Karen Maitland :: Les Âges Sombres

Karen Maitland pendant le salon Polar à la plage au Havre en juin 2013 .Deuxième rencontre avec Karen Maitland que j’avais interviewée à l’occasion de la sortie de son premier roman, La Compagnie des Menteurs, chez Sonatine. Elle nous revient avec Les Âges Sombres et nous dévoile la communauté des Béguines pendant le Moyen Âge. Elle revient aussi sur les croyances de l’époque, la sorcellerie et nous parle également de la lèpre.

Je la remercie de cette superbe interview qui va vous permettre de plonger dans son univers et aussi dans ses futurs romans à paraître.

Voici un résumé de ce superbe roman, Les Âges Sombres, qui confirme que Karen Maitland est actuellement la maîtresse du thriller moyenâgeux :
1321. Les habitants d’Ulewic, une petite cité isolée de l’est de l’Angleterre, sont sous le joug de leur seigneur et de l’Église, celle-ci ayant supplanté, depuis quelques années, le paganisme qui régnait dans la région. Non loin du village s’est installée une petite communauté chrétienne de femmes, des béguines originaires de Belgique. Sous l’autorité de sœur Martha, elles ont jusqu’alors été assez bien tolérées.
Mais les choses commencent à changer. Le pays connaît en effet des saisons de plus en plus rigoureuses, les récoltes sont gâchées, les troupeaux dévastés et le besoin d’un bouc émissaire se fait sentir. Neuf hommes du village, dont on ignore l’identité, vont profiter de la tension qui commence à monter pour restaurer un ordre ancien et obscur. Renouant avec de terribles rites païens, usant de la terreur, du meurtre et de la superstition, ils vont s’en prendre aux béguines, qui devront les démasquer et élucider les secrets du village avant que la région ne soit mise à feu et à sang.

La semaine prochaine, nous partons dans le monde du cerveau, je vous souhaite de très bonnes lectures noires.

Comment t’est venue l’idée d’écrire le roman Les Âges Sombres ?
Il y a quelques années, j’ai visité Bruges et je suis allée visiter le Béguinage (la cité des femmes). Je n’avais jamais entendu parler de béguinages et j’ai demandé à la responsable de la boutique qui étaient les béguines. Elle m’a répondu que c’étaient des sortes de nonnes, mais elles avaient peu en commun avec le genre de nonnes que je connaissais, car elles défiaient l’Église d’une façon dont les nonnes n’auraient même jamais rêvé. Alors cet après-midi-là ; je suis allée à la cathédrale de Bruges et j’ai posé la même question au guide. Il s’est mis vraiment en colère et a dit « C’étaient des prostituées et une disgrâce pour Bruges ». J‘ai alors réalisé que si ces femmes pouvaient même de nos jours déclencher une telle hostilité, il y avait là une histoire qui n’attendait que d’être racontée.

Dans ton roman, on apprend plein de chose sur les béguines. Raconte-nous l’histoire de cette communauté chrétienne de Belgique, je ne la connaissais pas.
Les béguines étaient des femmes qui ne voulaient ni se marier, ni devenir nonnes. Alors elles se sont regroupées en collectivités en marge des villes. Elles gagnaient leur vie grâce à des travaux comme le tissage. Elles pouvaient contourner le pouvoir des guildes en commerçant de béguinage à béguinage à travers l’Europe et en vendant des biens à bas prix aux pauvres, alors que les guildes augmentaient leurs prix. Elles ont ouvert des hôpitaux pour les pauvres, des écoles, écrit de nombreux livres, traduit la Bible dans les patois locaux et même prêché à une époque où même les hommes laïcs n’en avaient pas le droit.

Elles ne prononçaient pas de vœux à part le vœu de chasteté aussi longtemps qu’elles restaient au béguinage, et pouvaient partir quand elles le souhaitaient. Beaucoup partaient pour se marier et avoir une famille, puis revenaient bien plus tard quand leurs enfants avaient grandi. Des milliers de femmes du nord de l’Europe au sud de l’Italie les ont rejointes, certaines vivaient dans des maisons isolées abritant une douzaine de femmes seulement, d’autres vivaient dans des villes entièrement peuplées de femmes, abritant des centaines de femmes. Celles-ci avaient leurs propres églises, leurs brasseries, leurs infirmeries. Le béguinage de Lier comprenait cent soixante-deux maisons, chacune abritant de nombreuses femmes. Il s’étendait sur onze rues et couvrait un espace de deux hectares.

