Nicolas Jaillet :: La maison

njNicolas Jaillet a fait du théâtre itinérant en tant que comédien et metteur en scène, de la chanson avec son ami Alexis HK, avant d’écrire des polars. Et on le remercie d’avoir écrit des romans car c’est de la bombe !

Un énorme coup de cœur pour cet écrivain à qui on doit ce petit bijou qu’est La Maison, sorti chez une charmante et très promettese maison d’édition, Rue du Départ.

Les grandes souffrances sont silencieuses, et patientes, dans le cas de l’héroïne. Au soir de ses noces, Martine sait déjà que cette histoire de couple qui commence ne pourra pas marcher. Une rixe qui oppose l’un des convives à Jean, son époux, jette comme un sort sur la vie à venir. Naîtra un garçon, qui devient le narrateur de cette courte histoire, et seize ans passent. Le narrateur se souvient de sa vie en famille, à peine décrit-il les violences vécues par une mère et son fils, terrorisés par un père qui boit. À peine.

J’ai rarement lu un roman aussi bien construit et, surtout, sans aucune violence décrite. Pourtant, vous sentez l’atmosphère s’appesantir au fil des pages, et votre imagination est captivée. Belle réussite.

Je suivrais cet auteur qui sort de l’ordinaire et je le dit haut et fort, une très belle plume !

La semaine prochaine nous partirons dans un village du sud de la France, Génésistrine.

Très bonne lecture de noir pendant vos vacances.

Peux-tu nous parler de ton enfance et nous dire comment tu es venu à écrire des romans ?
Au risque de décevoir, je n’ai pas eu une enfance malheureuse. J’ai été élevé par des parents trotskystes, donc intelligents (trop, parfois…) et à Saint Cloud, donc dans le chic un peu débile d’une banlieue riche. À part ce grand écart parfois bizarre, je n’ai pas eu de grosses difficultés à traverser l’enfance. Les vrais problèmes sont tous venus après…
J’ai suivi un peu le même processus (toutes proportions gardées !) que décrit Sartre dans « Les Mots » : je me suis mis à écrire parce que chez moi tout le monde lisait ; il y avait des bouquins partout, on se levait de table sans arrêt pour aller consulter un dictionnaire ou une encyclopédie… Donc,  c’était valorisant dans le système familial, d’entrer dans les livres. Et j’avais peut-être besoin de me valoriser.  
Parallèlement à ça… je fais partie de ces artistes professionnels qui croient dur comme fer qu’ils avaient des compétences particulières quand ils étaient petits. Pour inventer, pour vivre dans la fiction. Compétences que peut-être ils ont en partie perdues, ou qu’ils rament parfois pour les retrouver. On jouait à un jeu, avec les enfants de ma bande, qu’on appelait « faire le cinéma ». J’imagine que ça existe sous des noms différents dans toutes les bandes de pré-ados : l’un commence à raconter une histoire, les autres commencent à l’interpréter, en incarnant les personnages, et puis un autre propose une péripétie, un dénouement, formulé au conditionnel, ce genre de chose. J’ai gardé des images de ce temps-là. Des bribes de mon paradis perdu. Mais je me leurre peut-être ; si ça se trouve c’était idiot.

1507-1Comment t’est venue l’idée d’écrire le roman La maison ?
C’est une histoire vraie. Enfin, il y a un événement, l’événement central du livre, qu’un ami m’a raconté, et qui est authentique. Tout le reste est accroché à cet élément central comme des rouages qui me semblent évidents. Je veux dire par-là que j’ai raconté tout ce qui découlait logiquement de cet acte fort, qui se trouve au deuxième tiers du livre, et tout ce qui a, selon moi, inévitablement précédé cet événement. Ce sans quoi cet événement à la fois très ordinaire et parfaitement incroyable n’aurait pas pu se faire. Tout ce qui n’était pas en lien direct, je l’ai retiré.

