Lorenzo Lunar :: La vie est un tango

25042013112015hdNous voici à Cuba où nous rendons visite à un auteur dont le roman, La vie est un tango (Asphalte), m’a enthousiasmé, je veux parler de Lorenzo Lunar qui a accepté une interview du Concierge.

Belle plume qui nous montre grâce au roman noir la vie d’un quartier, loin de ce qu’on raconte dans les guides touristiques. Les pages sentent l’alcool frelaté, un Cuba rationné par les autorités, exsangue, où les coupures d’électricités sont quotidiennes, où la vie s’organise autour de la débrouille, des petits trafics, mais où, aussi, la violence peut faire rage et où tous les malfaiteurs ne sont pas dans des centres de rééducation. Sans compter la prostitution. Voici un roman qui ne nous sert pas les clichés habituels.

Je vous conseille énormément ce roman, ainsi que son premier livre paru en France, Boléro Noir à Santa Clara (L’Atinoir), qui a reçu de nombreux prix et mentions, notamment le Novelpol et le Dashiell Hammett.

Voici un résumé de La vie est un tango :
« Puchy a toujours dit que le quartier était un monstre. Je l’ai entendu dire tant de fois que j’ai fini par me l’imaginer moi-même ainsi : une pieuvre pourvue d’un million de tentacules. »
Léo Martin est depuis peu commissaire de quartier à Santa Clara, ville de province cubaine. Sa routine : faire face aux business illégaux, aux règlements de comptes et aux coups tordus des petites frappes du coin. Léo enquête sur une contrebande de lunettes de soleil quand un jeune homme se fait assassiner. Quels sont les liens entre ces deux affaires ? Les amis et collègues de Léo sont-ils tous irréprochables ?
Dans La vie est un tango, c’est tout un quartier qui prend vie, peuplé de rumeurs et de faux-semblants.

La semaine prochaine, nous partirons du côté du Thalamus, je vous souhaite de très bonnes lectures noires à tous.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous êtes devenu écrivain ?
Je suis né dans la ville de Santa Clara, en octobre 1958. Mes parents vivaient à Mataguá, un petit village non loin de la ville. J’avais trois ans quand nous avons déménagé à El Condado, un quartier marginal de Santa Clara, dans une vieille maisonnette qui avait appartenu aux grands-parents de ma mère.  J’ai grandi dans ce quartier que j’ai décrit comme un monstre de maisons chétives, de Noires grossières et mulâtres fanfarons ; de rues sans trottoirs, de négociants de pacotille et d’effrayants voleurs à la tire, de maçons morts de faim, des ruelles inondées par les eaux d’égouts, de prostituées sordides, de délinquants sur commande, de joueurs de baseball qui rêvent encore de jouer dans les grandes ligues.  Un quartier où j’ai appris à lire, et une maison où j’ai écrit mes premières pages.

25042013112812hd (1)Comment est perçu le roman policier à Cuba ? Est-il beaucoup lu ?
À Cuba, on lit beaucoup de romans policiers. Il y a eu un boom du genre dans les années 70 et 80. Beaucoup de romans policiers cubains ont été publiés, la plupart de qualité littéraire moyenne, mais cela a servi à créer une prédisposition du lecteur cubain en faveur du genre. C’était pendant ces années que la collection « El Dragon » est devenue populaire et a mis à la disposition des Cubains plusieurs classiques de la littérature policière universelle. Puis, dans les années 90, la littérature policière cubaine a déplacé ses axes esthétiques vers une littérature sur la marginalité et le roman noir. Aujourd’hui, nous sommes moins d’auteurs et les tirages moins importants qu’à l’époque des années 70 ; mais le lecteur cubain moyen reste fidèle au genre policier.

Comment vous est venue l’idée de cette trilogie ?
C’est simple, après avoir publié le premier des trois romans, j’ai su que Leo Martin avait encore beaucoup à nous dire.

Dans votre premier roman Que en vez del infierno encuentres gloria, il y a deux règles dans le quartier de Santa Clara : le meurtre et la trahison. Parlez-nous de ce quartier  que vous nous avez superbement décrit.
Il ressemble à n’importe quel quartier, un univers. Les gens sont curieux, vivent dans les rues, mais savent jusqu’à quelle limite ils doivent connaître un fait et à quel moment ils doivent se taire. Avec qui il faut parler d’une affaire et avec qui il ne faut pas. C’est simple, ce sont des codes de cohabitation très élémentaires, rudimentaires mais sacrés. C’est le résultat de l’instinct de conservation des humbles. Le résultat : une éthique.

J’ai adoré le personnage principal Léo Martin qui déteste son quartier. Pouvez-vous nous en parler ?
Je ne crois pas que Leo Martin déteste son quartier. Il le subit, oui, mais l’aime et le soigne comme n’importe quel habitant.
Leo Martin est un homme qui est né en 1958, comme moi ; il a fait l’école primaire dans la même école que moi et il est tombé amoureux des mêmes filles. Il est mon alter ego de l’enfance et de l’adolescence. Après mon retour d’Afrique, au milieu des années 80, un jour je me suis mis à penser, qu’est-ce que je serais devenu si au lieu de continuer mes études à l’université, j’avais accepté la proposition que j’ai reçue d’entrer dans la police. Cette partie de moi qui a dit oui à cette proposition, c’est Leo Martin.

cubaJ’aime bien dans ce roman les retours en arrière dans la jeunesse des personnages. On  navigue entre le présent et le passé.
C’est l’histoire d’une génération. Il n’y a pas d’avenir sans passé. Le présent n’est plus qu’un instant.

Dans ce roman, vous avez un chapitre qui s’appelle « Les cinq petits cochons ». Est-ce un hommage à Agatha Christie ?
Oui, c’est ainsi que dans Que en vez de infierno encuentres gloria, en réalité chaque chapitre est un hommage à une œuvre que je considère classique de la littérature policière.

