Raul Argemi :: Patagonia Tchou-Tchou

Raul ArgemiRaul Argemi est un auteur argentin que je voulais interviewer depuis longtemps, car je l’avais rencontré au festival Polar du Sud 2009 et ses romans m’avaient marqué.

Acteur, dramaturge et directeur de théâtre, il entre dans la lutte armée clandestine en 1969. Emprisonné en 1974, il passe une dizaine d’années dans les geôles de la dictature militaire, ce qu’il nous raconte dans cette interview. Auteur attachant qui a publié chez Rivages trois superbes romans complètement différents : humour noir, suspense, fable et une énorme satire sociale et politique. Il est pour moi un auteur primordial du roman noir latino-américain dont on ne parle pas assez !

Voici un résumé de ses trois romans publiés en France :

Patagonia Tchou Tchou : deux hommes embarquent à bord de « La Trochita », un train antédiluvien qui parcourt la Patagonie argentine à petite allure. Haroldo, un ancien marin qui se prétend le descendant de Butch Cassidy, a entraîné son ami d’enfance Genaro, ex-conducteur de métro, dans une aventure risquée : les deux compagnons projettent de prendre en otages les passagers du train pour libérer « Beto », le frère d’Haroldo, prisonnier en transit. En outre, ils comptent bien profiter de l’occasion pour mettre la main sur les sacs de billets qui se trouvent dans l’un des wagons.
Cependant, rien ne se passe comme prévu. Il n’y a pas grand monde dans le train – une femme enceinte et son mari, des touristes – et la prise d’otages tourne court : le conducteur de la locomotive y voit même une diversion ! S’ensuit alors une série d’événements qui va faire de ce voyage une odyssée surréaliste…

Le Gros, le Français et la souris : un homme, Garcia, reçoit une lettre accompagnée d’une photo. Deux morceaux de papier qui le replongent tout à coup dans son passé…
Trois ans auparavant, Garcia, dit le Gros, rencontre par hasard un ancien acolyte : le Français. Tous deux ont partagé autrefois la noirceur d’une cellule de prison. Garcia est rentré dans le droit chemin en devenant réceptionniste, autrement dit sous-fifre en costume vert. Petit pion invisible sur l’échiquier du vaste empire financier dirigé par Tony Capriano Müller, il s’emploie à perdre quotidiennement les parties de squash qui l’opposent au grand patron et satisfait ainsi régulièrement l’ego de ce dernier. Le Français, anarchiste habité par une inextinguible violence à l’égard de la bourgeoisie, offre alors à Garcia l’opportunité de renouer avec son passé et d’échapper enfin à une existence minable et sans relief. À la clef : une revanche sociale et beaucoup d’argent. Le Français présente Garcia à son bras droit, Pérez la Souris. Cet ancien boxeur porte les séquelles physiques et mentales de ses exploits passés sur le ring et se dévoue corps et âme au Français.

Les Morts perdent toujours leurs chaussures : Juan travaille pour le Comahue, un journal de Patagonie argentine. L’un de ses collègues, Sebastián Murillo, décide d’enquêter après avoir assisté à une course-poursuite meurtrière entre la police et des truands. Mais il se tue au volant de sa voiture.
Juan et le plus proche ami de Sebastián, Alejandro, sont persuadés qu’il ne s’agit pas d’un accident. Déterminés à prouver que Murillo a été assassiné, ils se lancent dans des investigations qui semblent mettre en cause le gouverneur de la province et son chef de cabinet…

Raul Argemi sort Ton avant-dernier nom de guerre le 9 Octobre chez rivages noir Poche, un roman à la construction brillante, dans lequel les récits se superposent jusqu’au vertige final, roman qui  a remporté de nombreuses récompenses, dont le prestigieux prix Dashiell Hammett et le prix Luis Berenguer :

Victime d’un accident de la route, le journaliste Manuel Carraspique se retrouve hospitalisé au coeur de l’Argentine profonde. Il partage sa chambre avec un Indien Mapuche, que les infirmières appellent Marquez mais qui ne s’appelle peut-être pas ainsi comme le soupçonnent les policiers qui viennent lui rendre visite. Manuel a plus ou moins perdu la mémoire, mais pas ses réflexes de journaliste. Dans le silence de la chambre, il entreprend de faire parler le blessé. Ce dernier raconte des choses terribles, des histoires à dormir debout dont il serait le héros. Délire ou vérité ? Manuel n’est pas au bout de ses surprises.