Parle-nous des trois personnages principaux de ton roman : Martine, Jean et le Fils.
Martine est une femme mal mariée, et par conséquent, Jean, son mari, est aussi un homme mal marié. Donc leur maison est une prison. Enfin, c’est comme ça qu’ils la voient. L’histoire est racontée du point de vue de leur fils, qui découvre peu à peu tout ce qui peut se cacher sous une légende familiale. Il essaye de raccorder les fils et il comprend. Il devine. Mais ce qui m’intéresse dans le regard d’un enfant, ce n’est pas la naïveté, la pureté gnagnagna… Je sais que les enfants ne sont pas purs, heureusement ! Mais ils n’ont pas assez d’éléments de comparaison pour décider à l’avance que, ce qu’ils observent, c’est ce que les chrétiens appellent l’enfer. Donc, ils ne disent pas ce genre de choses. Ils ne portent pas de jugement. Ils décrivent, c’est tout. C’est au lecteur de décider.
C’est un roman très court qui se déroule sur une durée de quinze ans environ. Le personnage principal évolue donc beaucoup. Il passe de l’enfance à l’adolescence, et finit par précéder ses parents dans l’âge adulte, ce qui est assez courant. Le personnages du fils se définit surtout par son regard. Très neutre au début, il finit par exprimer de plus en plus d’esprit critique, et c’est comme ça, à mon sens, qu’il sauve sa peau.
Les deux autres personnages se définissent surtout par ce qu’ils font. De Martine, au départ, je n’avais qu’un seul indice : Martine est une femme qui a fait… cette chose incroyable dont je parlais tout à l’heure, et ce seul geste devrait suffire à la définir. C’est une femme qui a fait… ça.
Jean est le personnage auquel j’ai le plus prêté de moi. Parce que c’est le méchant. Il faut toujours faire ça, avec les méchants. Il est traité à la troisième personne, et pourtant, je l’ai beaucoup plus raconté de l’intérieur que le personnage du narrateur.    

Une Angoisse permanente rode dans la maison, si je te dis que ton roman est un puzzle dont on découvre les pièces petit à petit.
C’est le principe, en effet. Mais il ne faut pas raconter aux gens que c’est une enquête policière, ils me demanderaient de les rembourser. L’enquête policière ne me fascine pas beaucoup, en général. J’ai du mal à comprendre qu’on prenne le meurtre comme expression du mal absolu. Tout le monde a des envies de meurtre, on ne peut pas (sauf si on s’appelle Dostoievski) construire tout un roman sur le caractère transgressif de l’assassinat. En revanche, l’histoire de Martine m’a fasciné parce que, ce qu’elle fait soulève des tas de questions : qu’a-t-elle fait exactement ? Comment s’y est-elle pris (ce n’est pas la même chose) ? Est-ce que c’est mal ? Est-ce que c’est bien ?
Et toutes ces questions se posent au fur et à mesure. S’il y a une forme de suspense, elle vient de là. Pas de : qui a tué ? Parce qu’ici, personne n’a tué personne. Ou peut-être que si. Mais alors, qui a tué qui ? J’aime bien que ces questions restent en suspens.

violenceconjugaleAs-tu une anecdote pour ce roman ?
Hmmm… Je ne sais pas si vous allez considérer ça comme une anecdote. C’est pas très croustillant, c’est un peu technique. M’enfin, voilà :
C’est mon roman le plus court, et celui dont l’écriture m’a demandé le plus de temps (encore une fois, c’est assez répandu). Dans ce projet, tout posait problème. Par exemple le format : comme le récit se déroule sur une quinzaine d’années, j’ai d’abord  cru que la meilleure solution était une sorte de roman fleuve, mais ça ne marchait pas. J’ai essayé d’en faire une chanson… bide aussi : trop court, trop joli, trop stylisé. Mais surtout, ce livre me posait UN gros problème de narration. Je voulais garder tout le mystère du personnage de Martine, et en même temps, je voulais la décrire minutieusement, de très près, dans chacun de ses gestes. C’était évidemment contradictoire. Donc, j’ai décidé tout simplement de demander l’autorisation au lecteur. Ça a donné cette première page un peu méta-schmoll, en forme de capatio benevolontiae (tout ça est très cuistre et un peu obscur : excusez-moi, j’en suis à ma deuxième bière, et il fait chaud). À partir de là, tout s’est débloqué, et l’écriture du livre est devenue un exercice passionnant, très agréable.