les ages sombresLe mouvement a commencé avec Mary D’Oignies (1177-1213), qui était contemporaine de Saint François, et un des premiers béguinages fut celui de Mechlin en 1207. En 1215, les béguines ont obtenu la permission de s’établir à Liège, en France et en Allemagne. Elles ont bénéficié du soutien de certains bienfaiteurs nobles et riches, mais elles ont aussi été parfois persécutées et excommuniées par l’Église. Les béguinages étaient attaqués par les guildes et certaines béguines furent brûlées vives pour hérésie. Beaucoup de béguinages furent attaqués pendant la Révolution française, mais ont rouvert après. La dernière béguine vivait en Belgique au moment où j’écrivais le livre, elle avait alors plus de 90 ans.

À l’époque du Moyen Âge, la croyance était quelque chose d’important. Je prends comme exemple, La nuit de Samhain, L’étoile du démon, Toadsmen… Pour quelle raison les gens étaient aussi croyants ?
Je pense qu’il y a deux raisons. D’abord, l’Église elle-même croyait aux anges et aux démons, à la divination et aux présages. Beaucoup de prêtres étaient formés à l’art de conjurer les esprits pour leur poser des questions au nom de l’Église. Souviens-toi que pendant des siècles, si tu étais accusé d’un crime, tu pouvais subir l’Ordalie, aussi appelée le Jugement de Dieu, devant un prête, par exemple, être forcé de saisir une barre de fer chauffée au rouge, et si tes brûlures guérissaient, c’était le signe que Dieu te déclarait innocent. Aussi à la fois l’Église et les laïcs croyaient que le supernaturel et le divin intervenaient dans leur vie quotidienne.

Ensuite, la vie elle-même était imprévisible. Tu pouvais manger un morceau de viande et te sentir bien, et une semaine plus tard vomir du sang et mourir. On ne faisait pas le lien entre ces symptômes et la viande mangée une semaine plus tôt. Nous savons maintenant que cette viande était probablement contaminée par l’anthrax. Mais au Moyen Âge, on aurait pensé que tu avais été frappé par une force surnaturelle ou diabolique.

Parle-nous des Maîtres Huants, comment t’est venue l’idée et qui sont-ils ?
Il y a de nombreuses années, j’ai fait un cauchemar dans lequel j’étais dans une pièce la nuit et tout le monde autour de moi s’était endormi. J’ai entendu frapper à la fenêtre, mais quand j’ai ouvert les rideaux, se tenaient trois hommes devant la fenêtre, des armes à la main et portant de terrifiants masques de chouettes. L’image était si forte et effrayante qu’elle m’est restée pendant des années après ça et qu’elle a fini par devenir une source d’inspiration pour le livre.
Les Maîtres Huants dans le roman sont comme les « Toadsmen » ou « Horse-whisperers » (littéralement hommes-crapauds aussi connus comme les hommes qui murmurent à l’oreille des chevaux, une guilde d’hommes censés contrôler les chevaux au moyen d’un os de crapaud magique – ndt), qui ont vraiment existé. C’était une société secrète dont les membres croyaient qu’ils avaient le pouvoir de contrôler les chevaux, les porcs et les femmes et qu’ils avaient le pouvoir de guérir, de jeter des sorts et de tuer les gens par la magie.
Ces sociétés secrètes contrôlaient le monde rural par  la peur.
Si tu voulais devenir l’un des leurs, il fallait tuer un crapaud et le porter autour du cou jusqu’à ce qu’il pourrisse. Puis il fallait emmener les os à la rivière à minuit et les jeter dans l’eau. Un des os remonterait le courant. Il fallait saisir cet os, qui t’entraînerait de l’autre côté de la rivière, et alors tu obtiendrais le pouvoir des toadsmen, y compris le pouvoir de voir dans le noir. En fait, il y a une explication à ça (j’ai essayé, mais pas à minuit et le crapaud était déjà mort !). J’ai découvert que si tu mets des os de crapaud dans de l’eau courante, l’os pelvien se retourne, donc il donne l’impression de s’éloigner des autres os et de remonter le courant. Quelqu’un, il y a plusieurs siècles de ça, a dû observer ce phénomène et en conclure que c’était un os magique.
InquisitionQuand le Prince de Galles a été gravement malade et que les docteurs ont cru qu’il allait mourir, la reine Victoria a envoyé chercher un toadsman qui travaillait dans une des étables de Sandringham pour qu’il soigne son fils. Ainsi même au XIXème siècle, la reine croyait en leurs pouvoirs. Un jour que j’animais une discussion sur les âges sombres dans l’est de l’Angleterre, un homme dans le public m’a dit que son grand-père était un toadsman et qu’il portait en permanence un os de crapaud et un lacet de cuir autour du cou, et aussi toujours quelque chose de rouge comme un ruban ou une écharpe, ce qui était aussi un de leurs signes.

