Sylvain Blanchot :: Mémoire Classifiée

Sylvain Blanchot (c) Didier Cohen

Sylvain Blanchot (c) Didier Cohen

La patte du scénariste de métier transparait dans ce roman qui sort de l’ordinaire, Mémoire Classifiée de Sylvain Blanchot (Éditions du masque). Le fait est qu’on ne s’ennuie pas de la première a la dernière page. Un rythme soutenu, un roman passionnant, plein de questions en tête après la lecture.

Nous partons à la découverte d’un monde futuriste qui fait peur et qui nous montre les multinationales sous un autre jour. L’auteur de cette anticipation est absolument à découvrir au risque de passer à côté d’un futur grand romancier.

Comme nous allons nous intéresser également à son premier et précédent roman, je vous propose leur résumé.

Mémoire Classifié

Frank Paramont est extracteur de mémoire, un des meilleurs dans son domaine. Après plusieurs mois d’incarcération dans un centre de détention à la suite d’une condamnation, il est convoqué par George Warwick, son ancien employeur. Celui-ci a une mission délicate à lui confier : le très influent groupe Nikton a été la cible d’une grave attaque informatique et Xavier Styx, le responsable de la protection des données, a été retrouvé mort à son domicile. Si le bruit se répand qu’une faille existe dans leur système, les conséquences pourraient être dramatiques pour le groupe.

Frank va donc devoir sonder la mémoire de Styx pour tenter de découvrir qui veut ébranler le groupe Nikton, et pourquoi. Son enquête va le plonger au cœur d’enjeux financiers et stratégiques qui le dépassent, mais pas seulement. Car c’est aussi le souvenir de sa femme qu’il va convoquer, assassinée dans d’étranges circonstances. Les deux événements sont-ils liés ? L’enquête de Frank lui permettra-t-elle également de comprendre les raisons de la mort de son épouse ?

Et on dévora leur cœur (Prix du premier roman au Festival de Beaune en 2010)

Poursuivi par les tueurs de Miguel Beaufort, l’homme à qui il a volé plus de 50 000 dollars, Samuel Johnson cherche à sauver sa peau. Tandis qu’une violente tempête de neige s’abat sur le pays, il se voit contraint de se réfugier à Murton Caves, une petite localité perdue au pied de la montagne. Mais le danger qui se terre là est plus grand que celui lancé à ses trousses. Et d’une tout autre nature. Pour survivre, Samuel Johnson va devoir vaincre sa peur, et affronter les gardiens d’un secret qui hante la bourgade depuis plus d’un siècle.

La semaine prochaine nous parlerons de cannabis (si, si !).

Je vous sous souhaite de très bonnes lectures de roman noir.

 

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venu à écrire des romans ?
J’ai eu une enfance très heureuse, à la campagne. J’adorais lire Stephen King. Je dessinais beaucoup et préférais parfois rester à la maison dessiner plutôt que d’aller jouer dehors avec mes amis. Je faisais un peu de bande dessinée, mais de manière complètement amatrice ! J’avais reçu l’avis d’un professionnel de l’édition, à l’époque, qui était assez négatif, et ça ne m’a jamais encouragé à aller plus loin. J’avais ce qu’on appelle « un bon coup de crayon ». Rien d’autre. J’ai fait des écoles de dessin, travaillé, mais je suppose que ça ne me plaisait pas assez puisque j’ai arrêté de dessiner depuis. C’était davantage un loisir.
Dans le même temps, j’ai toujours été attiré par les machines à écrire que mon père possédait, les cahiers, blocs-notes, crayons… C’est assez difficile à expliquer. Mais, parfois, rien ne me procurait plus de plaisir que d’acheter un cahier vierge ou de bons stylos agréables à utiliser. Et au fil du temps, je me suis aperçu qu’au bout du compte, le dessin ne représentait pour moi qu’un prétexte pour raconter des histoires. Ensuite, il m’a fallu des années avant de décider de m’y mettre sérieusement. Et surtout de m’en sentir capable. J’ai commencé par écrire des nouvelles, comme nombre d’auteurs j’imagine. Puis j’ai arrêté. Ma vie professionnelle monopolisait la plupart de mon temps. Et petit à petit, mes relations avec mes associés se sont dégradées, alors j’ai décidé de partir. Pour écrire. C’était le moment ou jamais.
C’est aussi l’époque où j’ai rencontré celle qui allait devenir mon épouse.
Autant dire qu’à ce moment-là, beaucoup de choses ont changé dans ma vie.

9782702440162-TComment ce sont passées vos recherches de documentation pour Mémoire Classifiée, sorti chez les éditions du Masque ?
Les recherches de documentation ont été menées tout au long de l’écriture, quand j’en ressentais le besoin. En fonction de la direction que prenait l’histoire. Quand on écrit un roman, il est aussi le résultat de ce qu’il y a ancré de plus profond en nous, des informations que nous avons emmagasinées depuis le début de notre existence et qui ressortent, plus ou moins transformées. Stephen King dit d’ailleurs que les histoires sont des reliques d’un monde préexistant, encore inconnu.
En réalité, ce qui a été le plus difficile a été de déterminer ce que j’essayais de dire et de faire. De trouver la « vérité ». L’histoire a beaucoup changé, et évolué. J’ai jeté un grand nombre de chapitres. Il m’a fallu trouver le ton du récit, définir l’univers, les articulations, le rythme… C’est sans commune mesure ce qui m’a demandé le plus de travail.