Je vous laisse avec l’auteur et la semaine prochaine, nous partirons dans un bunker très particulier. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires.

 

000733173Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous êtes venu à écrire des romans ?
J’ai eu une enfance heureuse jusqu’à ma sixième année, quand mon père est décédé. J’ai ensuite été un enfant maltraité et très malheureux. Mais l’admettre et pouvoir le dire avec des mots, cela m’a pris cinquante ans. L’aîné des sept frères, desquels mon père était le benjamin, était mort quand j’étais bébé, en laissant une sublime et immense bibliothèque, que ma tante gardait comme un mausolée. Je me suis réfugié dans cette bibliothèque où tous s’y trouvaient, de Salgari et Jules Verne à Balzac, Zola, Schopenhauer, Homère, Virgile ou Stendhal. La seule condition que m’imposait ma tante était de remettre les livres au même endroit d’où je les avais pris. Voilà comment d’enfant je suis devenu un lecteur « sauvage », sans guide, découvrant des mondes qui souvent me surpassaient et que je ne comprenais pas.
Tous les livres étaient édités avant les années 40. Les années dans lesquelles en Argentine on avait édité presque tout, parce que les immigrants, les travailleurs européens qui fondaient des syndicats à coups de bombes et de pistolets, comme mon grand-père Juan, fondaient aussi des bibliothèques et considéraient que lire était un devoir, mais aussi le chemin vers la liberté.
Je crois être devenu un narrateur quand je suis devenu fanatique des romans de Tarzan, et mes amis, qui lisaient peu ou pas, me demandaient de leur raconter. Mais pour être écrivain, je devais écrire, et selon mes professeurs, cela était impossible à cause de l’épouvantable orthographe que je n’arrivais pas à corriger. Le drame de l’orthographe m’a fait peur pendant plusieurs années ; en fin de compte, j’ai été mal conseillé, parce que cela est peut-être important pour les professeurs et les correcteurs, mais cela n’a rien à voir avec la créativité, et surtout, le rythme, la musicalité nécessaire dans un texte.
C’est au moment d’aller en prison, et que je savais que ma vie ne valait pas un clou, que je me suis mis à écrire avec l’idée fixe de devenir écrivain, de récits, puis si je survivais, de romans. Dans le fond, c’était une façon de choisir la vie contre tant de morts.

Je suis très curieux, mais ma génération ne connaît pas trop cette période. Dans votre vie, vous êtes rentré en lutte armée clandestine contre la dictature de votre pays en Argentine et vous avez fait 10 ans de prison. Pouvez-vous nous parler de cette période difficile ?
En fait, contre toutes les « dictatures », car elles ont été nombreuses. Je crois que du temps de ma clandestinité, quand j’ai eu à changer plusieurs fois d’identité, m’est resté ce qui est le fond constant de tous mes romans, la question : qui sommes-nous ? Pourquoi croyons-nous que l’identité personnelle n’est pas aussi fragile que le cristal ? D’où le fait que mes personnages soient connus par leurs surnoms plutôt que leurs noms de naissance. Les surnoms, les pseudonymes, d’une certaine manière on les mérite. Le prénom lui, nous a été donné par d’autres.
De la prison, surtout des deux ans que j’ai passé dans les pavillons où l’on concentrait les « irrécupérables », aussi appelés les Pavillons de la Mort, j’ai appris que les humains sont comme l’acier, indestructibles jusqu’à ce qu’ils se brisent. Que nous sommes capables du meilleur comme du pire, sans limites. De l’angélique comme du démoniaque, avec la même facilité.
Et je sais, comme tous ceux qui ont vécu cette épreuve, que je n’aurais pas, que nous n’aurions pas survécu plus ou moins intacts, sans nos camarades. Quand on est seul, on est vulnérable. Les camarades, tous, nous étions la force qui permettait de résister pour ne pas tomber dans la folie ou la trahison.