Si je te demande de me parler de la sorcellerie à l’époque médiévale en Angleterre, de nous faire ressentir l’ambiance de l’époque...
Beaucoup de gens, en particulier dans les villages ruraux, allaient voir la guérisseuse locale pour qu’elle les soigne quand ils étaient malades. Elle connaissait bien les herbes et pouvait les soigner. Elle pouvait aussi leur donner des philtres d’amour, ou un mauvais sort à poser devant la porte de leur voisin.
Si ta vache ne donnait plus de lait, si ton cochon mourait ou si tes récoltes étaient mauvaises, c’était vraiment une question de vie ou de mort à cette époque-là et tes enfants pouvaient être affamés tout l’hiver à cause de ça. Si ça arrivait, les gens voulaient désespérément en connaître la raison. Ils croyaient que le lait de la vache avait tari parce qu’une voisine était une sorcière qui s’était changée en lièvre pour aller téter tout le lait. Alors la guérisseuse te disait de voler un objet appartenant à ta voisine, comme une pièce de vêtement qu’elle aurait jetée, le mettait dans un pot rempli d’urine, d’aiguilles et d’épines. Elle te disait de mettre ce pot dans le conduit de la cheminée ou près du feu.
Quand l’urine commençait à chauffer, la voisine se tordrait de douleur à cause des aiguilles et des épines, serait forcée de se confesser et la vache donnerait à nouveau du lait.
Quand les gens réparent de très vieilles maisons en Angleterre, ils trouvent souvent des pots ou des bouteilles de ce genre, censés protéger de la sorcellerie.
Je viens juste d’emménager dans une vieille maison et j’ai trouvé dans le vieil âtre trois clous du Moyen Âge enfoncés dans la poutre de bois au-dessus du foyer. Cela servait à empêcher le diable ou toute manifestation de sorcellerie de descendre par le conduit de la cheminée. Les gens ramassaient des cailloux troués pour les pendre près de la porte ou les accrocher à leurs clés, pour empêcher les sorts et les voleurs de rentrer dans la maison. Beaucoup de gens aujourd’hui accrochent encore des pierres trouées à leurs clés sans réaliser pourquoi ils le font.
Les gens étaient terrifiés à l’idée que les morts se relèvent et qu’ils retournent vers les maisons où ils avaient vécu. Quand on était assis autour du feu à la lueur d’une chandelle par une sombre nuit d’hiver, avec le vent qui hurlait à travers les arbres et faisait trembler  les volets, il n’était que trop facile de commencer à imaginer que c’étaient les morts qui cherchaient à entrer. Aussi, s’ils n’étaient pas sûrs qu’un mort reposerait tranquillement dans sa tombe, ils enfonçaient des clous dans les plantes de pieds du mort pour l’empêcher de marcher, ou faisaient faire des tours et des détours au corps avant de l’enterrer face contre terre à un carrefour pour l’empêcher de retrouver le chemin du village.

