Jean Songe :: La voix des maisons

jsDeuxième interview pour Kyklos Éditions afin de parler de cette fois de Jean Songe pour son roman La voix des maisons.

Vous sortirez très perturbé de ce roman, et vous espèrerez ne jamais tomber sur une ville pareille ! On se pose plein de questions après avoir fermé ce roman, notamment sur la recherche expérimentale et ce que pourrait être un monde différent. Belle réussite de cet auteur que j’ai découvert au Salon du livre de Paris 2013 et que je vous conseille de découvrir à votre tour, ainsi que la maison d’édition, à suivre absolument.

Voici un résumé de son roman :
Génésistrine, village dans un coin indéterminé du sud de la France, abrite un Centre Psychiatrique Expérimental. Les patients et les autres résidents vivent ensemble, sans que la distinction entre eux soit toujours évidente.
La vie du Centre est soudainement perturbée par une inscription mystérieuse sur le mur d’une Maison, semant la zizanie dans tous les esprits.
Le docteur Blochpal sait que le fauteur de troubles doit être démasqué au plus vite afin d’empêcher la situation de dégénérer.
La multiplication des graffitis puis la découverte d’animaux dépecés vifs vont menacer la vie de toute la communauté.
D’autant plus que l’armée est prête à tout pour récupérer Sophia Killus, une tueuse d’élite qui s’est échappée d’une base secrète et qui rôde autour du Village.
Joseph Hiden, lui, se sent particulièrement visé. Saurait-on à quels « jeux » il se livre, avec sa complice aveugle, sur les femmes du Village ?
Les réponses à toutes les questions se trouvent peut-être dans le Monde Imaginâme…

La semaine prochaine, nous partons à Singapour. Je vous souhaite à tous de très bonnes lectures noires.

 
 

M. Songe, pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous êtes venus à écrire des romans ?
M. le Concierge Masqué, vous êtes très curieux… Fils unique, j’ai vécu mes 10 premières années dans les Ardennes avant d’émigrer en région parisienne. Dès que j’ai su lire, j’ai passé beaucoup de temps dans tout ce qui était imprimé, avec une préférence pour les BD à quatre sous. Je me souviens que j’avais 1 franc (soit environ environ 20 cents d’euro) d’argent de poche par semaine et que cette somme me suffisait à acheter 10 fascicules de BD au format poche sur le marché de Charleville. Des récits de guerre, d’aventure, des sous-Tarzan… Après, les BD de Marvel sont apparus puis je me suis mis à la SF, des Marabout, avant de plonger plus tard dans le polar…

91_photo_prod5Bien qu’ayant une formation graphique et artistique, j’ai commencé par écrire des scénarios de BD, signé des adaptations, puis je me suis retrouvé éditorialiste à Penthouse (une revue de cul). On me disait que j’avais une petite patte, un style personnel. Ensuite, j’ai monté avec mon meilleur ami, David Dufresne, une revue mixant rock, rap, roman noir, SF, etc… la mythique et culte Combo! On a aussi créé une éphémère maison d’édition… Peu à peu, j’ai bifurqué vers le journalisme free-lance (les Inrocks, Libé Mag, Rage…) avec un passage comme rédac’-chef adjoint des pages culture du quotidien Le Jour… Puis j’ai eu une période de chômage que j’ai mise à profit pour écrire mon premier polar. Mais s’il n’avait pas été publié (en l’occurrence par Florent Massot), je n’aurais pas poursuivi, je n’ai aucune vocation pour rien… A part, peut-être, pour la musique populaire & bruyante, blues trash, que j’exprime depuis une paire d’années sous le nom du Vieux Flingue

Comment ce sont passées les recherches pour votre roman, La voix des maisons ?
J’avais déjà tout un background sur l’art au sens large (arts plastique, cinéma, musiques…), que j’ai convoqué pour le roman. Pour le reste, le cerveau et son fonctionnement (associé aux dérèglements mentaux), m’ont toujours fasciné et j’ai pas mal de docs sur le sujet, que j’ai complété par des lectures et des recherches sur le Net.