legroslefrancaisetlasourisrivagesnoir2005Dans votre roman, Le Gros, le Français et la souris, comment vous est venue l’idée de ces trois personnages que l’on ne peut pas oublier ?
J’avais déjà écrit Les morts perdent toujours leurs chaussures sans réussir à l’éditer parce qu’on disait aux éditeurs que mes protagonistes étaient des ex-guérilleros. En Argentine, on vivait une période de fort maccarthysme. Les responsables du génocide de la dernière dictature étaient les « deux démons » : des responsables militaires, qu’on a jugés, et les groupes de guérilleros.  C’était tellement flagrant, qu’on devait oublier son passé, personne ne voulait admettre que les 30 000 disparus avaient eu une identité politique ; et que c’était pour ça qu’ils avaient eu cette destinée. C’étaient comme des anges sans ailes. Apolitiques, disparus à cause d’une machine à broyer. Cela ne fait qu’une dizaine d’années qu’on prend conscience de l’identité politique des disparus. Il était temps !  
Eh bien … un écrivain, ami et vieux compagnon de cellule, Miguel Angel Molfino, il y a peu édité en France, a lu l’original et nous en avons discuté. Il a observé qu’il y avait beaucoup de personnages, mais qu’ils étaient la voix du narrateur et qu’ils manquaient d’une construction comme individus.
Alors, à l’époque où je m’intéressais au théâtre, je me suis rappelé Huis clos, l’œuvre de Sartre, où tout se déroule dans une chambre fermée et avec trois personnages. Voilà le chemin à prendre pour construire, à fond un personnage. C’est la première exigence que je me suis donnée, c’est-à-dire trois personnages dans un espace limité. La deuxième a été de commencer l’histoire par la fin. M’obliger à obtenir que le lecteur, connaissant la fin, continue la lecture pour savoir comment l’histoire avait commencé et qui étaient les personnages.  Si je n’avais pas réussi à construire des personnages sympathiques, humains, j’aurais échoué.
Depuis, cette manie m’est restée. À chaque nouveau roman, je me propose un obstacle, un sommet à couronner, plus c’est difficile, mieux c’est, et je dois concourir avec moi-même, jouer de ma vie pour ne pas perdre. L’écriture de chaque nouveau roman devient une aventure.
Le Gros est né du fait qu’en ce temps-là, j’avais en moi beaucoup de colère. Dans mon enfance ou en prison, je supportais mal les humiliations, bien qu’ici il n’y avait pas d’intention de m’humilier. Disons que j’ai la peau très sensible pour ces choses. C’est peut-être pour cela que j’ai pris le pire de moi-même, pour raconter l’histoire de ce Gros.  
Le Français est né d’un codétenu, il se disait anarchiste, alors qu’en fait, il n’avait pas les pieds sur terre, il avait eu tellement d’histoires dans sa vie que l’on ne pouvait jamais distinguer le vrai du faux. Je ne sais pas s’il était aussi dangereux que le Français, mais il pouvait l’être, alors j’ai suivi cette idée. En fin de compte, peu d’entre nous, les irrécupérables, étions des enfants de chœur.
La troisième, Perez la souris, dans la version en espagnol, a à voir avec des anciens boxeurs que j’avais rencontrés dans la rue et en prison, lors des rares occasions où nous avions un contact avec les prisonniers non politiques. Personnages qui sont les vestiges d’une vie difficile, qui n’ont jamais connu le triomphe, et qui continuent à avancer avec une certaine innocence enfantine, dont on ne sait pas vraiment s’ils sont nés avec ou si c’est le produit d’un cerveau cabossé.
D’un autre côté, dans la région où je vivais, il y avait un homme riche qui avait son propre zoo, que j’avais moi-même visité, alors j’ai rassemblé tous ses éléments, et je me suis lancé dans l’écriture.