Comment s’est passée la rencontre avec les Éditions Rue du départ ? Parle-nous de cette maison d’édition.
Ce sont des gens plus soigneux qu’ambitieux. Ils publient des auteurs qui comptent, à mes yeux, et qui sont très sous-estimés : Pascal Millet vend peu, on l’entend peu, mais c’est un grand styliste ; Thierry Crifo, fait beaucoup le mariole, mais il a un style aussi très pur, très noble. C’est un garçon beaucoup moins con que ce qu’il essaye de faire croire. Et puis Dominique Delahaye que je ne connais pas en tant qu’auteur mais que j’ai entendu jouer du trombone.
Les couvertures sont belles, simples, épurées – Catherine, l’éditrice, est prof d’arts plastiques et le maquettiste a beaucoup de talent. En quatre titres, ils ont su réaliser une vraie ligne éditoriale : exigeante, originale, affranchie. Affranchie, surtout.
Pour l’instant, on n’a pas de diffuseur, donc c’est très difficile d’être présents en librairie. Catherine n’est abonnée à aucune des maffias éditoriales. On en paye le prix, mais ça vaut le coup.  
Et puis, je préfère avoir une Catherine qui prend sur son temps libre pour défendre mon bouquin, mais qui le fait parce qu’elle l’aime vraiment, qu’une batterie d’attachées de presse qui font juste leur boulot, sans foi, sans passion, sans amour.
Pour finir, un détail : « La Maison » a la même odeur que les comics Marvel que je lisais quand j’étais petit… la cerise sur le gâteau !

Sansalina chez Folio policier est complétement différent. Si je te dis « Soif du pouvoir » et « Mexique » ça te parle.
Oui. Tous mes romans d’auteur sont différents les uns des autres. Je distingue ici les romans d’auteurs et les romans de commande. Parfois, c’est un éditeur qui me demande un livre, et ça donne souvent une série. En jeunesse, surtout. Le reste du temps, je travaille à des projets personnels. À moi, ensuite, de les vendre à un éditeur assez timbré. C’est la raison pour laquelle j’ai toujours exactement les mêmes difficultés à trouver un éditeur. Quand j’ai publié Sansalina par exemple, une éditrice très gentille m’a dit : « ça me plaît, si tu fais un truc, fais-moi signe ». Je lui ai envoyé La Maison. Évidemment, elle l’a refusé. Elle ne cherchait pas ça.
Donc, oui, Sansalina est très différent, par le climat, le souffle. C’est un opéra, alors que La Maison c’est une pièce de musique de chambre (sans jeu de mots). Mais je peux vous dire une chose : c’est pas plus facile, la musique de chambre !
Le mot « soif » est peut-être le lien. Le « héros » de Sansalina, Pablo, a soif. Martine aussi a soif. Peut-être qu’un personnage de roman, c’est quelqu’un qui a soif.
Le Mexique, c’est l’amour et la mort. Le thème de Sansalina, c’est : violence et civilisation. Tant mieux si ça ne se voit pas ! Mais le Mexique s’imposait.

000828519J’ai aimé les personnages dans ce roman : Pablo Zorfi, son enfance et son ascension, Dolores, la bibliothécaire dont la vie explose quand la bibliothèque est en feu. Parle-nous de ces deux personnages ?
Au début, ces deux personnages étaient là pour intégrer ces deux thèmes : la violence et la civilisation. Leurs rapports intimes. Et puis, peu à peu ils ont pris chair. Quand on travaille dans les lycées, les collèges, pour faire, par exemple du théâtre ou des ateliers d’écriture, on constate souvent que les premiers à réagir, parmi les élèves sont : le cancre et la première de la classe. Souvent, ils sortent ensemble. Ça me fascine.
Dolores et Pablo, c’est un peu ça. Deux gamins à qui on a donné un jeu foireux dès le départ. L’une se dit : je suis assez maline, ils sont tellement cons, je vais finir par les avoir à leur propre jeu. L’autre se dit : s’ils me tabassent (parce que c’était ça, la réalité dans les écoles, à l’époque : les gamins se prenaient des vraies dérouillées !) s’ils me tabassent, c’est parce qu’ils ont peur de moi. Eh ben, je vais leur en donner de la peur ! Ils prennent des chemins différents, mais ils cherchent la même chose.