Parlez-nous de Génésistrine. Comment vous est venu le nom du village ?
Génésistrine est une référence directe à un auteur totalement oublié, Charles Fort (il est d’ailleurs cité dans le roman, sur l’origine du mot « punk »), qui s’intéressait à tous les phénomènes dits bizarres… Génésistrine sort du Livre des Faits Maudits.

Le nom colle avec l’idée de nouveau départ, nouvelle naissance, même si c’est pour plonger dans un cauchemar…

Parlez-nous de ces deux personnages qui m’ont marqué : joseph Hiden et André Blochpal.
De Hiden, je dirais que c’est une version dégradée de moi-même. Je me suis projeté dans la peau d’un scénariste has-been de films de SF tordus, qui aurait tout perdu et qui souffrirait de troubles mentaux… Je n’ai pas eu trop de difficultés, bien que n’étant pas has-been, puisque je n’ai jamais été been. Blochpal est un mélange de psy dévoyé et d’Andy Warhol, pour le côté manipulateur…

gustave-flaubert2Pourquoi votre roman est-il truffé de références musicales et filmiques ?
Cf. réponse 2. Perso, c’est ce qui me fait vivre, mon carburant. Je cite très souvent l’artiste Robert Filliou :  » L’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art « . Pour le roman, c’était cohérent, via certains personnages, qu’apparaissent certains noms d’artistes ou d’œuvres. Ce sont aussi des clés pour les comprendre davantage. Nous sommes aussi constitués, pour le meilleur & le pire et parfois malgré nous, du bagage culturel et artistique que nous trimballons… Certains noms et certaines « œuvres » (mais ce n’est pas limité au domaine artistique), je m’étonne de les connaître, je ne devrais pas, ils m’encombrent l’esprit, comme des parasites. L’esprit est une colonie qui abrite des espèces dont on voudrait se débarrasser et c’est pas toujours facile…

Avez-vous une anecdote sur ce roman ?
Il y a des contraintes plus ou moins visibles, dissimulées ici & là. Par exemple, le chiffre de 64 chapitres n’est pas un hasard, c’était prémédité dès le début. La réponse est dans le roman…

Pourquoi choisir un autre nom (Jean Songe) différent du vôtre pour écrire ?
Pour marquer une rupture nette avec mes 3 précédents romans noirs signés de mon nom. J’abordais un nouveau territoire, mix de Noir & de SF, et je repartais de zéro. Ça me semblait cohérent, d’autant plus que les rêves et les cauchemars tiennent une grande place dans ma vie, et que j’en inclus toujours dans mes bouquins.

Comment écrivez-vous ? (le matin, le soir, dans un bureau…)
J’ai une sorte d’atelier très bordélique, dans lequel je passe l’essentiel de mon temps. J’y écris, dessine, joue de la guitare, à n’importe quelle heure de la journée. Tôt le matin et le soir, je ne suis bon à rien, j’en profite alors pour lire, voir des films ou des séries, écouter de la musique, ou sortir…

kyklos-logo-newLe concierge est curieux. Pouvez-vous nous donner des infos sur votre prochain projet d’écriture ?
J’en ai plusieurs… Je termine un roman pour ados (les jeunes adultes), où j’essaie de faire passer certaines de mes obsessions (les dérèglements mentaux entre autres) dans une langue accessible à tous. Il me reste environ 6 chapitres à écrire. C’est l’histoire d’un jeune SDF, persuadé d’avoir des super-pouvoirs, qui affirme avoir déjoué un attentat contre le président de la république lors du défilé du 14 juillet. On l’interne parce qu’on l’arrête à poils sur les Champs-Elysées… J’ai en cours d’écriture un roman, très, très noir, situé dans un futur proche, intitulé L’étreinte des membres fantômes. Ça parle d’enlèvements d’enfants, et il y a 7 lectures possibles en suivant 7 pistes temporelles différentes pendant 11 chapitres, soit un total de 77 segments. Des causes identiques ne produisent pas les mêmes effets sur les personnages. J’ai déjà plus de 150 feuillets écrits… Et puis j’ai une histoire de zombie pas comme les autres, très déconnante et délirante, intitulée L’odeur de la sécurité de l’emploi, j’ai plus de 200 feuillets sous le coude…