Vous aimez les marginaux et la satire sociale et politique. Expliquez-nous pour quelle raison.
Les marginaux ne m’intéressent pas particulièrement. Il arrive que leur monde soit comme celui des marchands, mais avec les couleurs les plus exacerbées. Je ne sais pas comment c’est en France, mais en Argentine, les prisons sont la copie conforme, jusqu’à une caricature sanglante, de la société dans laquelle elles sont incrustées. Il y a des pavillons pour les riches, avec tous les privilèges – où les escrocs paient une location officieuse pour pouvoir y vivre – et des pavillons pour les pauvres, où les bagarres éclatent pour de la nourriture, pour manger.
Peut-être faudrait-il définir ce qu’est un marginal. Moi par exemple ! Des centaines de milliers de familles espagnoles sans travail, sans demeure, qui partagent le toit dans des usines abandonnées.  Ou doit-on nous appeler avec l’euphémisme, les exclus du système ? Est-il nécessaire de voler ou tuer pour devenir marginal ? Si oui, combien de marginaux ont vécu en Argentine lors de la dernière crise, quand des familles entières, des quartiers entiers, ont volé dans les supermarchés pour avoir quelque chose à manger, ou ils arrêtaient des camions transportant du bétail pour tuer des vaches et pourvoir emmener de la viande à la maison ? D’ailleurs, cela m’étonne qu’en Espagne il n’y ait pas plus de pillages ou de morts : car la propriété privée est sacrée, et on la défend à balles réelles.
raul_argemi (2)Dans les romans que j’ai publiés en France, les personnages principaux ne sont pas des marginaux. Du moins pas dans le sens d’avoir choisi comme profession d’être criminel. Le personnage du Français est un dément mystique. Bermudez, dans Les morts perdent toujours leurs chaussures, est conscient qu’il met les pieds en dehors des règles, à la recherche de ce qu’il croit plus juste et les protagonistes de Patagonie Tchou-Tchou sont deux pauvres types qui veulent devenir des héros en sauvant un frère cinglé.  Oui, tous, ils ont fait un pas loin des normes. Che Guevara a fait plusieurs pas, il était lui aussi un marginal. Pareil pour ceux qui ont arrêté de lécher les pieds à la monarchie et qui ont pris la Bastille, s’ils n’avaient pas triomphé à la Révolution française, ils auraient été les marginaux du système.
Voilà les marginaux qui m’intéressent. C’est eux que je raconte. Les délinquants peuvent me servir comme appui ou comme anecdote attrayante pour le lecteur, car la vie des banquiers, qui sont encore pires que les voleurs de banque, est ennuyeuse, même si elle est plus meurtrière. Je crois qu’avec ça, je réponds à tous les éléments de ta question, parce que tout ce qui est en relation avec nos vies est politique, et tout dépend du pouvoir. Ce pouvoir sur ta vie, tu l’exerces ou tu le cèdes, mais après ne proteste pas. Si à bien des égards je fais appel à l’humour et à l’ironie, c’est parce que, vu ce qui nous attend, il faudrait se suicider avant d’être né !  L’humour, le fait de ne pas se prendre au sérieux, rire de soi-même, c’est ce que j’ai appris en prison, c’est la seule chose qui flotte lors d’un naufrage, la seule chose à laquelle on s’accroche pour ne pas se noyer.

Est-ce au moment où vous habitiez en Patagonie que vous avez écrit le roman Patagonia Tchou-Tchou ? Et parlez-nous  de « la Trochita » qui nous fait parcourir la Patagonie tout le long de votre roman.
Les trois premiers chapitres, je les ai écrits en Argentine, peu avant d’aller en Espagne. Comme avec tous mes romans, je ne savais pas encore, si le roman finirait en une terrible tragédie ou en autre chose.
J’avais connu la Trochita lors de mes voyages en tant que journaliste. J’ai dû assister à son démantèlement par le néolibéralisme, parce que cela n’était pas rentable, peu importait que cela soit utile.
À cette époque, j’avais lu sur Butch Cassidy et ses amis Sundance et Etha, qui avaient vécu relativement près d’où j’habitais (dans les termes de distances patagoniques).  J’aimais l’idée que pendant sa fugue vers le nord, il soit tué en Argentine, en Bolivie ou ailleurs, que l’on pouvait penser qu’il vivrait pour toujours. Mais je n’avais pas envie d’écrire une biographie, genre qui m’ennuie, et s’offrent à moi comme protagonistes ces deux pauvres types, un ancien marin qui pense être le petit-fils de Cassidy et un conducteur du métro de Buenos Aires au chômage à cause de la privatisation. Je leur ai demandé de rester.
Dans sa structure de base, cela ressemble au Gros, le Français et la souris. Quelques personnages seulement et enfermés dans un espace unique. Dans Le Gros…, c’est dans la maison numéro 5 où ils vivent. Dans Patagonia… dans deux wagons d’un train qui traverse le désert, le néant.
Cette histoire a pris forme et j’ai terminé de l’écrire en Espagne, je dirais par nécessité de survie émotionnelle. J’avais fini Penúltimo nombre de guerra qui, je suppose, sera publié cette année en France. Une histoire pleine d’horreur, qui en se nourrissant de ma chair, je ne sais pas écrire autrement, m’avait arraché des morceaux et rempli de douleur. C’est ce qui a décidé que dans Patagonia…, on puisse aimer les personnages, ou au moins sympathiser avec eux et les plaindre.  Parce que tout à coup, les personnages sont ridicules, mais malgré eux, parce qu’ils veulent devenir des héros. Curieusement, il y a quelques années, ils ont commencé à exploiter les deux extrémités de la ligne, non pas pour les gens qui vivent dans le désert, mais pour les touristes. Dans l’extrémité la plus proche où vivait Butch Cassiddy, avec l’appui d’une firme italienne qui y possède des moutons, le train parcourt quarante kilomètres, suivi par une bande de cow-boys à cheval, qui volent dans le train, revolver à la main, comme s’ils étaient de la bande à Cassiddy. J’aurais dû breveter l’idée, car il semble que la réalité plagie la fiction.

