifocale de Mike Davis. J’ai néanmoins conservé une partie de l’option foucaldienne. Le propos, recentré à l’échelle de notre territoire, a donné Pur.

Mon ami Pierre Faverolle, blogueur de Black Novels,  souhaiterait te poser une question : à un moment, tu as parlé de roman maudit. Pourrais-tu expliquer pourquoi ?
La réponse se situe en partie dans ce que j’explique ci-dessus. J’ai dû réécrire totalement le roman, infléchir sa trajectoire de manière significative. Ce qui a singulièrement compliqué son « parcours éditorial ». Il a connu une vingtaine de versions successives pour aboutir à celle qui est en vente aujourd’hui. C’est probablement le texte qui m’a donné le plus de fil à retordre à ce jour. Mais j’en suis, au final, assez satisfait.

312019~v~ANAISTHESIA________________01Si je te dis que pour moi tu as la même plume et le même talent que Hubert Selby Jr que j’adorais.
Eh bien, je le prends comme un compliment. Selby est un auteur auquel je voue un véritable culte (cf première question). Le Démon ou la Geôle figurent en bonne place dans ma bibliothèque.

Quels sont tes écrivains préférés ? Que lis-tu actuellement ?
Mes derniers coups de coeur ne sont pas des polars à proprement parler. Richard Powers pour le Dilemme du Prisonnier, Laura Kasischke pour Esprit d’hiver et puis l’année dernière, une grosse claque avec La Théorie de l’information, d’Aurélien Bellanger.

Comment écris-tu ? (le soir ? le matin ? dans un bureau…)
Comme je vis de l’écriture (traductions et romans), j’écris toute la journée. C’est un travail régulier, obstiné, avec des horaires fixes. 6 – 12 heures et 14 – 16 heures, dans mon bureau / bibliothèque.

Je me rappelle quand je t’avais rencontré aux Quais du polar pour ton roman Anaisthêsia qui avait remporté le Prix des lecteurs Quais du Polar 2010. Peux-tu nous parler de ce roman qui m’avait marqué ? Comment avais-tu vécu la remise du prix ?
J’avais été très heureux de recevoir un prix (en grande partie grâce à toi), mais ce type de reconnaissance ne constitue pas mon pôle d’intérêt principal, qui reste l’écriture, l’écriture et encore l’écriture. Avec Anaisthêsia, j’avais tenté d’évoquer l’insensibilité et la nécessité de la douleur vitale. Il s’agissait d’un roman noir où la dimension populaire était à la fois exacerbée et dévoyée par l’irruption d’un fantastique clinique.

Tu es aussi traducteur, peux-tu nous parler de ton métier ? Quels auteurs as-tu traduits ?
Je traduis des auteurs anglo-saxons (Irlande, Grande-Bretagne et États-Unis à ce jour). Des polars ou des romans fantastiques qui me parviennent au gré des disponibilités mais avec régularité de deux ou trois maisons d’éditions différentes, dont la Série Noire. Dans cette collection paraîtront par exemple un second roman très sensible de Matthew Stokoe – Empty Mille – en janvier et le premier roman ultraviolent et jouissif de Frank Bill (Donnybrook) en février.

Quelle est l’actualité qui t’énerve actuellement ?
Rien ne m’énerve spécialement. La légitime colère de la jeunesse a laissé place à un accablement sourd. Par contre, et c’est sans doute l’essentiel, l’intérêt et l’enthousiasme demeurent. L’actualité politique, sociale, économique pourrait me donner, si j’en avais le temps, de quoi écrire dix romans par jour.

As-tu toujours la passion du chinage de livres anciens en librairies  ?
Moins maintenant. Encore une fois, je manque de temps. Sans compter que je suis sans doute devenu plus difficile dans le choix de mes lectures et qu’au bout d’une vingtaine d’années, j’ai trouvé à peu près tous les ouvrages que je cherchais. Mes loisirs, je les passe souvent à relire des écrits déjà compulsés.

Quels sont tes films préférés, ceux que tu nous conseilles ?
Tout Stanley Kubrick, tous les Cohen. Des trucs intéressants aussi du côté de la production sud coréenne (Park Chan-Wook, Bong Joon-Ho, Kim Jee-Woon) et scandinave (Ovredal, Alfredson, Lundström).

Quel sera ton mot de fin ?
Longue vie au Concierge Masqué, longue vie au Balai d’or.

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