Elsa Marpeau :: L’Expatriée

Elsa Marpeau pendant le salon Quais du Polar à LyonIl y a 1 an, j’interviewais Elsa Marpeau suite au coup de coeur que j’avais eu pour son roman Black blocs sortie dans la Série Noire de chez Gallimard.

Elle nous revient avec un superbe roman : L’Expatriée, toujours dans la Série Noire. Une nouvelle fois, une claque. Et même décontenancé tant le personnage principal ressemble à l’auteur. Un coup de maitre et un roman qui se dévore très vite.

Résumons :

Je me souviendrai de la nuit d’encre de son regard. Mais pour l’heure, en ce 1er juillet, l’impression s’estompe. Je suis happée tout entière par l’apparition qui, à l’autre bout de la piscine, vient de se matérialiser. Celle de l’Arabe blond.» Expatriée à Singapour dans un condo chic peuplé de Français, Elsa voudrait commencer un nouveau livre mais elle tourne en rond, écrasée par la chaleur et le désœuvrement.

Sa vie change radicalement lorsqu’arrive Nessim, le nouveau Français de la résidence qu’elle baptise «l’Arabe blond». Il devient son amant jusqu’à sa mort, deux mois plus tard. Assassiné de plusieurs coups de couteau. Parce qu’elle était sa maîtresse, Elsa devient vite aux yeux de tous la principale suspecte. Elle ne doit son salut qu’à l’aide de Fely, sa maid philippine. Mais le prix à payer sera élevé.

Je vous recommande absolument cet auteur qui, pour moi, devient une référence du noir français.

Pour rencontrer Elsa Marpeau, venez le 28 septembre prochain à 13h à la bibliothèque Parmentier dans le 11e arrondissement. Elle sera accompagnée par Rachid Santaki pour une rencontre-débat animée par Hervé Delouche, Président de l’association 813. Venez nombreux !!

La semaine prochaine nous partirons à New York pour un roman explosif. Je vous souhaite de très bonnes lecture noires.

exSi je te dis que ton roman est un thriller autobiographique ?
Ce thriller joue évidemment avec le genre. J’ai puisé si loin dans mon expérience à Singapour que j’ai fini par ne plus distinguer les frontières entre ma vie et le livre. J’ai donc donné à mon personnage mon prénom et mon nom, je l’ai fait vivre là où j’ai vécu… Et tout s’est mêlé au point que j’aurais du mal à dire ce qui est réel ou rêvé. 

Parle-nous des rapports entre Elsa et Fely, entre une riche et une pauvre.
C’est l’essence même du roman, un rapport de domination qui s’inverse entre deux mondes, celui des exploités et celui des exploitants. Elsa est une expatriée française, Blanche, nantie ; Fely est sa domestique philippine. Au début, Elsa croit être différente des autres femmes d’expat ; elle croit être meilleure. Au fond, derrière sa façade humaniste et ses manières policées, elle est identique aux autres. Pire, peut-être. À la faveur d’un meurtre, les rapports entre ces deux femmes vont s’inverser progressivement. À l’ombre des murs, Fely va prendre le pouvoir… jusqu’au retournement final.

À travers des deux femmes, le roman traite des rapports Europe/Asie. Elsa est la représentante d’un monde agonisant, le nôtre, qui donne des leçons d’humanisme au monde alors qu’il sombre irrémédiablement sans s’en apercevoir. Fely, au contraire, appartient au jeune monde asiatique, celui de demain.  

Parle-nous de tes recherches pour écrire ce roman.
Quand j’ai écrit ce livre, je vivais depuis deux ans à Singapour. J’habitais à Sommerville Park, la résidence où se déroule l’histoire. Je n’ai pas eu de recherches à faire, juste à regarder par la fenêtre et puiser dans mon existence.

J’ai été très troublé par le personnage d’Elsa, car on est obligé de penser à toi, c’était voulu ?
Oui, bien sûr. La frontière entre le thriller et l’autobiographie tend à s’effacer. Le personnage de papier et l’auteur se confondent presque.
Le livre tient dans ce « presque ».    

Parle-nous de Singapour. Tu as vécu là-bas, dis-nous ce que tu as aimé et ce qui ne t’a pas plu.
J’ai aimé le fait d’être loin. À mon arrivée, j’ai été saisie par l’euphorie. Je regardais le ciel en me disant que j’étais en Asie, j’adorais que la mer s’appelle « Mer de Chine ». J’ai beaucoup voyagé. J’ai rencontré aussi de nombreux Singapouriens, qui m’ont ouvert les portes d’un monde nouveau.

Plus dure a été la chute, lorsque certains membres de la communauté expat’ se sont mis à me rendre la vie difficile. Par désœuvrement, par bêtise… Les femmes qui travaillent sont parfois mal vues. Celles qui écrivent des polars, plus encore. Un jour, une Française m’a demandé pourquoi j’écrivais de la pornographie. Elle venait de lire mon premier roman, les Yeux des morts… Allez comprendre.    