Avez-vous une anecdote à nous raconter sur ce roman et à partager avec vos lectrices et lecteurs ?
Une anti-anecdote : je n’ai jamais réussi à voyager dans la Trochita.  Pour une raison ou une autre, qu’elle était déjà en déclin, qu’elle pouvait, ou pas démarrer, et que son point de départ le plus proche était à 300 kilomètres par une route désertique. Je n’ai pas coïncidé avec ce petit train pour faire le voyage.  Alors je me suis permis d’inventer le parcours, en unissant des lieux et villages que je connaissais et que ne différaient en rien ceux parcourus sur cette voie.

mortsperdenttoujoursleurschaussuresrivages2007Dans votre roman Les morts perdent toujours leurs chaussures, si je vous dis qu’un bon journaliste est un journaliste mort, que me répondez-vous ? La corruption est-elle énorme en Argentine ?
La corruption est inhérente à n’importe quel système d’organisation sociale. Y a-t-il beaucoup de corruption en France ou en Espagne ? Qui finance les campagnes des partis politiques ? Ce n’est pas la corruption en soi qui dérange, notons que s’il y a un corrompu, il y a aussi celui qui corrompt, ce qui détruit le tissu social, c’est ce qui se produit quand (comme en Argentine, en tout cas avant que je ne la quitte), on devient riche du jour au lendemain, grâce à la corruption, et qu’on s’exhibe ou qu’on reconnaisse comme étant une réussite sociale.
Aujourd’hui, en Espagne il n’y a pas plus de corruption qu’il y a dix ans. Mais comme les gens sont au chômage, sans avoir assez à manger, sans être en mesure d’élever les enfants, les actes de corruption nous interpellent plus et sont moins bien tolérés.   
En ce qui concerne les journalistes, ta phrase est assez juste, mais… La première chose que l’on apprend lorsqu’on commence ce métier, c’est que la liberté de presse n’existe pas. Ce qui existe, c’est la liberté d’entreprise. Jamais en tant que journaliste, tu pourras publier quelque chose qui puisse affecter les intérêts du milieu où tu travailles. La sanction sera ton licenciement.
Voilà pourquoi je pense que c’est un métier de pirates, avec un cache-œil pour ne pas voir ce qui ne te convient pas.

Le concierge est curieux, quelle est votre actualité littéraire ? Êtes-vous en train d’écrire un nouveau roman ?
Certes oui. Je termine un roman très dur, à mon avis du moins, je ne sais pas si pour le lecteur ce sera pareil. Je suis épuisé après chaque session d’écriture. Peux-tu imaginer : je suis au chômage, je vis dans un appartement prêté par des amis, car je ne peux payer un loyer, et mon ex-femme, car nous nous sommes séparés depuis peu, est dans la même situation, avec les enfants. Ce qui me reste, c’est de la haine et de la frustration, je ne veux pas que cela se transforme en violence. Donc, j’essaye d’expulser la violence dans mes romans, bien que je n’y arrive pas tout à fait. Au moins, je creuse,  et évite que la merde reste dedans.