Les-beguinages-reviennent-a-la-mode_article_popinIl y a une scène de ton roman qui m’a touché, celle du bannissement d’un lépreux. La loi de l’Église disait que quelqu’un qui avait la lèpre était mort publiquement. Pour quelle raison l’Église faisait ça ?
Dans la Bible, certains rois et personnages proéminents étaient frappés par la lèpre en guise de punition pour de graves péchés. Aussi, au Moyen Âge, l’Église était persuadée que la lèpre était une punition infligée par Dieu pour des péchés cachés. Ils se sont aussi rendu compte que c’était contagieux, mais la lèpre est une maladie étrange. Quelqu’un de bien nourri et en bonne forme physique peut vivre avec des lépreux pendant des années sans l’attraper, et au contraire, elle peut se répandre très vite chez des gens qui ont un régime alimentaire pauvre. Aussi était-elle crainte à la fois en tant que châtiment divin et en tant que maladie.
Quiconque avait la malchance de contracter la lèpre était banni de sa communauté et forcé de partir vivre dans des colonies séparées suite à un simulacre de funérailles, qui rompait publiquement tout lien entre la victime, sa famille et ses voisins. Cela signifiait que la personne atteinte de la lèpre était déclarée légalement morte. Cela permettait à ses héritiers d’hériter de la terre, de la propriété, et des affaires qui pouvaient ensuite continuer sans elle, sinon tous les avoirs auraient dû être gelés jusqu’au décès effectif de la personne, ce qui pouvait arriver bien des années plus tard. C’est pourquoi, d’une certaine manière, on peut dire que c’était mieux pour la famille que la personne soit déclarée officiellement morte au lieu d’être simplement mise au ban de la société, car au moins comme ça leur vie pouvait continuer. Bien qu’en pratique, bien souvent les familles aient aussi été bannies car la communauté avait peur qu’ils ne soient porteurs de la maladie en germe.
Autre fait tragique, il arrivait que des gens ayant des maladies de peau soignables soient diagnostiqués à tort comme atteints de la lèpre et frappés d’un destin malheureux sans nécessité. Mais avant d’accuser ces temps d’être cruels, il faut se rappeler le roman de Victoria Hislop, L’île des oubliés, qui raconte l’histoire de l’île des lépreux en Crète, sur laquelle des gens ont été condamnés à vivre en exil encore récemment et dont certains sont encore en vie aujourd’hui.

As-tu une anecdote sur ton roman Les Âges sombres ?
Dans le roman, certains des personnages croient que le monstrueux Maître Huant terrorise leur village. Le Maître Huant était une créature mythique au Moyen Âge, comme le dragon ou le griffon. On le croyait plus grand que l’homme moyen. Il avait le corps et les jambes d’un homme, la tête, les ailes et les ergots d’une chouette et les organes génitaux d’un étalon. On pensait qu’il vivait au sommet des clochers, descendait en piqué pour emporter ses proies humaines et les dévorer.
Quand j’ai commencé mes recherches sur ce sujet, je croyais la croyance au mythe du Maître Huant éteinte depuis des siècles. Mais j’ai alors découvert qu’une créature de ce genre avait été signalée en train de s’envoler d’une église ancienne à Mawnan, en Cornouailles, Angleterre, en 1976, par une famille qui campait là et aussi par trois jeunes filles françaises qui séjournaient dans une hôtellerie et qui se sont enfuies, terrifiées alors que la créature descendait en piqué sur elles. Plein de choses étranges sont arrivées en Cornouailles cette année-là : des dauphins ont attaqué des gens en train de se baigner et une volée d’oiseaux se sont jetés à plusieurs reprises contre les murs d’une maison jusqu’à ce que ceux-ci soient couverts de sang. Peut-être que ces gens qui ont vu un Maître Huant ont été victimes d’un canular, ou qu’ils avaient trop bu de cidre de Cornouailles, mais ça montre que même aujourd’hui les gens croient et veulent croire à l’existence des monstres.

J’ai bien aimé aussi qu’à chaque chapitre corresponde l’histoire d’un saint. Comment t’est venue l’idée ?
Au Moyen Âge, même dans les documents officiels, les gens n’utilisaient pas des dates telles que « le 1er novembre ». Ils dataient tout en fonction des saints du jour ou des festivals tels que la Pentecôte, Pâques, et même des festivals païens comme le festival des moissons (1er août- ndt). Cela m’a donné l’idée d’utiliser ce système, mais aussi de mettre un petit texte sur le saint du jour, car on a souvent oublié ces histoires. Par exemple :
« Juillet – Jour de la Sainte Marie-Madeleine. On dit qu’il pleut toujours, ce jour-là, car Marie-Madeleine lave ses vêtements afin qu’ils soient prêts pour la foire de la Saint Jacques. » (Les Âges sombres, page 147 éditions Sonatine grand format, traduit par Pierre Demarty- ndt).

