Mark Haskell Smith :: Défoncé

MHSAllez, je prends des risques. J’affirme haut et fort que Défoncé de Mark Haskell Smith est, pour l’instant, le meilleur roman que j’ai lu cette année. Voilà, ça y est, c’est dit.

Superbe moment de lecture où on apprend plein de choses sur… le cannabis. En plus d’être noir, c’est aussi un roman très drôle, ce qui le place dans la lignée de Jerry Stahl ou de Carlos Salem. On voit la plume d’un grand auteur quand, plusieurs semaines après sa lecture, on se souvient de tous les personnages, tellement ils sont marquants. Et puis on voit le travail de recherche fait sur ce roman. J’ai regardé sur Internet, le site de Cannabis Cup existe réellement !
Je le recommande les yeux fermés (le roman, pas le site, hein !), vous passerez un agréable moment de lecture.

Pour vous faire une petite idée, résumé de ce superbe roman :
Miro Basinas, passionné de botanique, cultive ses plants avec amour. Il ne s’agit ni de fleurs ni de fruits et légumes, mais de marijuana. Comme c’est un artisan doué et consciencieux, il remporta la prestigieuse Cannabis Cup d’Amsterdam, une véritable consécration qui doit lui ouvrir les portes de la gloire. Dès lors, tout ce que l’univers compte de plus défoncé se met en quête de son « produit ». Gangsters, mormons, belle Portugaise enceinte, hommes d’affaires douteux : toux n’ont plus d’yeux que pour Miro. Et bien sûr, les ennuis commencent…

La semaine prochaine, nous partons à Cuba. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires.

 

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire des romans ?
Il n’y a pas grand-chose à raconter. J’ai grandi au cœur de l’Amérique profonde, à Kansas City, ce qui explique le caractère particulièrement sain de mes romans. J’ai passé mon adolescence à traîner dans ma Coccinelle VW, à fumer de la drogue, à  me glisser en douce dans les clubs de jazz du centre-ville, et à faire l’amour à ma copine hippie. Aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours bossé, soit comme serveur, soit comme chef de partie dans des restaurants, et je lisais beaucoup.
J’ai étudié le cinéma à la fac. J’étais inspiré par la nouvelle vague allemande – Fassbinder, Herzog et Wenders. Après une courte expérience dans un groupe de rock, je suis retourné à l’université pour obtenir mon diplôme de metteur en scène. C’est là que j’ai compris qu’en fait, la mise en scène ne me plaisait pas tant que ça. En revanche, j’adorais écrire. J’ai été scénariste pendant quinze ans avant de me lancer dans l’écriture romanesque. Une fois le tournant pris, impossible de faire demi-tour. J’ai quitté Hollywood et je me suis concentré sur mes livres.

couv5875617Comment vous est venue l’idée d’écrire votre roman Défoncé ?
J’adore les pluots (fruit hybride composé de ¾ de prune – plum en anglais – et d’1/4 d’abricot NDT). Et l’histoire de la création de ce fruit me fascinait. À la base, c’est un botaniste amateur, Floyd Zaiger, qui a passé des années à travailler sur ce projet, à faire, à la main, des pollinisations croisées sur des arbres jusqu’à ce qu’il obtienne ce fruit. J’avais envie d’écrire l’histoire d’un jeune scientifique qui travaillait sur ce type de projet, et le cannabis me paraissait un choix naturel. C’est mon dada : je cherche sans cesse le croisement entre hédonisme et criminalité.

Parlez-nous de la prestigieuse compétition qui se déroule à Amsterdam : la Cannabis Cup, j’ai trouvé un site Internet sur cette compétition.
Cela fait 25 ans que cette compétition est organisée à Amsterdam, en novembre. Elle ressemble beaucoup au Concours mondial de Bruxelles, sauf qu’on y juge de l’herbe et pas du vin. J’ai appris une chose fondamentale pour le roman : les graines issues des souches qui remportent le prix prennent une valeur incroyable, ça peut aller jusqu’à des dizaines de millions de dollars.

J’ai trouvé quatre de vos personnages très marquants, pouvez-vous nous en parler ? Parlez-nous de Miro, Daniel et Shamus et pour finir de l’inspecteur Cho.
Miro est botaniste, il se passionne pour cette nouvelle souche de cannabis qu’il veut créer. Il a voué sa vie à cette mission, à l’exclusion de tout le reste. J’aime bien les histoires où les gens intelligents se retrouvent dans la panade, c’est drôle de prendre un scientifique et de l’amener à  se frotter avec un membre de gang.
Le personnage de Shamus est vaguement inspiré par un serial killer, Timothy McGhee. McGhee a terrorisé mon quartier pendant tout un été, il a tué huit personnes, plus ou moins au hasard. Il tirait sur un type qui arrosait sa pelouse. Ou sur un sans-abri. Ou sur un gars qui peignait à l’aquarelle près du fleuve LA. Il  appelait ça « du tir à la cible ».
L’inspecteur Cho est basé sur un inspecteur des stups hawaïen, un bon ami à moi, Mike Cho. Avec le temps, Mike m’a vraiment aidé à connaître les procédures policières, la culture de la police, et m’a tout appris sur Hawaii. J’ai voulu lui rendre hommage.
Daniel est un missionnaire mormon. C’est un personnage en grande partie imaginaire, même s’il y a beaucoup de missionnaires dans mon quartier. L’église mormone semble penser que Los Angeles fait partie du tiers monde. Ce qui n’est pas imaginaire, en revanche, ce sont les conseils pour éviter la masturbation. Ceux-là viennent directement d’un livret que l’Église donne à ses missionnaires.

