Jérémie Guez :: Balancé dans les cordes

Jérémie Guez pendant le salon du polar de Montigny les Cormeilles en 2012J’avais interviewé une première fois en juin 2011 ce jeune auteur prometteur, Jérémie Guez, qui n’arrête plus de s’imposer dans de prestigieux prix littéraires et qui n’arrête pas de me surprendre par la qualité de son écriture.

Son roman, Balancé dans les cordes (La Tengo), m’a bouleversé par sa force d’écriture et par son histoire qui ne peut pas laisser sans réaction.

Il arrive à nous surprendre par son final et ça, c’est le signe d’un très grand écrivain. Je me suis pris un uppercut en plein foie avec ce roman, un coup de maître tout simplement !

Résumé de son roman, Balancé dans les cordes :
Tony est un jeune boxeur ; garçon sans histoires, il consacre sa vie au sport, prépare son premier combat pro et se tient à l’écart des trafics qui rythment la vie de sa cité. Mais il doit composer avec une mère à problèmes, qui se laisse entretenir par des voyous. Tout dérape lorsque l’un d’entre eux la bat et l’envoie à l’hôpital. Tony décide de faire appel à Miguel, le caïd de la ville, pour étancher sa soif de vengeance. Mais dans ce milieu, rien n’est jamais gratuit. La faveur demandée a un prix, celui du sang. Tony, qui doit payer sa dette, entame alors une longue descente aux enfers…

Relire la première interview qu’il m’avait gentiment accordée.

La semaine prochaine, nous partirons du côté de St-Denis, dans le 93, rencontrer une caillera.

Je vous souhaite de très bonnes lectures de romans noirs.

 
 

Comment t’es venue l’idée d’écrire Balancé dans les Cordes ?
La véritable origine de Balancé dans les cordes est difficile à retrouver… Sans doute à la croisée de plusieurs envies ; écrire une histoire de famille tragique, évoquer la boxe, essayer de sortir un 2ème bouquin… Je ne sais plus trop comment tout ça s’est organisé. A posteriori je pourrai sans doute trouver une raison bidon, mais la vérité, c’est que je ne sais pas vraiment.

balancé-dans-les-cordesParle-nous de ton personnage principal, Tony, qui m’a touché énormément
Le personnage principal… Je suis très attaché, dans la fiction, aux personnages taiseux, qui subissent en silence jusqu’à exploser. J’aime ces trajectoires. Le fait que Tony soit prisonnier d’un environnement de merde, principalement à cause de sa famille, ça me plait. Que le sport soit sa seule manière de ne pas péter les plombs, qu’il n’aime ça que parce que ça le canalise, qu’il n’y ait pas de notion de plaisir autre que celle procurée par la violence de la privation. Tony c’est un type qui s’empêche de jouir, de faire ses choix, d’envoyer chier les gens qui parasitent sa vie. Il ferme sa gueule et encaisse. Il faut quelque chose pour équilibrer ce trop-plein, se « vider »… Il n’a pas de rapports sexuels, ne fait pas la fête, son exutoire c’est son sport.

Comment t’es venue l’idée de la boxe, dont tu détailles avec réalisme l’univers ?
J’ai gardé un souvenir très fort des films qui évoquent la boxe. Je dis évoque parce que, généralement, ce ne sont pas des films exclusivement sur la boxe, en tant que sport. Je pense à Raging Bull, à la déchéance physique. J’adore cette scène des tueurs de Siodmak ; lorsque Lancaster perd un combat minable, personne n’est là, pour lui, à la sortie lorsqu’il sort du vestiaire. Il dit un truc comme « la dernière fois, ils criaient ». Fan aussi de Nous avons gagné ce soir de Wise, tourné en temps réel, où l’on voit la réalité de ces rencontres de province, de ces types qui s’esquintent pour rien. Je trouve ça très beau, surtout aujourd’hui, dans un monde où tout doit être utile, sain… Récemment j’ai vu Fat City, sur les conseils d’un ami. Ça fait des années que je devais le voir mais comme je suis un injustement sévère avec Huston, j’ai tardé. C’est un chef-d’oeuvre. Ce n’est pas un film sur la boxe. Peut être un film sur l’alcoolisme, sur des destins ratés, sur des gens simples. Il y a juste de la boxe dedans. Un léger fil rouge. Dans toutes les références citées je trouve à chaque fois un invariant, un truc qui me fascine, quelque chose de tragique et poisseux à la fois. Et de sublime, malgré tout. Voilà pourquoi Tony est un boxeur, je voulais l’inscrire dans cette lignée de poissards sublimes qui ont bercé mon adolescence.

Si je te dis que ton roman n’est pas qu’un polar mais aussi un roman émouvant d’un jeune de banlieue dont sa vie va d’un coup déraper.
J’adore le genre, au cinéma ou en littérature, le concept m’excite énormément, des variations infinies autour d’un moule assez précis, je trouve ça génial ! En revanche, j’ai du mal avec la définition des genres, surtout aujourd’hui. Qu’est-ce qui est un polar, un roman noir, qui est-ce qui ne l’est pas ? J’ai l’impression que c’est surtout l’éditeur qui décide en fait… Je ne suis pas là à me demander à quelle communauté appartient mon roman. Je sais juste que c’est du « genre », au-delà, je laisse ça aux spécialistes, je ne suis pas suffisamment connaisseur pour me prononcer.