SAMSUNG DIGITAL CAMERALe concierge est curieux ! Quels sont tes projets littéraires ?
Je viens juste de finir The Vanishing Witch (littéralement « La sorcière qui disparaît », pas encore de titre français – ndt). J’ai été inspirée par l’histoire vraie d’une femme fortunée qui a été accusée d’avoir assassiné ses quatre maris par voie de sorcellerie. L’accusation a été lancée par certains de ses propres enfants, ennuyés qu’elle ait fait don de toute la fortune de leurs pères à son fils préféré. Cette veuve noire était si puissante qu’elle a réussi à faire jeter l’évêque qui l’avait accusée en prison, et à disparaître avant son propre procès. Le roman a pour cadre la révolte des paysans de 1381, quand des milliers de gens ont marché sur Londres, organisé des émeutes dans les rues et exécuté l’Archevêque de Canterbury et plusieurs des ministres du gouvernement, excédés par les hausses d’impôts et la situation économique –un peu comme l’époque que nous vivons en ce moment.
Je suis aussi à la moitié de la première ébauche de The Raven’s Head (littéralement « La tête du corbeau », pas encore de titre français – ndt), qui parle d’un jeune et naïf maître chanteur qui se retrouve soudain victime d’un complot meurtrier imaginé par un sinistre alchimiste sans pitié. La tête de corbeau est le symbole de la mort et de la putréfaction dans l’alchimie médiévale.

Peux-tu nous parler de ton prochain roman qui paraîtra en France ?
Son titre est The Gallows Curse (littéralement « La malédiction de la potence », pas encore de titre français connu, ndt), et le narrateur est une mandragore qui, au Moyen Âge, passait pour être un demi-dieu doté de grands pouvoirs. La mandragore est une plante étrange dont on pensait qu’elle ne poussait qu’au pied des potences et qu’elle était à la base de l’horrible poison mortel utilisé par Lucrèce Borgia. On dit qu’une mandragore pousse un cri quand on l’arrache de la terre, un cri qui peut tuer un homme ou le rendre fou. Le roman est plein de personnages étranges, y compris une tenancière de bordel naine qui garde des choses très étranges dans sa cave.
Le roman commence en 1210, et toute l’Angleterre a été excommuniée car le roi Jean est tombé en disgrâce auprès du Pape, les églises ont toutes été fermées avec des planches clouées, privant les nouveaux-nés de baptême et les défunts de funérailles. Dans une Angleterre ravagée par la peur, les gens meurent en état de péché. Et dans le Norfolk, dans le village de Gastmere, arrive un nouveau seigneur au manoir, le cruel et sanguinaire Osborn, revenu depuis peu des croisades. Il voit des traîtres partout, et il est prêt à condamner quiconque à l’échafaud et à la damnation au moindre prétexte.
Aussi, quand Elena, une jeune servante, est accusée d’avoir tué son propre enfant, elle est convaincue qu’elle sera la suivante à y passer. Mais d’autres vont défier Osborn et son régime brutal pour sauver la jeune femme, qui a eu un rôle à jouer dans les secrets et les étranges rituels du manoir…

Quelles sont tes lectures actuellement ?
Je viens tout juste de commencer The Strangler Vine (littéralement « La vigne qui étrangle », pas de titre français – ndt), roman d’un nouvel auteur, M.J.Carter. C’est un thriller criminel qui a pour décor Calcutta en 1837 et qui met en scène la secte des thugs, qui adoraient la déesse Kâlî. Il me tarde d’être vraiment dedans, car une des premières commandes de non-fiction que j’ai eues quand j’ai commencé à écrire concernait la déesse indienne meurtrière Kâlî. Je trouve fascinant le fait que l’on retrouve une telle déesse vengeresse dans tant de vieilles religions, y compris chez les Celtes.

Tu es venue pour la seconde fois à « Polar a la Plage » au Havre. Quelles sont tes impressions sur ce festival ?
J’adore ce festival, car on sent qu’il est réellement né de la passion des organisateurs pour la littérature et les arts, et parce que plein de gens peuvent s’impliquer et développer leurs propres talents grâce au festival. Il y a de tout, depuis un concours d’écriture pour les écoles, qui permet de donner  à des jeunes l’envie d’écrire des histoires noires, jusqu’à un concert de musique rock pour lequel les auteurs collaborent avec des groupes locaux. Le public local a la possibilité de participer à un concours photo et le noir est aussi exploré à travers la BD. Toutes les formes d’art se rejoignent pour explorer et célébrer le noir et s’inspirer les unes des autres.
Les séances de dédicace ont lieu dans un décor splendide au bord de la mer, mais plein d’autres choses sont organisées dans divers lieux en ville. Je pense que c’est un des meilleurs festivals au monde, car il n’est pas élitiste. Il célèbre le talent de tout le monde, les jeunes et les moins jeunes, dans toutes les formes d’art et cela n’a pas d’importance que vous soyez artiste professionnel ou amateur, tout le monde passe un très bon moment ensemble. Et tout ça grâce à une incroyable armée de bénévoles qui démontrent que tout est possible.