Le Concierge est curieux. Quels sont tes futurs projets littéraires ?
Je travaille en ce moment à un livre pour la jeunesse. Des gamins qui se retrouvent sur un jeu vidéo en ligne. C’est devenu un genre littéraire, maintenant, tellement c’est répandu. C’est une sorte de nouveau western. Tant pis, tant mieux. L’originalité est une fausse piste. En tout cas, mon nouveau Western à moi s’appellera BabelWars, il sortira en Septembre chez Rageot Thriller. J’en parle avec désinvolture, mais je tiens à dire une chose : je soigne mes projets de commande autant que mes projets personnels.
Dans ce domaine, en revanche, c’est la friche. Il faut laisser la boue retomber. Je ne peux rien vous dire pour l’instant. Pas par coquetterie, parce que je n’ai rien de précis.

Comment écris-tu (le matin, Le soir, dans un bureau…) ?
Je me réveille souvent tôt le matin, vers cinq heures. J’en profite. C’est calme. C’est même le seul moment calme de la journée, quand on vit à Paris. Je peux être productif pendant deux heures d’affilée, après c’est de l’escroquerie. Je me repose par tranches de 15 minutes, toutes les deux heures. Quand je n’écris pas, je lis. Je passe autant de temps à lire, voir des films, qu’à écrire.
Attention : la lecture et le visionnage de films ne sont pas des activités de repos ! Pour me détendre, je joue à Pac Man, quand ma femme est là je lui fais un câlin, je me promène, ou j’écoute de la musique. Je suis incapable d’écouter de la musique en travaillant, même AC/DC.

Quels sont tes écrivains préférés ?
Je suis très impressionné par Dostoievski, même si je suis incapable d’en lire plus d’un tous les dix ans. J’admire beaucoup Maupassant. Plus peut-être que Flaubert. Maupassant était plus discret. Primo Levi. Mendoza, même s’il dit beaucoup de conneries sur le roman noir. Jim Thompson. Shakespeare, évidement, pour le mélange de vulgarité et de poésie.  Je viens de découvrir Stéphane Michaka ; je suis fan.

Quel roman lis-tu en ce moment ?
Escadrons de la mort, l’école Française de Marie-Monique Robin et le dernier Stephen King… j’ai craqué.

Quelle actualité t’énerve en ce moment ?
L’actualité m’énerve ontologiquement.

un-condamne-a-mort-sest-echappe-146642lParle-nous de ta collaboration avec le chanteur Alexis HK. Comment l’as-tu rencontré ?
Ce qui a été génial, avec Alexis, pendant une durée tout de même très longue, une bonne dizaine d’années, c’est la capacité qu’il avait à assimiler le pouvoir que lui donnaient des maison de disques, des tourneurs, voire les services publics, pour faire les trucs qui tout simplement lui passaient par la tête. J’appellerais ça : la désinvolture élevée au rang d’art de vivre. Et même de métier. On fume un joint, on boit une bière, et donc on a des idées idiotes, mais parfois la vérité est dans l’idiotie. On a réussi à être idiots, tous les deux, avec un acharnement, une abnégation, une conscience professionnelle, qui forcent le respect. Et puis, on a fini par se faire rattraper. Mais on a tenu longtemps. On est séparés, en ce moment, sans être fâchés, disons qu’on ne travaille plus ensemble, mais Alexis est un homme qui me restera gravé dans le coeur jusqu’à mon dernier souffle, c’est rien de le dire.

Tu as fait du théâtre aussi. Ça t’a apporté une expérience pour l’écriture de tes romans ?
Énorme. Gigantesque. Toute la littérature vient de là : la langue parlée, la tradition orale, les Aèdes. Les récits qui se transmettent de bouche à oreille, à travers des siècles. Ceux qui survivent. Ceux qui meurent. Nous devrions tous réciter nos livres à haute voix avant de les publier.   
Je ne le fais pas, cependant…

Quel sont tes films préférés ?
Un condamné à mort s’est échappé, de Bresson ; Shining, de Kubirck, et Full Metal Jacket ; The shop around the corner et To be or not to be, de Lubitch ; Le dernier métro, les Doisnel, L’argent de poche, L’homme qui aimait les femmes, La nuit américaine, de Truffaut ; tout ce que j’ai vu de Richard Fleisher est vraiment très bien ; Le mouchard de Ford, Liberty Wallance, et plein d’autres (mais d’autres non !) ; L’Affaire Ciceron de Mankiewicz (et ses autres films) ; New York Miami de Capra ; September, Comédie érotique d’une nuit d’été, de Woody Allen…. Pff…

Quel sera le mot de fin pour cette interview ?
Au revoir. Et merci.