Pourquoi avoir parlé des mormons dans votre roman ? Je ne savais pas que le sexe leur était proscrit (certaines pratiques) ?
Ils sillonnent mon quartier, ils me fascinent. Et je voulais immerger un personnage sexuellement innocent au milieu de l’univers charnel très ouvert de Los Angeles.

IMG_2817Vous dites dans votre roman : « Le texte de loi SB420 de la législation californienne autorise les patients qui ont besoin de marijuana médicinale à faire pousser six plantes matures et douze plantes immatures pour leur usage personnel ou la revente à une officine… » Ne devrait-on pas légaliser la marijuana pour faire tomber tous les gros trafiquants plutôt que cette loi ?
Absolument. Il faut légaliser le cannabis. Le fait que l’Amérique, “terre de liberté”, ne permette pas à des adultes de consommer une plante non toxique dans le cadre privé de leur domicile est typique de l’hypocrisie de notre gouvernement. La légalisation détruirait le marché noir et mettrait fin aux flux financiers qui nourrissent la violence au Mexique. Et puis on n’enverrait plus en prison des gens qui font du jardinage.

Parlez-nous de votre roman Delicious, où vous prenez la défense des Hawaïens contre les Américains ?
Les Hawaïens de souche sont des indigènes, exactement comme les Cherokee ou les Blackfeet, comme ces tribus qui ont été conquises par l’expansionnisme américain. Je suis heureux de dire qu’aujourd’hui, ils revendiquent leur patrimoine, ils veulent parler hawaïen et manger leur nourriture traditionnelle. C’est cela que j’ai voulu faire dans Delicious : raconter leur histoire.

Le Concierge est curieux ! Pouvez-vous nous mettre l’eau à la bouche et nous parler de votre futur nouveau roman ?
Je suis heureux d’annoncer que je viens de signer un contrat avec Rivages Noir pour mon prochain livre. Ce qui veut dire que je continuerai à travailler avec mon traducteur préféré et l’excellente équipe de Rivages. Le livre s’appelle Raw, c’est une histoire d’amour qui parle de Sepp Gregory, une star de la téléréalité qui est en train de faire une tournée de promotion du livre qu’il n’a pas écrit. Une jeune critique littéraire essaie de faire exploser la vérité. C’est une satire de la littérature et de la téléréalité – le grand art et la culture de masse. Le journal Book List l’a qualifié de « osé et profond ». C’est exactement ce que je cherche à faire.

Comment écrivez-vous ? (Le matin ? Le soir ? Dans un bureau…)
En général, c’est le matin que je travaille le mieux. L’après-midi, je le consacre plutôt à la révision.

19QNA-superJumboVous êtes aussi écrivain-scénariste de Anaconda et de Excess Bagage. Quelle est votre vision du métier de scénariste et de Hollywood ?
Hollywood n’est pas un lieu très sain pour les auteurs. Évidemment, ça paie bien, mais on n’a aucun contrôle sur ce qu’on écrit. Les auteurs sont considérés comme des entités jetables. C’est un lieu destructeur pour l’âme, je suis heureux d’en être parti. En fait, j’aurais aimé commencer à écrire des romans il y a des années, plutôt que de travailler à Hollywood.

Quels sont vos écrivains préférés et que lisez-vous actuellement ?
Il y en a tant. J’adore l’auteure canadienne Lisa Moore. En ce moment, je lis son nouveau roman, Caught. Parmi les livres que j’ai aimés récemment, il y a Pacific de Tom Drury, Bernadette a disparu de Maria Semple et Treasure Island de Sarah Levine. Rien que des romans très noirs et très drôles. Je lis aussi beaucoup d’essais. Vos lecteurs peuvent aller voir mon site, à la section “Les livres que j’aime” s’ils veulent en savoir plus.

Parlez-moi de votre vision de Los Angeles, ce qui est bien et ce qui est moins bien.
Ce que j’aime à Los Angeles, c’est le mélange des cultures. La population comprend des gens originaires de 144 pays, qui parlent plus de 200 langues différentes. C’est la première fois qu’une telle chose arrive dans l’histoire de l’humanité. Aujourd’hui, Los Angeles génère beaucoup d’énergie.

Quels sont vos films préférés ?
J’aime les films de Fellini et d’Almodovar, L’ami américain de Wim Wenders (basé sur un roman de Patricia Highsmith) m’a beaucoup influencé. Fassbinder, Herzog, Caro et Jeunet, Claude Chabrol… et bien d’autres encore. Autrefois, j’allais beaucoup au cinéma, mais aujourd’hui j’ai tendance à regarder les films chez moi. Mais il y a très longtemps que je n’ai pas été époustouflé par un film…

Que gardez-vous de votre séjour en France et du festival « En Première Ligne 2013 » à Ivry ?
Je suis venu à Paris plusieurs fois, mais chaque fois j’habitais Rive gauche, près de Saint-Germain. C’était vraiment bien cette fois d’être à Ivry-sur-Seine. Cela m’a donné une perception très différente de la ville, et je dois dire que j’ai vraiment aimé cette sensation. Un peu miteux, mais charmant. Cela m’a rappelé le Brooklyn d’il y a quinze ans. C’était vraiment sympa, tout comme la fête littéraire en compagnie de gens de l’édition parisienne qui étaient tous très chouettes. Mais le clou du séjour, c’était cet excellent dîner chez François Guérif. Je ne sais pas comment il avait appris que mes vins préférés sont des bourgognes de Beaune.  En tout cas, il s’est appliqué à me soûler.

Quel sera votre mot de fin ?
Au risque d’avoir l’air flagorneur, je suis vraiment content et heureux que le Concierge apprécie tellement mon livre. C’est vraiment un honneur. Et je dois dire que la culture littéraire en France est une vraie source d’inspiration. Aux États-Unis, nous avons peu de lecteurs aussi attentionnés et aussi intelligents…