Karen MaitlandQuelles sont tes passions ?
Je viens juste d’emménager dans un vieux petit cottage, dont une partie est en pisé (boue, paille et poil), construit en 1634. J’ai été ravie de découvrir une vieille enclume de forgeron dans le jardin. Les forgerons étaient souvent des toadsmen et des horse whisperers et souvent les gens venaient les voir pour se faire soigner. Si un enfant était souffrant, on l’amenait à la forge à minuit et on l’allongeait nu sur l’enclume. Sept forgerons de la même famille se tenaient au-dessus de l’enfant et faisaient semblant de le frapper avec leurs marteaux. Si l’enfant montrait des signes de peur, il survivrait, mais s’il ne réagissait pas, il mourrait. Je suppose que c’était un « remède » pour tout enfant assez fou pour prétendre être malade afin d’échapper au travail ou à l’école.
Étendre un enfant nu sur une enclume, et frapper l’enclume étaient un remède pour la coqueluche. Et l’eau dans laquelle on plongeait le fer pour le refroidir était très prisée comme remède contre le muguet et la teigne. Les forgerons étaient aussi des charmeurs de sang. Si une blessure n’arrêtait pas de saigner, on amenait le bandage ensanglanté à un forgeron qui le touchait puis le bandage était de nouveau appliqué sur la blessure et le saignement s’arrêtait. Aussi, peut-être que je devrais suivre une formation de forgeron. Je pense que frapper le fer pourrait être très cathartique.

J’ai beaucoup ri en lisant que la crotte de chien étais une denrée de valeur au Moyen Âge…
Les enfants et les vieillards gagnaient de l’argent en parcourant les rues pour collecter des crottes de chien dans des seaux, puis les vendre aux tanneurs de cuir. Il était vital dans l’industrie du tannage de purifier (en italique et en gras dans le texte original) les peaux d’animaux fraîchement écorchés et de détruire les protéines avant de les tanner. C’est pourquoi ceux qui collectaient la crotte étaient appelés « les collecteurs de pureté ». On mettait les peaux à tremper dans de grands baquets de crotte de chien en fermentation. Tu peux imaginer la puanteur. C’est pourquoi une loi ordonnait aux tailleurs de vivre et travailler dans une partie spécifique de la ville, très loin des boulangeries !
Mais les crottes de chien avaient une telle valeur au Moyen Âge, que des bagarres éclataient pour se disputer les plus grosses pièces, tant chaque collecteur était désespéré de remplir son seau. Les crottes qui avaient le plus de valeur étaient les crottes blanches qui étaient utilisées pour faire du cuir blanc pour les gants d’enfants, et du cuir souple porté par les nobles femmes. Figure-toi l’image de ces femmes délicates enfilant leur mains dans des gants ayant trempé là-dedans ! Mais l’avantage, c’est qu’à l’époque médiévale, personne ne se plaignait de voir les rues souillées de crottes de chien puisque chaque crotte était ramassée avec avidité par les collecteurs encore toutes chaudes sorties du chien !

Quel sera ton mot de fin pour cette interview ?
J’espère que tous ceux qui auront lu Les Âges sombres auront envie de visiter les béguinages de France et de Belgique où l’on peut encore voir ces maisons, et aussi de chercher dans les archives de leurs villes et villages pour voir s’il y a eu des béguinages. Chaque jour on trouve dans les archives locales des preuves qu’il y a eu des béguinages, mais dans de nombreux endroits ils ont simplement disparu sans laisser de traces. Pourquoi, que leur est-il arrivé à eux et à leurs habitantes ? Si vous en découvrez un, j’aimerais beaucoup que vous me le fassiez savoir. Et aussi, si vous entendez  parler de superstitions par les anciens de votre famille, j’aimerais beaucoup les connaître aussi.
J’adore être interviewée par le Concierge Masqué. Un moment fort pour moi du Festival Polar à la Plage au Havre a été de pouvoir lui parler en personne et d’apprendre beaucoup de choses par lui, dont certaines trouveront leur place dans mes nouveaux romans. Tu es un homme sage et merveilleux, Concierge Masqué !