256853~v~Black_blocsSi je te dis que ton roman est aussi une histoire d’amour ?
Oui, c’est aussi une histoire d’amour, et même plusieurs.

Il y a l’histoire évidente, entre Elsa et l’Arabe blond. Une relation adultère, passionnée, qui ouvre à Elsa les portes du monde. Car Nassim est un conteur, il aime les récits de voyages, il emmène la narratrice sur des terres inconnues tout en restant dans son lit. Il est Shéhérazade.

Il y a l’histoire secrète, souterraine, entre Elsa et Fely. Car les deux femmes se haïssent mais elles n’existent pas l’une sans l’autre. Elles sont les deux faces d’une même réalité. Il y a, entre elles, une attirance et une répulsion qui se traduit aussi sexuellement.  

Enfin, peut-être la moins visible de toutes : l’Expatriée relate une histoire d’amour conjugale. Elsa et Alexandre, son mari, apprennent à s’aimer de nouveau, au-delà du crime et de la folie, dans une acceptation totale l’un de l’autre.

As-tu une anecdote sur ce roman ?
J’en aurais cent. Je pourrais juste raconter qu’il occasionne un certain trouble chez mes proches, qui s’inquiètent de savoir si j’aime ma fille et si mon conjoint lit beaucouplequipe.fr !  

Tu dépeins une vision très dur des relations entre expatriés et maids. As-tu vécu ça ?
Et bien pire. Tous les Français à Singapour, ou presque, prennent une maid, surtout lorsqu’ils ont des enfants en bas âge. Certains les traitent correctement, d’autres leur font manger des restes, les traitent comme des esclaves, confisquent leur passeport. Le problème n’est pas spécifique aux expatriés. Il réside plutôt dans l’absence total de cadre légal régissant les relations employé-employeur. Quand j’y étais, 5 maids sont mortes en tombant d’un immeuble car leur patron exigeait qu’elles nettoient les vitres du dehors.  

Le Concierge est curieux, quel sera ton prochain projet d’écriture ?
Malheureusement, je l’ignore encore. L’écriture de l’Expatriée m’a laissée complètement exsangue.

Tu as écris trois romans publiés à la Série Noire. Quelles sont tes impressions sur ta jeune carrière d’écrivain ? Était-ce ce que tu avais imaginé ?
Plus qu’à une maison d’édition ou à une collection, même prestigieuse, je m’intéresse à ma relation avec mon éditeur. Nous avons avec Aurélien Masson une collaboration fructueuse et c’est tout ce qui m’importe.

En dehors de cette relation de travail, que dire ? Je ne m’attendais pas à certaines réactions du « milieu », que j’attribue à des relents de machisme, envers certains thèmes jugés intouchables. Je pense au contraire que la littérature est sans frontières, sans tabou, non genrée, et qu’elle n’a pas à s’embarrasser de politesse.  

271944~v~Yeux_des_morts_lesJ’ai trouvé sur internet une déclaration de toi  : « Je m’apprête aujourd’hui à quitter Singapour pour Paris. De toute façon, cela n’a aucune importance car, où que je sois, je ne quitte presque jamais ma chambre. » Tu ne quittes jamais ta chambre ?
Aussi peu que possible ! C’est à peine une image. Durant la journée, je reste derrière une vitre, derrière un écran. J’ai quelques différends avec le réel.  

Que lis-tu en ce moment ?
Sexus d’Henry Miller.

Quelle est l’actualité nationale ou internationale qui t’énerve en ce moment ?
La montée des Femen. En tant que féministe, je suis assez dubitative sur ces femmes sélectionnées en fonction de leur correspondance physique avec les fantasmes masculins et qui prétendent utile de se déshabiller pour faire passer leur message… Quel message d’ailleurs ? Je ne parviens pas à l’entendre car, moi -même, je ne regarde plus que leurs seins.  

Parle-nous de l’adaptation contemporaine de Phèdre dans le milieu des truands marseillais que tu écris ? Ça m’intéresse énormément.
Ce projet a malheureusement été laissé de côté. Je le coécrivais avec mon ami Stéphane Piatzszek, mais Arte n’a pas souhaité y donner suite. Il s’agissait d’adapter Phèdre dans le milieu des truands marseillais. Une quadra vit avec son nouveau conjoint, un braqueur, un type jaloux et dangereux, et tombe amoureuse de son beau-fils…  

Si je te demandais une citation que tu aimes bien, ça serait laquelle ?
Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Baudelaire, L’héautontimorouménos

Quel sera ton mot de fin à cette interview ?
Je voudrais remercier les bloggeurs et chroniqueurs du Net, actu-du-noir.over-blog.com de Jean-Marc Laherrère, blog-du-serial-lecteur.over-blog.com de Démosthène, lamerpourhorizon.net d’Alain le Flohic, tashasbooks.blogspot.com, www.unwalkers.com, 319signes.over-blog.com, www.k-libre.fr, fr.feedbooks.com, toi bien sûr…. et plusieurs autres. Vous êtes presque toujours les premiers à dégainer, à garder une réelle curiosité et un réel désir de découvrir. Alors vraiment, merci !