David Coulon :: Dernière fenêtre sur l’Aurore

dcDernière fenêtre sur l’Aurore de David Coulon (Asgard Éditions) est un premier roman qui m’a énormément marqué. Quelle plume noire et quel talent ! Une pépite de roman extrêmement noir. Comme une araignée, il tisse sa toile de façon magistrale. Énormément de scènes vous resteront en mémoire. Retenez ce nom : David Coulon. Je suis sûr qu’on reparlera de lui.

Résumé du roman :
Il y a cet immense bunker isolé où quatre détenus et systématiquement avilis et torturés. Il y a la belle Aurore Boischel, dix-huit ans, jeune fille de bonne famille, qui gît sur son lit, morte. Assassinée. Il y a ce détective privé embauché par un inconnu pour filer… un policier. Et il y a Bernard Longbey, le flic revenu de tout, qui sait que la petite bourgade de Bois-Joli va subir des événements qui marqueront les mémoires…

La semaine prochaine, nous partirons à l’époque du Moyen Âge, en Angleterre.

Si vous êtes, ce week-end, sur le salon de Toulouse Polars du Sud, n’hésitez pas à venir me faire un petit coucou.

Je vous souhaite de très bonnes lectures noires pour cette semaine.

Peux-tu nous parler de ton enfance et nous dire comment tu es venu à écrire ce premier roman ?
Mon enfance n’a (heureusement) pas grand chose à voir avec la genèse de ce roman. J’ai vécu une enfance plutôt cool, de fils unique dans une famille italienne… tu vois le tableau ! Je me suis toujours raconté des histoires. J’ai fait du théâtre très tôt (à 7 ans), ça m’a sans doute aidé à jouer à de nombreux personnages. Ensuite à l’école et au collège, j’adorais écrire. Les rédac, les dissertations ont toujours été un point fort. Je n’avais pas à me forcer : j’adorais !

L’écriture du roman a été un chemin assez tortueux, puisqu’il s’agissait au départ d’une courte nouvelle, intitulée Thanatothérapie, qui a obtenu deux prix lors du concours d’une belle revue littéraire, « L’Encrier Renversé ». C’était une nouvelle cathartique, dans laquelle un psychologue venge des mômes abusés en torturant leurs agresseurs. Comme à la base je suis psy, et ai eu à écouter nombre d’histoires sordides, j’avais eu besoin d’évacuer certaines choses, cette nouvelle m’y a aidé. Mais ce n’était pas satisfaisant. J’ai eu envie d’écrire autre chose qu’une auto-psychanalyse. Quelque chose de moins manichéen, avec un fond social. Un roman noir, quoi.

derniere_feneParle-nous de Bernard Longbey, le personnage principal de ton roman.
Longbey est un flic. Il travaille à la brigade des mineurs. Il passe ses journées à écouter des dépositions de mineurs abusés sexuellement, agressés. Il n’a pas la distance nécessaire. Son travail le ronge de l’intérieur, le perturbe, le détruit, et par voie de conséquence, détruit sa vie de couple, sa vie de famille. Longbey est le personnage non manichéen par excellence. Il a l’air sympathique. Il l’est. D’autant plus qu’il est foncièrement « humain », car touché au plus profond de son être par les récits horribles des enfants. Que celles et ceux qui n’ont pas encore lu le livre ne lisent pas ce que je vais dire ensuite car je vais dévoiler un peu d’intrigue, mais c’est important pour comprendre le personnage de Longbey. Car la profonde humanité de cet homme, attachant, et sympathique, finit par faire de lui un monstre. Il tue. Il torture. Il devient bourreau à son tour, et finit par ressentir les mêmes pulsions inavouables que les mecs qu’il traque. J’ai voulu créer un personnage à la fois attachant et monstrueux, simple et tortueux. Un personnage dont la profonde humanité le fait sombrer dans la folie et l’horreur.

Comment ce sont passées les étapes niveaux écriture pour ton roman ?
J’écris toujours de la même manière, qu’il s’agisse de nouvelles ou de romans. J’ai une histoire en tête, quasi complète, une cartographie mentale, puis lorsque j’écris, tout prend des directions totalement inattendues. Ce qui rend le travail intéressant et captivant, car, comme mes personnages, je me demande comment je vais pouvoir m’en sortir !