617rMLADqSL._SL1133_La vengeance et le loser sont des thèmes importants de tes deux romans, pour quelle raison ?
C’est vrai que la vengeance est un thème transversal ; elle change juste de point de vue du premier au deuxième opus. Le personnage de Paris la nuit va subir la vengeance, Tony va s’en emparer… Mais chez Tony on sent presque une résignation ; la vengeance par devoir plus que par passion. Concernant le côté « loser » des personnages, c’est parce que ce sont ces milieux-là, interlopes, qui m’intéressent. Le côté magistral de la criminalité, je pense que je ne me reconnais pas trop là-dedans. J’aime bien quand les autres le font, mais sinon c’est trop casse-gueule et puis ça ne m’attire pas. Je préfère le côté marginal, la lisière, l’histoire d’un type normal qui va foutre sa vie en l’air. C’était les polars que j’aimais ; David Goodis, le type qui va t’écrire un chef-d’oeuvre en 200 pages avec rien du tout ; quelques mots, quelques personnages, deux trois conneries… Mais le truc suinte la poisse et les destins qui partent en vrille.

Où en sont les projets d’adaptation au cinéma de tes romans ?
Pour le ciné, c’est que des options, donc on verra bien. Globalement, en ce qui concerne l’offre polar français au cinéma, je suis un peu déçu. Ce n’est pas une question de moyens parce que même si les américains sont indépassables, il y en a d’autres qui se démerdent. J’ai l’impression que tout le monde fait mieux que nous. Les Scandinaves, les Argentins… Tu regardes la trilogie Pusher de Refn, c’est la meilleure fiction sur le milieu de la came, autant sur le fond que sur la forme. Le côté « petite main » du trafic. C’est ça la quintessence du film noir ; le film noir ce n’est pas le film de gangsters…

Les trois films Pusher défoncent, je ne pourrais pas te dire celui que je préfère. J’aimerais bien voir des choses similaires en France, il y a largement la matière pour.

As-tu une anecdote sur ton roman Balancé dans les Cordes ?
Malheureusement, je n’ai aucune anecdote sur le bouquin. Désolé concierge.

24 ans et déjà deux romans qui ont un grand succès et des prix littéraires, n’est-ce pas trop dur de gérer ?
Tu me charries ? Ce succès reste assez confidentiel, je n’ai rien de spécial à gérer. Seulement le plaisir d’être lu par des fanas de polars, la plus belle des reconnaissances, pour le coup très facile et plaisante à gérer !

jeremie_guez_prix_polar_sncf_romanTu as gagné le Prix Sang d’encre des Lycéen 2012 et le Prix polar SNCF 2013, raconte-nous ces moments agréables, j’imagine.
Pour le prix Sang d’encre, j’étais spécialement ému parce qu’il vient de jeunes, de gens de ma génération. Ils ont lu et aimé. C’est une très belle récompense pour moi. Je me dis que je ne suis pas trop à côté de la plaque, que ça parle quand même aux autres. C’était surtout génial de pouvoir les rencontrer et de parler avec eux, de l’image qu’ils avaient du bouquin, des éléments qui les avaient dérangés… Merci mille fois à eux !

Pour le Prix Polar SNCF, D’abord, nous étions heureux, l’éditeur et moi, d’être présélectionnés parce que c’était un choix de journalistes, de libraires. Mais nous ne croyions pas à nos chances dans la finale parce qu’il y avait de grosses maisons d’édition face à nous, avec une belle médiatisation… et puis, voilà, c’est génial, incroyable.

Peux-tu nous parler de ton troisième roman, le Concierge est curieux ?
Le troisième ce sera une histoire de détective privé ; ça te semble sans doute complètement dépassé mais je ne t’en dirai pas plus… héhéhéhé.

Quelle est l’actualité qui te touche ? Intéressé par ta vision d’auteur.
Je n’ai pas de vision d’auteur sur l’actualité. J’ai une vision personnelle mais je la garde pour moi. J’ai un peu de mal avec les gens qui donnent publiquement leur avis sur tout, souvent il ferait mieux de se taire.

Quelles sont tes lectures du moment, quel roman nous conseillerais-tu ?
Alors, je vais te conseiller un roman de la rentrée littéraire, l’Hiver des hommes de Duroy. Un très beau roman, sobre, pudique, qui traite d’un problème complexe, d’une impossible réconciliation, sans proposer de remède miracle. Une grande réussite. Je n’en peux plus des romans didactiques et péremptoires sur certains conflits ; ça c’est de la littérature, je pense que ça ne se prétend rien d’autre et c’est très beau.

Quelle est ta vision du polar actuelle, son avenir à tes yeux ?
Je n’ai pas vraiment de vision, je ne connais pas vraiment la santé du secteur. J’ai l’impression qu’il y a de plus en plus d’auteurs, ce qui est forcément une bonne chose. Après je ne sais pas si aujourd’hui on n’a pas tendance à tout étiquetter « polar » parce que le genre est à la mode.

Quel sera ton mot de fin ?
Tout d’abord, je dirai merci au concierge pour cette interview, avant de remercier les lecteurs pour leur précieux soutien… A très bientôt !