Parlez-nous de votre personnage principal, Franck Paramont, que je trouve super attachant.
Il est la raison numéro un pour laquelle j’ai écrit ce roman. Dès les premiers tests d’écriture, c’est son personnage qui est ressorti. Il était important que j’écrive cette histoire, juste pour lui. Ça ne s’explique pas. La femme de Frank était morte, j’ignorais encore comment et pourquoi. C’était le fil conducteur, ce qui m’a guidé tout au long de l’écriture et qui m’a donné envie d’en savoir davantage. Je réfléchis rarement à tout avant le début de l’écriture. Et quand je le fais, les choses changent toujours en cours de route. Je préfère ne rien forcer, laisser l’histoire aller là où elle veut. Même si en pratique ce n’est pas aussi simple. Parce que parfois, une histoire peut aller dans un tas de directions possibles. C’était le cas pour celui-ci. Il faut alors faire des choix, se fixer des contraintes. J’admire les auteurs qui sont capables de se tenir à leur feuille de route établie au préalable. Généralement, ce n’est pas mon cas.

On sent le scénariste dans votre roman. Par moment, il y a du Alfred Hitchcock dans le suspense et le rythme comme dans La Mort aux trousses, vraiment superbement réussi !
Merci. Avant tout, je crois que l’on essaie de faire quelque chose qui nous plaît. L’auteur est son premier lecteur. Et puis, de quelle autre référence disposons-nous ? Si quelque chose nous plaît, il y a des chances qu’elle intéresse aussi d’autres personnes. Le rythme et le suspense sont également des éléments cruciaux à mes yeux. Cela vient probablement du fait que, quand je me relis, je n’aime pas m’ennuyer. Alors j’agis et je retravaille en conséquence. Le dosage est très, très important dans un roman. En particulier dans un thriller.

Les grand groupes industriels peuvent-ils être une menace pour le monde de demain ? Le futur de votre roman fait peur.
Pour moi, les grands groupes industriels (du moins certains) le sont déjà. Regardez ce qui se passe en Colombie ou en Côte d’ivoire, où l’on tente de contraindre les paysans à utiliser les semences des firmes industrielles ou d’éliminer les syndicalistes au seul profit des multinationales. En Colombie, l’armée a même été déployée ! Bien entendu, ça ne fait pas la une dans nos médias.
Plus près de chez nous, il y a l’exemple du CIO (Comité International Olympique) lors des derniers jeux Olympiques de Londres, qui a obligé la ville à signer un contrat lui octroyant les pleins pouvoirs : lois d’exception, police privée, contrôle des médias, fermeture de commerces, contrôle des tweets et page Facebook, police du langage et de l’habillement… On est en plein délire Orwellien !
Le problème est que la puissance dans notre société se mesure au pouvoir de l’argent. On pourrait s’interroger sur le sens du mot « démocratie ». Le capitalisme n’est pas la démocratie. Qui décide ? Est-ce la population comme on nous le laisse croire ? Non, nous ne faisons qu’élire un représentant une fois tous les cinq ans qui, ensuite, décidera de tout sans nous consulter. On voit d’ailleurs très bien que les référendums ne sont plus à l’ordre du jour dans l’Union Européenne. Quand leur résultat est respecté ! J’ajouterais que nos représentants sont formés pour la plupart dans les mêmes écoles avec une idéologie plus ou moins identique et que leur objectif est avant tout de préserver l’intérêt des multinationales, dont les banques. Car ce sont précisément elles qui financent en majorité les campagnes électorales. Nous sommes dans ce que l’on appelle une ploutocratie, où l’argent est roi. Ce n’est pas spécialement la faute des dirigeants ; tout le monde est corruptible. C’est le système qu’il faudrait changer. Et il ne changera que si les gens le veulent.
Comme je le dis dans le livre, la recherche du profit comme objectif suprême de l’humanité ne peut nous entraîner qu’à notre perte. Cela nivelle fatalement notre société vers le bas. C’est mécanique.

untitledAvez-vous une anecdote sur votre roman Mémoire Classifiée à nous raconter ?
Le premier lieu du souvenir dans lequel Frank Paramont s’introduit (la mémoire test : le ruisseau, l’arbre et le chalet environnés de hautes montagnes) correspond en réalité à un lieu magique, inventé de toutes pièces où je me réfugie parfois, afin de me ressourcer lors de séances d’auto-hypnose ou de méditation.