Si je te dis que ton roman mène à la limite de la rupture mentale… Est-ce que ta formation de psychologue t’a aidé pour façonner tes personnages ?
Inconsciemment certainement, même si je ne cherche pas à analyser de façon « scientifique » le comportement des personnages. Je les laisse dérouler leurs névroses, je les laisse sombrer dans leur propre chaos, dans leur propre abjection. Mais lorsque j’écris, je me place clairement dans le camp de la fiction. Même si la cohérence psychologique est importante.

240_1oostende_bunker_scalerLes scènes de torture dans le bunker donnent froid dans le dos, superbement réussies, comment as-tu imaginé cet endroit ?
Il fallait un lieu isolé, sordide. Un endroit humide et poisseux, caché du monde des vivants. Le bunker est un peu l’enfer souterrain de Longbey. Il y commet des actes horribles, peut-être pour réfréner les pulsions qu’il commence à éprouver lui même. J’aime que le lecteur se sente mal à l’aise en le renvoyant à des contradictions inconscientes. La plupart des gens voient les pédophiles comme des monstres et ne désapprouveraient pas de les voir souffrir, être torturés. Mais comme le dit Nietzsche, si on regarde au fond de l’abîme, l’abîme regarde au fond de nous. Vouloir torturer celui qu’on nomme « monstre », n’est-ce pas l’occasion de devenir « monstre » à son tour ? Et que cache cette monstruosité ? En fait, l’image du bunker s’est imposée à moi. Un lieu sombre, source de terreurs enfantines. Un endroit caché, malsain, mais attirant.

As-tu une anecdote sur ton roman à nous faire partager ?
Lors d’une très ancienne (et très mauvaise) version de ce roman, j’avais participé à un concours. Une lectrice avait échangé avec moi et proposé pas mal de remarques. Cette correspondance m’avait fait énormément progressé. Les échanges avec les lecteurs sont toujours très riches d’enseignements. Mais j’ai perdu les coordonnées de cette personne ! Si elle lit cette interview, qu’elle me contacte !

J’adore la couverture, réalisée par Philippe Jozelon. Peux-tu nous parler de cette maison d’édition que je ne connaissais pas, Asgard éditions ?
C’est une maison d’édition qui est spécialisée dans les littératures de l’imaginaire (SF, fantasy, etc…). C’est une « petite » maison, et comme toute « petite » maison, il y a un contact privilégié entre les auteurs et les éditeurs. Ce qui est fort plaisant ! La collection polar (Zones d’Ombres), est dirigée par Thomas Bauduret, auteur, et traducteur de nombreux anglo-saxons polardeux et fantastiques. Elle ne publie que des auteurs français, que je ne citerai pas ici car j’aurais trop peur d’en oublier, mais je conseille à tout le monde de jeter un oeil au catalogue et d’en lire. C’est assez rock n’roll, et franchement il y a des petites perles à côté desquelles il serait dommage de passer. Travailler avec Thomas Bauduret sur les corrections de ce roman a été un véritable plaisir. Il est très à l’écoute des auteurs, et donne des conseils avisés en laissant une grande marge de décision et de travail. C’est très appréciable.

Quant à la couverture de P Jozelon, elle est en effet superbe, tout comme les travaux plastiques de Philippe.

David Peace

David Peace

Le concierge est curieux ! Es-tu sur un nouveau projet d’écriture ?
Le concierge a raison d’être curieux ! J’ai plein de projets ! Des nouvelles d’horreur qui vont sortir dans une anthologie numérique en septembre chez House of Dawn Édition, une autre chez Ska éditeur. J’achève également un recueil de nouvelles et deux romans noirs. J’ai de quoi m’occuper pour l’année à venir !!!!

Quels sont tes écrivains préférés et quel roman lis-tu actuellement ?
Mes écrivains préférés, j’en ai plein ! Ça dépend des périodes en fait. Je ne vais pas être original, en citant Bukowski, Palahniuk, King, Barker. J’ai également un véritable coup de coeur pour David Peace. Dans le domaine fantastique, quelqu’un comme Graham Joyce est injustement méconnu, pourtant c’est pour moi l’un des meilleurs auteurs de ces vingt dernières années. Chez les français, j’aime beaucoup Oppel, Chainas, Brussolo, Bizien, Di Rollo, et dans un genre radicalement différent, Emmanuel Carrère. Serge Scotto me fait bien délirer. Sans faire de léchage de bottes, les auteurs de la collec’ Zones d’Ombres chez Asgard. Car ça dépote. Et j’aime bien quand l’écriture ne laisse pas le lecteur mentalement indemne. Et j’aime également beaucoup le théâtre. Tout le monde devrait lire (et voir les pièces de) Rodrigo Garcia. Un jeune auteur danois, Christian Lollike, est passionnant à lire.