Quels sont vos auteurs préférés et quelle est votre lecture du moment ?
Je reviens toujours aux classiques. Parmi eux, j’ai une prédilection pour Raymond Chandler. Cependant, le boom du roman noir latino-américain, m’a aidé à connaître des auteurs magnifiques comme Juan Madrid et Paco Taibo. Des plus récents, je lis avec grand plaisir l’Argentin Raul Argemi et les Colombiens Jorge Franco, Nahum Montt et Mario Mendoza.  Du Mexique, à Juan Hernandez Luna. Et du Cuba, j’ai savouré et beaucoup appris avec l’œuvre de Leonard Padura.
Tu me demandes quel est le dernier livre que j’ai lu : hier j’ai terminé le livre Le Capitaine des Endormis, un excellent roman d’une écrivaine cubaine, Mavra Montero.

Quel endroit de Cuba me conseilleriez-vous à voir absolument et pourquoi ?
Trois villes : La Havane, incontournable par son architecture, par sa couleur et sa jetée. Santa Clara, une ville sans mer et ses trottoirs étroits, mais avec une ambiance unique à Cuba, une ville avec une incroyable vie culturelle. Puis, Santiago de Cuba, le balcon des Caraïbes.
De ces trois villes, à La Havane, la jetée en soirée. À Santa Clara, le quartier du Candado. À Santiago de Cuba, le quartier du Tibolí.

boleroComment voyez-vous l’avenir de Cuba ?
Le futur, on verra. J’espère que comme tout moment à venir, il soit meilleur.

Avez-vous une anecdote à partager avec nous à propos de votre roman La vie est un tango, chez Asphalte ?
J’ai beaucoup d’affection pour ce roman. J’ai été impressionné de vendre et signer cent exemplaires dans le salon du livre de La Havane l’année de sortie de l’édition cubaine. J’ai dû beaucoup soigner les exemplaires d’auteur puisqu’en une semaine, les librairies étaient en rupture de stock. Heureusement, les bibliothèques publiques reçoivent la plupart des éditions cubaines. En décembre de l’année dernière, j’ai reçu le prix qu’octroient les bibliothèques publiques du Cuba à l’auteur le plus lu dans l’année. Parmi les romans, le plus lu, celui qui a permis ce prix, fut La vie est un tango.

Pouvez-vous nous parler de votre prochain roman, le Concierge est curieux !
Il y en aura plusieurs. Aujourd’hui en Espagne l’éditeur Atmósfera Literaria a publié Mundos de sombras et Proyecto en Negro. Peut-être ceux-ci seront mes prochains romans publiés en France, si une maison d’édition est intéressée. J’espère que ce sera Asphalte. La maison d’édition américaine Eriginal Books a aussi publié La cabellera de Berenice, un beau roman d’amour empreint de noir.
Et il y a les prochains romans ! Celui que j’écris en ce moment, qui s’appellera Padre Muerto (Père Mort), un roman noir avec comme toile de fond, l’assassinat de deux curés espagnols à La Havane. Puis les romans que j’ai en projet : une trilogie de romans historiques, évidement, noirs ! Qui explorent les mouvements anarcho-syndicalistes de la fin du XIXe siècle et début du XXe.
Et il y en aura d’autres ! J’en suis sûr.

Vous avez dit qu’à Cuba, il pouvait y avoir des femmes faciles, mais pas de prostituées, car depuis janvier 59 on en avait fini avec la prostitution. Quelle est la situation actuelle dans le pays ?
Cela est dit dans le roman avec beaucoup d’ironie. Cependant, je crois que Cuba est un pays « normal ». On nomme les putes, putes. Leur condition est assumée par l’État et la famille. Je pense qu’avec plus d’objectivité qu’avant, aujourd’hui on préfère éduquer la personne et non pas éliminer le phénomène.

J’ai lu que vous aviez écrit de la science-fiction et que vous aviez gagné un prix ? Pouvez-vous nous en parler ?
C’était à mes débuts. J’ai écrit quelques contes de science-fiction. L’un d’eux a été mon premier prix littéraire, dans un concours organisé en province pour ce genre de roman. Si cela a servi à quelque chose, c’est bien de me donner envie d’écrire. Mais l’eau a coulé, bien que dans mes projets futurs, il y ait une fantaisie héroïque.  

J’aime bien le côté humoristique de votre roman : Les Chemins de fer, c’est comme les coupures de courant, un jour ils vont vers le levant, le suivant vers le couchant, le troisième vers la Havane et on recommence. Sans oublier les jours où il n’y en a pas…. Le résultat est quand même un peu négatif, non ?
Eh bien l’humour sert à se moquer des choses négatives. S’il n’y avait pas dans ce monde des choses ridicules ou mal faites, le monde serait sans aucun doute très ennuyeux, parce que le sens de l’humour n’existerait pas.

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Quelles sont vos musiques et chansons préférées et pourquoi ?
Au verso de La vie est un Tango, dans l’édition Asphalte, il y a une playlist. Ce sont quelques-unes de mes chansons préférées. À vrai dire, je n’ai pas un genre musical préféré et en même temps je ne suis pas fan d’un groupe ou d’un chanteur en particulier. Toute musique bien faite me plaît, en tout cas que je suppose est bien faite car ma formation musicale est celle que j’ai reçue dans mon enfance, des jeunes noirs aimant la rumba, de mon quartier. Et aussi celle que je partage lors des soirées, avec des amis musiciens de Santa Clara.
La musique m’accompagne presque tout le temps. Selon mon état d’esprit, selon ce que je fais, j’adapte la musique que je souhaite écouter.