Comment vous écrivez ? (Le soir ? Le matin ? Dans un bureau ?)
J’ai besoin d’un espace physique fixe, je ne suis pas de ceux qui peuvent écrire dans les bars. En ce moment, je le fais sur la seule table que j’ai, celle de la cuisine. Et je ne m’y mets que lorsque je sais que j’ai plusieurs heures devant moi. Des fois, il faut s’arrêter pour penser avant d’écrire ; bien que certains textes, en particulier des romans policiers, donnent la sensation que c’est un écervelé qui les a écrits. Tout ça pour dire que peut-être après plusieurs heures, ne sortiront que quelques pages.
À quel moment ?… Je suis mentalement plus actif le jour. Jamais je n’écris la nuit ou quand je suis fatigué.

Quels sont vos écrivains préférés ? Et quel est le roman que vous lisez actuellement ?
Puis-je réduire la question ? L’écrivain qui m’a le plus impressionné ces dernières années est argentin, décédé après avoir écrit trois romans : Raphaël Pinedo. Il est l’écrivain le plus original de la langue espagnole. En ce qui concerne le livre que je lis en ce moment, pour la deuxième fois en un mois, chose rare, c’est Les os de l’hiver (Winter’s Bone) de Daniel Woodrell.  C’est  un grand, très grand roman : noir, involontairement noir.

Quelle est l’actualité nationale ou internationale qui vous énerve actuellement ?
En ce sens, je suis très, très internationaliste, aucune ne me plaît. Ma colère a un registre très vaste, généreux je dirais.

patagonia_amb1Pouvez-vous nous parler du festival BC Negra 2013 ? De l’ambiance et votre sentiment sur ce festival ?
Chaque année, à chaque fois avec moins de budget, encore la crise, son succès est grandissant. À la première édition, je crois que je connaissais tous les spectateurs, aujourd’hui je ne connais personne. Cela est peut-être dû au fait que le roman noir est le roman social du XXIème siècle et les lecteurs confirment en lui les soupçons de ce que les médias et politiques leur cachent. J’ai participé, il y a quelques années, à la clôture du festival en conduisant la table des auteurs, c’était très sympa pour nous et le public. C’est parce que nous avons parlé de ce qui nous intéresse. Aux auteurs, leurs derniers romans. Au public, les coulisses de ce qu’il ne trouvera pas dans le roman, et les histoires vécues par les auteurs pour écrire ce qu’il écrit.
Et l’ambiance, au moins entre les écrivains, est toujours bonne. Il y a toujours une générosité qui permet le contact avec les maisons d’éditions ou les agents, chose qu’on ne retrouve pas dans les salons de littérature culte dite « blanche ». Peut-être, comme les écrivains de romans noirs, nous sommes considérés comme de deuxième catégorie, comme si nous ne faisions pas de la littérature, fonctionnions dans une fraternité de marginaux.

Est-ce qu’en Argentine, le roman noir et le polar sont beaucoup lus ?
Le roman noir est lu en Argentine sans honte, et cela marque une différence. Plus, pour un auteur, qui ne pensait pas qu’il en était un, être reconnu comme auteur de romans noirs, c’est quelque chose qu’il montre avec fierté. Depuis que j’ai conscience de la raison, il  a toujours existé des collections de romans policiers ou noirs dirigées par de grands écrivains, comme Jorge Luis Borges ou Ricardo Piglia.

Quels sont vos films préférés ?
Je ne suis pas très cinéphile. Entre un film et un livre, je choisis toujours le livre. Peut-être parce qu’avec le livre, c’est moi tout seul qui m’en fais le film. Mais pour ne pas te laisser dans la mouise, en voici trois : Pizza, birra y faso, film argentin, Apocalypse Now, que je ne me lasse pas de voir, et Blade Runner.

Quel est l’endroit le plus joli que vous ayez vu, et pouvez-vous nous décrire cet endroit ?
La Cène de Leonardo da Vinci (L’ultima cena). J’y suis allé, assis dans la fraîcheur, à Milan, sans pouvoir croire que la beauté était bien vraie. Tant d’histoires concentrées dans chaque visage, chaque geste. Et si je peux ajouter un autre endroit, si on peut l’appeler ainsi, les portraits de nains de Velazquez. Je pourrais passer toute une journée à regarder les yeux de chaque portrait. Si on ne s’émeut pas avec les nains, c’est qu’on est mort !

Quel sera votre mot de la fin ?
Qu’est-ce que je peux dire si ce n’est merci ? Une interview est toujours une opportunité pour penser en soi et se découvrir en choses qu’on ne sait pas de soi-même.