James Sallis :: Le tueur se meurt

1063305_10151674621798540_1785729802_nSpécialiste de Chester Himes, traducteur en Amérique de Raymond Queneau, auteur du célèbre roman Drive – adapté au cinéma par Nicolas Winding Refn avec Ryan Gosling – , James Sallis, vient de sortir chez Rivages Le tueur se meurt.

James Sallis est l’un des auteurs les plus inclassables que je connaisse. Je l’ai rencontré à Saint-Malo, lors du festival Étonnants Voyageurs, et j’ai pu discuter avec lui grâce à un traducteur formidable, François Guérif. J’étais comme un gamin qui rencontre un de ses auteurs préférés, et après avoir lu son dernier roman, ça confirme mon opinion positive sur cet auteur.

James Sallis, ce n’est pas qu’un auteur de romans noirs. C’est aussi un poète qui rentre dans la tête de ces héros avec une incroyable facilité.

Le tueur se meurt :
À Phœnix, Arizona, Chrétien, un tueur à gages en fin de vie, cherche celui qui a tiré sur l’homme qu’il était chargé d’abattre. Aidé de son coéquipier Graves, le policier Sayles enquête sur le meurtre avorté, mais l’affaire semble peu à peu lui échapper. Pendant ce temps, Jimmie, jeune garçon d’une dizaine d’années, vit seul dans la maison où ses parents l’ont abandonné et tente de survivre grâce au commerce sur Internet.
Ces trois personnages que tout sépare vont se trouver réunis par les circonstances, la communication sur la Toile et… leurs rêves qui se mêlent à la réalité de leur quotidien de manière troublante.

Et je vous conseille de lire absolument Drive qui est une pépite niveau action. Résumé :
Dans un motel de Phœnix, un homme est assis, le dos au mur d’une chambre, et il regarde une mare de sang qui grandit à ses pieds. Ainsi commence Drive, l’histoire, selon James Sallis, d’un homme qui « conduit le jour en tant que cascadeur pour le cinéma, et la nuit pour des truands ». Dans la grande tradition du roman noir, il est « doublé » lors d’un hold-up sanglant, et bien qu’il n’ait jamais auparavant participé aux actions violentes de ses partenaires occasionnels, il se met à traquer ceux qui l’ont trahi et ont voulu le tuer.

La semaine prochaine, nous partirons rencontrer les ovnis et nous retournerons à l’époque de la guerre froide. Je vous souhaite de très bonnes lectures noires.

tueur-meurt-1361043-616x0Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous en êtes venu à écrire des romans noirs ?
Je suis originaire du sud des États-Unis, de l’Arkansas, sur les rives du Mississippi. J’ai passé la plus grande partie de mon enfance dans ma chambre à lire des livres. Me mettre à en écrire moi-même était tout naturel.

Comment se sont passées les recherches pour écrire Le tueur se meurt ? Comment vous est venue l’idée de ce roman ?
L’histoire de ce roman a germé dans mon esprit, comme presque tous mes livres, sous la forme d’une image. Cet homme, très malade, qui regarde un parking dont le revêtement d’asphalte ressemble à un flot de lave. Puis j’ai commencé à me poser des questions. Qui est cet homme ? Pourquoi est-il là ? Où est-il ?
Il m’est d’abord venu l’idée d’écrire l’histoire d’un tueur professionnel lui-même en train de mourir, et je me suis dit que ce serait un livre facile à écrire, pas compliqué, musclé et rythmé, comme Drive. Mais à chaque page, il devenait autre chose, encore et encore. J’ai réalisé que je me trouvais dans une pièce entièrement noire, espérant trouver en tâtonnant une porte de sortie.

Parlez-nous de votre personnage principal, Chrétien, un tueur fatigué et en fin de vie.
Il n’est pas seulement au bout du rouleau, il se meurt d’une maladie non révélée (les indices sont tous là, mais c’est au lecteur de les réunir). Comme les deux autres personnages principaux, c’est un individu en marge de la société, en partie par choix, en partie par la force des choses, mais au final un personnage sympathique.