Pouvez-vous nous parler de votre roman précédent Et on dévora leur cœur qui a obtenu le prix du premier roman du festival de Beaune en 2010 ?
Et on dévora leur cœur a pour toile de fond une légende amérindienne. C’est un thriller mais dans un genre différent : le fantastique. Il est né de mon intérêt pour la culture amérindienne, son mode de vie et sa manière d’appréhender l’existence. Dans le livre, chaque grande partie est introduite par une citation retraçant le génocide amérindien. Nous sommes responsables de l’un des plus grands massacres de l’Histoire. Et il est toujours important de se remémorer d’où nous venons, qui étaient nos ancêtres.
De manière plus générale quand j’écris, je ressens de plus en plus le besoin de dénoncer les injustices, inégalités, les rouages nocifs de notre système. Le simple fait de raconter une histoire ne me suffit pas. Je suis à la recherche de quelque chose d’un peu plus profond. Je veux amener les gens à réfléchir, à reconsidérer les choses sous un autre angle.
Concernant le prix, je ne m’attendais pas à en recevoir un. Encore moins dans le genre policier. Mais… tant mieux ! J’en suis très content. Même si au final, je considère que ce n’est qu’un détail, une balise éclairant ma route.

Comment écrivez-vous ? (soir, matin, dans un bureau…)
J’écris dans un bureau en général. Mais j’ai une vie de nomade pour le moment. J’ai besoin d’être isolé et, surtout, de silence. Je consacre à l’écriture l’équivalent d’une journée de travail. De 8 / 9h jusqu’à 17 ou 18h. Bien sûr, je ne vais pas qu’écrire au cours de cette journée. Je réfléchis, me documente, lis, regarde des vidéos, des documentaires… Je joue aussi épisodiquement un peu de guitare ; la musique m’aide à penser à autre chose, à prendre de la distance.
Bien sûr, je travaille sur plusieurs projets à la fois.

Quels sont vos écrivains préférés ? Quel roman lisez-vous actuellement ?
Comme je le disais plus haut, j’ai beaucoup lu Stephen King étant plus jeune. Agatha Christie aussi. J’aime aussi Steinbeck, George Orwell, Philip K.Dick (Substance Mort est un excellent bouquin !), Dino Buzzati, Chuck Palahniuk, Greg Egan, Asimov… Bref, j’ai des goûts plutôt éclectiques. En ce moment, je lis 22/11/63, de Stephen King. J’avoue avoir moins apprécié ses derniers livres (je ne les aie pas tous lus, d’ailleurs) mais celui-ci m’a l’air d’être une bonne cuvée pour le moment.
Récemment, j’ai découvert Neal Stephenson (avec Zodiac – un thriller écologique) qui m’a donné envie de m’intéresser davantage à cet auteur.

556576_498381330187359_1599621933_nEn quoi consiste le métier de scénariste ? Pouvez-vous nous  parler de votre dernier scénario ?
Écrire un scénario est très différent d’un roman. Le support n’est pas le même. On écrit pour l’image, il faut penser en termes de sons, d’acoustique, de cadrage, d’éclairage, de plastique, de volume… et de faisabilité ! Les dialogues sont oraux, il faut donc les écrire en ce sens dès le début, éviter les tournures littéraires. Ça change radicalement l’approche du point de vue de la méthode et du travail.
En ce moment, j’écris un long-métrage pour un réalisateur avec qui je collabore depuis plusieurs années. C’est un projet qui me tient beaucoup à cœur car je travaille dessus depuis sa création, et qu’il traite de sujets auxquels je suis très sensible.
Malheureusement, je ne peux pas vraiment en parler…

Quelle est l’actualité qui vous énerve actuellement ?
Il y en a beaucoup. Mais je dirais… la guerre en Syrie. Je me méfie beaucoup de la propagande de guerre et des doctrines soit-disant bien-pensantes selon lesquelles nous devrions entrer en guerre.
Anatole France disait d’ailleurs : « On croit mourir pour la patrie : on meurt pour les industriels. »
On y revient.

Quel sont vos films préférés et pourquoi ?
J’aime beaucoup Blade Runner, de Ridley Scott. C’est une question d’atmosphère, d’image. De profondeur aussi. Et c’est sans doute le premier film à mettre en scène l’univers de k. Dick de façon réaliste. De dépeindre un futur sombre et plausible. Le roman est par ailleurs excellent ; Blade Runner est l’exemple même de l’adaptation cinématographique réussie. Malgré leur contenu à peu près identique, le film et le roman présentent suffisamment de différences pour être très bons tous les deux. Ridley Scott a fait des choix très intelligents à mon avis. J’aime aussi beaucoup Gattaca, Fight Club… parce que ce sont des films qui font réfléchir.
Et le cinéma sud-coréen : ultraviolent, inventif, dépaysant et d’une rare originalité. Et aussi parce qu’il n’essaie pas de copier Hollywood.
Il y a aussi d’excellentes séries, comme Breaking Bad.

Quelles sont vos passions dans la vie ?
Ma fille. L’écriture, bien sûr. J’aime aussi lire, le cinéma, jouer de la musique, voyager…
Et les bonnes bouffes.

Si vous aviez un endroit à nous faire découvrir, un endroit que vous adorez.
Tanger.

Votre mot de la fin ?
« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal. Mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »
(Albert Einstein)