Sandrine Collette :: Des nœuds d’acier

sandrine commetteDes nœuds d’acier (Denoël) est le premier roman d’une romancière dont on va parler dans les années à venir, j’en suis sûr. Je l’ai rencontrée aux Quais du Polar 2013 .

Un huis clos très réussi, des personnages inoubliables, une angoisse qui monte de page en page font de cette histoire un petit bijou de roman noir.

D’ailleurs, le roman a reçu ce week-end le prix Orange lors du FIRN de Frontignan.

Résumé :
La prison n’avait pas réussi à le briser.
Ces deux vieillards retirés du monde vont-ils y parvenir ?
Avril 2001. Dans la cave d’une ferme miteuse, au creux d’une vallée isolée couverte d’une forêt noire et dense, un homme est enchaîné. Il s’appelle Théo, il a quarante ans, il a été capturé par deux vieillards qui veulent faire de lui leur esclave.
Comment Théo a-t-il basculé dans cet univers au bord de la démence ? Il n’a pourtant rien d’une proie facile : athlétique et brutal, il sortait de prison quand ces deux vieux fous l’ont piégé au fond des bois. Les ennuis, il en a vu d’autres. Alors, allongé contre les pierres suintantes de la cave, battu, privé d’eau et de nourriture, il refuse de croire à ce cauchemar. Il a résisté à la prison, il se jure d’échapper à ses geôliers.
Mais qui pourrait sortir de ce huis clos sauvage d’où toute humanité a disparu ?

J’attends avec impatience son deuxième roman, car elle a mis la barre très haut.

La semaine prochaine nous partirons à Phœnix rencontrer l’auteur de Drive.

Je vous souhaite de très bonnes lectures de romans noirs.

86264737_oPouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous êtes venue à écrire un roman ?
J’ai eu une enfance si heureuse qu’aujourd’hui encore je regrette d’avoir grandi. J’ai vogué entre la campagne et la ville, avec un attachement très fort pour la première, que je retranscris dans mon roman. Déjà gamine, je passais mon temps à inventer des histoires et à écrire des poèmes ou des aventures, encouragée par quelques personnes de ma famille : ce regard bienveillant a été essentiel pour moi. C’est grâce à lui que j’ai écrit ce livre et que je vais continuer je l’espère, après des années de chemins de traverse. Mais tout n’a pas été inutile : chaque expérience de ma vie concourt à ce que je sais ou ce que je peux écrire. En bref, ce roman est l’expression d’une lente, très lente maturation…

Comment se sont passées vos recherche pour écrire ce roman noir ?
C’est un roman qui n’est pas situé géographiquement et qui se joue à huis clos, à trois, au milieu d’une forêt : côté recherche documentaire c’est assez reposant, il suffit de s’asseoir au milieu de milliers d’arbres et d’observer, de laisser aller son imaginaire. Ce que j’ai travaillé davantage, c’est l’aspect psychologique des personnages, un point qui me passionne depuis longtemps et sur lequel je prends des notes ici et là, au hasard d’un fait divers, d’une rencontre, d’une conversation entendue dans mon coin de pays. C’était fondamental pour le réalisme du livre.

Pouvez-vous nous parler de Théo, personnage qui sort de prison pour se retrouver dans… une autre prison ?
Théo est un anti-héros : après une bagarre avec son frère qui a mal tourné, il purge une peine de prison « classique » dans une prison « classique ». Quand il en sort, on pourrait résumer son état d’esprit à cette phrase : « Même pas mal ! ». Endurci plus que raisonné, il se met au vert quelque temps, trouve une chambre d’hôtes tenue par une vieille dame charmante et renoue avec la randonnée au fin fond de la France. De jour en jour il découvre la région, s’aventure dans des vallées désertées… et tombe sur une maison dans un état tel qu’au départ, il la croit abandonnée. Erreur : un vieillard surgit et, la surprise passée (des deux côtés), lui offre un café. Deuxième erreur… Après, c’est le trou noir. Le réveil, douloureux, se fait dans une cave. Celle de la maison, qui sera l’antre de Théo pendant un sinistre apprentissage : comment un être humain réduit à l’esclavage par deux vieux fous va peu à peu devenir un chien. Cette fois, la prison est démesurée, immense, une forêt sans repère et sans règles, d’où l’on ne s’échappe pas.

Joshua et Basile sont deux vieux sadiques. Comment vous est venue l’idée de ces deux personnages très particuliers ?
Au départ c’étaient deux petits vieux sympas. Mon idée était un peu poétique, initiatique : ils auraient redonné à Théo le goût de vivre, au milieu d’une nature omniprésente. Mais en fait, ça ne « prenait » pas et j’ai changé mon histoire du tout au tout. Un peu douloureux car personnellement je me sens bien avec des gens plus âgés, il a fallu extrapoler. Et puis je me suis rappelée un vieil homme de mon coin, un pépé rabougri, toujours en salopette avec son tabac à rouler dans la poche de devant, drôle d’allure cassée, drôle de mimiques… je tenais mon Basile. Ce qui m’a intéressée aussi dans ce choix, c’est le paradoxe de la situation : les deux frères sont vieux, alcooliques et crevards, corps usé, tête mal faite. En face d’eux, Théo est jeune et solide. Et pourtant, la victime, ce sera lui.