Dans les années 80 vous publiez, en collaboration avec le dessinateur Huger, deux albums de bandes dessinées (En chaleur, Le grand rêve américain), et  vous devenez éditorialiste de Penthouse. Pouvez-vous nous en dire plus ?
cf. réponse 1. Avec Philippe, on était ensemble aux Arts Appliqués Duperré, et écrire des histoires ne l’intéressait pas trop, il m’a donc sollicité et on a réalisé des trucs très trash. On était des garnements qui ne reculaient devant aucune provocation écrite & graphique. En chaleur a failli être interdit par le ministère de l’intérieur de l’époque. C’est une amie qui m’a fait entrer à Penthouse. Le boss américain faisait le scénariste BD, mais c’était mauvais, alors le rédac’ chef français m’a demandé de tout réécrire. Mon texte n’avait plus aucun rapport avec le texte original, j’étais non seulement totalement libre mais je gagnais plus que si j’avais fait une traduction… Hélas, ça n’a pas duré très longtemps, le dessinateur US est mort… Idem pour mes éditos interrompus quand la direction s’est aperçue que j’étais un jeune inconnu et pas un médiatique immédiatement identifiable par ses confrères et les lecteurs…

jamescrumleyQuel sont vos écrivains préférés ? (ceux qui vous ont marqué)
Houlà ! La liste serait longue à dresser… Beaucoup de ricains… Les fondateurs du roman noir que tout le monde connait, et puis une mention spéciale pour James Crumley et Harry Crews. Côté français, Flaubert, Manchette, Prudon, Franz Bartelt… Mais le meilleur roman depuis les 20 dernières années du 20è siècle reste Eureka Street de Robert McLiam Wilson. J’aime surtout les iconoclastes, il n’y en a pas tant que ça. Jack  O’Connell en est un, Porno Palace et encore plus Et le verbe s’est  fait chair sont incroyables. Donald Westlake et Marc Behm peuvent  l’être, ainsi que Christopher Moore… Je ne cite même pas d’auteurs  de SF, mais leur empreinte est forte (visible, via un personnage, à  la fin de La Voix des Maisons).

Quelle est l’actualité qui vous énerve ?
Je passe sur les péripéties de la vie publique française et européenne, sa politique calamiteuse, sans envergure ni idées, et le mur dans lequel ses représentants nous envoient… mais ce qui me révolte le plus, ce sont les catastrophes nucléaires et leur « gestion » absolument scandaleuse. Un coup d’arrêt définitif devrait être donné à cette industrie de mort.

Quelles sont vos passions dans la vie ?
cf. 2 & 5. Écrire des chansons et me produire live sur scène avec mes pistoleros est ce qui me donne le plus de plaisir. Sinon, vivre simplement, rester digne, m’occuper des miens et des gens que j’aime… Je suis un type d’une originalité folle :-)…

Journaliste indépendant (Libération Magazine, Nova Mag, Photo, Calibre 38, Rage, Les Inrockuptibles, Café, France 3…), quel souvenir gardez-vous de cette carrière de Journaliste et est-ce que ça vous a apporté beaucoup pour écrire ?
Je n’ai jamais eu de carte de presse… Dans leur majorité, les dits journalistes me font sourire, jaune… Je ne les trouve pas très sérieux… Mais il y a des contre-exemples, mon ami David Dufresne en est un excellent. Pour l’écriture, disons que la pratique journalistique a atténué mon côté baroque…

Quel sera votre mot de fin ?
Pas de fin, M. le Concierge Masqué, on the road again…