Si je vous dis que votre roman sort des clichés habituels, des femmes fatales et des tueurs sanguinaires.
Je te dirai ce que je dis à mes étudiants : que tout art consiste à faire de notre mieux pour éviter les clichés. Les clichés de langage, oui, mais aussi les clichés en termes de personnages, de situation, de décors, de transitions, de motivations, de psychologie… Il y a douze notes dans la gamme chromatique (occidentale). L’intérêt, l’étincelle, le défi – et la magie – viennent de ce qu’on en fait, et comment on les assemble  entre elles.
Je travaille dans la tradition du polar, oui, mais je travaille aussi dans la tradition du roman en général. Mon but depuis le début a été de combiner les traits que j’aime de chaque : la « muscularité » et le dynamisme du polar, la verticalité, la pénétration et la « portée » du roman littéraire.

Il y a aussi Jimmie et le policier Sayles, des personnages très attachants qui traînent chacun leur histoire et leurs souffrances.
Ayant fait de gros efforts pour garder la structure et le symbolisme du roman bien à leur place, bien cachés sous la surface, j’hésite à faire la lumière maintenant, mais de différentes façons, bien sûr, Jimmie, Sayles et le tueur sont la même personne qui réagit à des vies différentes.
Je suis un peu surpris quand les lecteurs ou les chroniqueurs disent que Le tueur est un livre noir et dépressif. Pour moi, c’est une description juste de nos vies, et au final pleine d’espoir. Le tueur se trouve un ami extraordinaire dans ses derniers instants – bien que, dans un sens, sans le savoir, il a toujours eu un ami, car Jimmie partage ses rêves. Sayles, qui a repoussé tout le monde et s’est renfermé sur lui-même, dans son acceptation de la mort de sa femme et dans la grâce dont il a fait preuve en permettant à sa femme d’avoir la mort qu’elle souhaitait, est humanisé. Et Jimmie crée, virtuellement et ex nihilo, sa propre vie et sa propre communauté.

61Af8h2aXeL._SL1500_Avez-vous une anecdote au sujet votre roman Le tueur se meurt ?
Je vais te parler d’un ami à moi, un grand peintre. Tous les jours, m’a-t-il dit une fois, je viens ici et je regarde mon travail, submergé par le doute, tellement écrasé par le doute que je peux à peine bouger, et je dis : je n’ai aucune idée de ce que je suis en train de faire, et c’est aujourd’hui qu’ils vont se rendre compte que je suis un imposteur. Je suis perdu. Puis, a-t-il dit, je me mets au travail.
C’est précisément ce que j’ai ressenti pendant les quatre cinquièmes de l’écriture du Tueur.

Dans votre roman Drive, le héros principal s’appelle « Le Chauffeur ». Pourquoi ne pas lui avoir donné un nom ? Parlez-nous de ce personnage qui m’a énormément marqué.
J’ai commencé avec l’intention d’écrire un roman pulp contemporain, et j’ai vite réalisé qu’en fait j’étais en train d’écrire l’histoire d’une figure mythique, et que lui donner un nom diminuerait à la fois le personnage et le pouvoir de l’histoire. Je crois fermement qu’avec la fiction réaliste et une bonne part du polar, nous plongeons nos seaux dans la fontaine des archétypes de laquelle dérivent tous nos mythes, nos religions, nos rêves, et nos terreurs.

Que pensez-vous de l’adaptation cinématographique par Nicolas Winding Refn, avec Ryan Gosling, de votre roman Drive ?
C’est un très, très bon film. Un grand scénario, très bon travail de réalisation de Nic, très bonnes musique et photographie, très bonne interprétation de Ryan mais tous les autres aussi.
Repenser à Albert Brooks en train de nettoyer ses outils avec amour avant de les remettre dans leur boîte, ça me donne de nouveau des frissons.