F13AutSandrine ColletteEst-on près a tout pour survivre ?
Je ne peux répondre que pour ce roman, qui est une fiction : sans doute que oui. À un moment, cela n’est même plus réfléchi : c’est devenu un réflexe. C’est d’ailleurs la raison qui pousse un homme comme Théo à continuer à tenir. Il n’y a plus aucune raison valable de vivre, mais tant qu’il y a de la vie, ça tient. Je fais le parallèle avec une sorte d’état animal : ce n’est pas important qu’il n’y ait ni pensée ni projection, le simple fait d’être vivant se suffit à lui-même, s’entretient lui-même. C’est une découverte épouvantable, au fond. Théo se rend compte que s’il fallait sacrifier son seul ami pour survivre, il le ferait sans hésiter. J’apporte une nuance cependant : ce roman ne met pas en jeu de relations familiales. Je pense qu’un parent, père ou mère, est prêt à renoncer à la vie pour son enfant.

Je verrais bien votre roman en film, est-ce en projet ?
Cela me plairait beaucoup mais je suis assez peu cinéphile et donc incapable d’imaginer un style, un réalisateur, des acteurs. Jusqu’ici, j’ai trouvé dérangeant d’aller voir un film au cinéma après avoir lu un livre, parce que l’imaginaire que l’on s’est créé autour (le visage des personnages, s’ils sont blonds ou bruns, barbus ou pas, l’environnement, l’atmosphère, les voix…) disparaît du même coup. En tant que lecteur, c’est violent. A part ça, Des Noeuds d’acier se prêterait en effet très bien à l’image, il est visuel, réaliste, imprégné.

Avez-vous une anecdote sur votre roman ?
Le nombre de gens de mon entourage (familial, amical, professionnel) qui sont venus me voir en douce après l’avoir lu, pour me demander si, dans tel ou tel personnage, je n’avais pas pensé à untel ou untel, parce qu’ils lui trouvaient une ressemblance…

Comment vous écrivez ? (le matin, le soir, dans un bureau ?)
N’importe où pourvu que je me sente bien et que je sois tranquille. Une préférence pour mon bureau bien sûr, mais aussi sur une vieille table de ferme dans le salon, chez des amis en vacances, pourquoi pas. Quand ? Là aussi, n’importe quand, pourvu que je le « sente ». Le soir en général, et les jours de pluie. Ensuite je mets en image chaque séquence dans ma tête, comme si je créais un film, et j’évalue sa cohérence, sa crédibilité, sa capacité anxiogène…

Le concierge est curieux… pouvez-vous nous parler de vos futurs projets ?
Profiter de l’aventure des Noeuds d’acier à travers les salons à venir, et écrire un deuxième roman bien sûr… un roman noir psychologique, qui se déroulera dans l’ambiance d’un festival de rue. Pas de séquestration cette fois pour le personnage central, mais la montée d’une folie. Et contrairement à mon premier roman qui était presque exclusivement masculin, il y a un personnage féminin fondamental.

Quels sont vos écrivains préférés et pourquoi ?
C’est difficile de faire des choix. D’une manière générale, j’aime des livres plus que des écrivains : chez un même auteur, j’aime et je n’aime pas certains romans. Ceux que j’apprécie sont soit des écritures sobres, presque dépouillées, soit des atmosphères passionnantes. Du côté des premières il y a Agota Kristof et la trilogie des jumeaux, La grosse de Françoise Lefèvre, Jeanne Benameur, Melanie Wallace… De l’autre, en vrac, Loin de Chandigarh de Tarun J. Tejpal, Shantaram de Gregory David Roberts, La mort du roi Tsongor de Laurent Gaudé, et bien d’autres, avec une affection particulière pour la trilogie Les mains nues de Lucette Desvignes.

sandrine colletteQuelles sont vos passions dans la vie ?
La liberté ! Je supporte mal les contraintes. L’écriture et l’imaginaire sont de bons palliatifs. Sinon j’ai trois amours, en-dehors de ma famille proche qui est mon noyau de vie : la nature, les chevaux, la pierre. Les trois sont liées, et le Morvan dans lequel je passe la moitié de mon temps a l’avantage de les regrouper. Là-bas, pas de ski, pas de mer : de la campagne brute, un peu triste l’hiver, mais renaissante et puissante dès que le printemps s’annonce. Je passe ma vie à m’occuper de mes chevaux (j’en ai eu 25 et j’ai été une grande randonneuse, j’ai ralenti depuis, le temps me manque) et à retaper des vieilles maisons, de la toiture à la peinture : j’en suis à ma quatrième, il m’en reste trois, j’en ai pour dix ans…

Quelle actualité vous énerve actuellement ?
La propension de toutes les actualités à ne voir que le côté noir du monde. Le jour où j’ai entendu qu’une fillette de 12 ans avait sauvé son père, qui faisait un infarctus, en lui prodiguant un massage cardiaque appris la semaine d’avant à l’école, j’ai trouvé ça formidable. Sinon, je suis peu les actualités, je refuse d’entrer dans le jeu de la politique, de la déprime et de la laideur.

Quels sont vos films préférés ?
Joker. Je ne vais quasiment jamais au cinéma, j’ai déjà trop d’imagination. Et quand j’y vais, il ne faut pas que ce soit triste ni que cela fasse peur..

Quel souvenir gardez-vous des Quais du Polar 2013 à Lyon cette année ?
En-dehors du plaisir inattendu d’y avoir été invitée ? En-dehors de l’ambiance intemporelle, chaleureuse, intimiste et surpeuplée ? En-dehors des libraires et lecteurs, sages ou déjantés, qui sont venus me dire qu’ils avaient aimé mon livre ? En dehors du fait d’avoir signé à moins de quatre mètres de Harlan Coben et juste à côté de Nadine Monfils ? Rien…

Quel serait votre mot de fin pour cette interview ?
Merci ! A tous ceux qui ont aimé et poussé mon premier roman : c’est une période de ma vie inoubliable. Et au concierge masqué pour cette interview, et pour avoir sélectionné ce livre pour les Balais d’or ! Qui au passage pourraient tout aussi bien servir aux sorcières qu’au concierge : fameux mélange, non ?