En ce moment, je lis Jules Verne (Michel Strogoff) car je viens de prendre le transsibérien entre Moscou et Irkoutsk, en Russie. Ça me permet de prolonger le voyage !

Comment tu écris ? (le matin ? Le soir ? Dans un bureau…)
J’écris un peu n’importe comment, n’importe quand. Quand je m’astreins à une discipline, j’écris très tôt le matin pendant une heure ou deux. Mais comme je suis un lève-tard….

Peux-tu nous en parler de ta une passion pour le théâtre ?
Avec plaisir ! Je dirige deux compagnies, comme metteur en scène. L’une amateur, La Fille Du Guignol, l’autre professionnelle. Il s’agit de la Compagnie Kopasker, basée en Normandie. J’ai commencé le théâtre à l’âge de 7 ans. C’est sans doute ce qui m’a donné le goût de raconter et d’inventer des histoires.

Quelle est l’actualité nationale ou internationale qui t’énerve actuellement ?
Ou la la !!! Plein de choses ! Je risque de ne pas être original en listant ce qui m’énerve. S’il fallait ne choisir qu’une seule chose, ce serait ce grand barnum autour de la valeur « travail ». Les gosses chinois travaillent, certains ouvriers bossent comme des dingues car ils croient à cette valeur, et crèvent d’un cancer de la plèvre à 50 ans. Dans mon roman, il y a ce personnage secondaire, Pignal. Un ancien flic, bossant chez Orange. Lessivé par la police, lessivé par les restructurations chez Orange. Résultat des courses, il devient aigri, raciste, rejetant tout, attendant la mort. Ce n’est pas un personnage caricatural, je ne le vois pas comme tel, et bien qu’il n’ait qu’un tout petit rôle dans le roman, il veut dire quelque chose. Son travail n’a plus aucune signification dans un monde qui n’en a aucune. Alors, il rejette. Tout. Pourtant, on lui assène, comme à nous tous à travers les médias, l’idée que le travail est LA valeur suprême. Mais Pignal, lui, n’est plus rien. Il est devenu une épave. A cause de cette valeur suprême. Le travail vu comme la valeur suprême détourne l’être humain de l’accomplissement de soi, et détourne la société de tout cheminement et réflexion collectifs, et la conduit à la catastrophe. Le travail est peut-être nécessaire (quoi que…), mais  le travail comme valeur empêche de réfléchir et de devenir celui que l’on voudrait être. Le travail comme valeur est à bannir. Il y a un très bon bouquin de Marin Ledun, Les Visages écrasés, sur ce thème.

483fce551bcceTu cites Serge Gainsbourg au début du roman, est-ce ton chanteur préféré ? Sinon quel(s) chanteur(s) ou chanteuse(s) apprécies-tu ?
J’ai cité Gainsbourg car je trouvais cette phrase appropriée au roman. J’aime bien Gainsbourg, mais ce n’est pas mon chanteur préféré. En fait, je ne sais pas si j’en ai. J’aime pas mal de choses dans des domaines divers. Ca peut aller de la variété française pure et dure à l’indus, en passant par le métal, le gothique, ou encore du rock français, ou de l’indé US. Bref, tout et n’importe quoi en fonction de mon humeur du moment. Difficile de citer des noms ! Allez, juste un seul, pour la route. Alexis HK. Pour ses textes. De véritables histoires pleines de poésie. Surtout dans ses premiers albums. Ah oui, quel que soient les chanteurs ou les groupes, je préfère toujours les premiers albums…

Quels sont tes films préférés ?
Les films de Pascal Laugier, comme Martyrs ou The Secret. Les David Lynch (surtout Lost Highway, car on est en plein dans la rupture mentale). No Country for Old Men des frères Coen est également un monument. J’aime également Irréversible de Gaspar Noé, pour son côté hypnotique, et psychologiquement lessivant. Les films de Nicolas Winding Refn (à part Drive…) pour les mêmes raisons… Mais j’aime également les films comiques, potaches et débiles à souhait ! La Cité de la peur, ou encore La série des Y-a-t-il un pilote…, tout ça, c’est culte !!!!

Quel sera ton mot de fin ?
Et bien ça sera un grand merci à toi de m’avoir interviewé !