Comment écrivez-vous ? (Le soir ? Le matin ? Dans un bureau ?…)
J’ai une pièce dédiée à l’écriture, bien qu’elle soit aussi remplie d’instruments – guitares, banjos, mandolines, guitares hawaïennes, violons. Je travaille à tout moment de la journée, mais c’est apparemment le matin ou tard le soir que je suis le plus créatif. Les après-midi, en général, je m’occupe de mes affaires : les contrats, les relectures, la correspondance, les interviews comme celle-ci. Deux soirs par semaine je donne un cours d’écriture de romans avancés à l’université locale. Souvent le week-end je joue avec mon groupe.

Vous êtes également poète et traducteur en Amérique de Raymond Queneau. Parlez-nous de ces deux passions ?
J’ai commencé ma vie créative en tant que poète, puis plus tard je me suis mis à écrire des nouvelles – des douzaines publiées au fil des ans, dans des journaux littéraires, des magazines de science-fiction et des anthologies, des revues de toutes sortes – et je ne suis devenu romancier que bien après, trente ans après. Des centaines de mes poèmes ont été publiés dans des journaux littéraires. Il y a deux recueils, Sorrow’s Kitchen et Rain’s Eagerness. Un nouveau, Black Night’s Gonna Catch Me Here : selected poems 1968-2013, devrait paraître d’ici un an ou deux (recueils non traduits – ndt).
J’ai commencé à traduire le français pour apprendre la langue, pour essayer de rentrer dedans, principalement des poèmes, puis quelques histoires, puis finalement Saint Glinglin. Un projet énorme, dont je suis très fier. Alors que j’étais éditeur de la revue New Worlds (revue SF– ndt) à Londres à la fin des années 60 j’ai découvert Boris Vian, ce qui m’a conduit à Queneau, et de là, à toutes les formes d’écriture fine.

Drive-James-Sallis-No-Exit-Press (1)Quel roman avez-vous relu plusieurs fois ?
Il y en a beaucoup, mais parmi mes préférés il y a Ulysse, Les plus qu’humains de Theodore Sturgeon, Méridien de sang, Terminus les étoiles de Alfred Bester, The man who fell to earth de Walter Tevis, La terre demeure de George R. Stewart. L’écume des jours, Zazie dans le métro, Fais pas ta rosière de Chandler. Tout Himes, mais surtout L’aveugle au pistolet et La fin d’un primitif. Comme je l’ai répété et répété, L’étranger est un repère pour moi, un roman d’une très grande influence sur ma propre écriture.

Lors de l’édition 2013 des Étonnants Voyageurs, vous avez évoqué Chester Himes. Pouvez-vous nous parler de cet auteur et quel(s) roman(s) vous conseilleriez afin de le découvrir ?
Les deux romans mentionnés ci-dessus. Mais il vous faut lire Le Cycle de Harlem en entier, et Dare-Dare, et S’il braille lâche-le, et La croisade de Lee Gordon

Quelle actualité internationale vous énerve actuellement ?
Si je devais en choisir un parmi un grand nombre, je dirais l’utilisation des drones dans les guerres.

Parlez-nous de votre Phœnix, quelle vision avez-vous de votre ville d’Arizona et quel endroit dans cette ville préférez-vous ?
Que pourrait-on ne pas aimer dans cette vaste ruche, la cinquième plus grande ville des États-Unis, accolée à la lisière d’un désert menaçant ? Un monument à l’opiniâtreté de l’être humain, au génie humain, et à sa survie intrépide. La vie entourée, engloutie par autre chose – ça ressemble à une histoire de Sallis, non ?

Pour vous, la France ça représente quoi ?
Les films français ont eu une énorme influence très tôt, pas à cause d’une approche spécifique ou du contenu, mais dans la façon dont je pense la fiction, dans la manière dont je raconte les histoires, la manière dont je les relie entre elles. Quand j’ai découvert la poésie française et, un peu plus tard, la fiction française contemporaine, ce fut avec ce qu’on a appelé « le choc de la reconnaissance ». Comme si d’une certaine manière j’étais de retour à la maison.

Quel sera votre mot de la fin ?
Puis-je arrêter de parler de moi maintenant ?