Sophie Loubière :: Black Coffee

slIl y a des écrivains que l’on suit car ils vous font voyager et rêver ; il y a des écrivains que l’on suit car ils ont du talent.
Il y a des écrivains que l’on suit car ils ont sorti un avant-dernier roman qui fut un énorme succès, et dont on est curieux de découvrir le petit dernier.

Sophie Loubière réunit ces trois qualités, et nous découvrons avec plaisir son dernier roman Black Coffee, chez Fleuve Noir. Une très bonne surprise et un agréable moment de lecture qui donne envie de connaître la Route 66. Une intrigue bien ficelée qui témoigne de toutes les recherches de l’auteur. Je vous conseille absolument ce beau roman sensible.

L’auteur sera au festival Polar à la Plage du Havre, du 14 au 16 juin. Ne manquez pas cette occasion de la rencontrer.

Voici un résumé de son roman Black Coffee :
Narcissa, Oklahoma, juillet 1966. Un jour de grand beau temps, un homme fut pris d’un coup de folie. Il égorgea une femme enceinte dans une maison et poignarda une petite fille dans le jardin. Il blessa grièvement une mère de famille et son fils, puis il repartit en boitant, couvert de sang, au volant d’une Ford Mustang jaune. C’était un dimanche après-midi.
Et personne n’a rien vu.
Quarante-cinq ans plus tard, une Française au comportement étrange va bientôt réveiller les démons du passé. Lola Lombard voyage seule avec ses deux enfants et cherche son mari volatilisé trois ans plus tôt sur la Route 66. Sa seule piste est un cahier que son homme lui aurait envoyé et qui pourrait bien être la preuve de l’existence d’un des plus ahurissants criminels que les États-Unis aient connu… et dont le chemin sanglant traversait déjà la petite ville de Narcissa en Oklahoma à l’été 1966.

La semaine prochaine, nous partirons entre Bruxelles et Montmartre, je vous souhaite de très bonnes lectures noires.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment vous êtes venue à écrire des romans ?
Très tôt, l’enfance est riche de beaucoup d’activités artistiques : danse classique et folklorique piano, chant, poterie, dessin, expression corporelle… j’ai même fait du cheval et du judo ! Les premiers mots, je les écris de travers, troublée dans mon apprentissage par un climat familial compliqué. J’ai peur de passer en 6ème, supplie mes parents de me faire redoubler. À la place, on me colle chez un orthophoniste. Un type génial. Je lui dois tout : être devenue écrivain, avoir su prendre confiance en moi, découvrir que j’étais « une personne », que je pouvais prendre de la hauteur et que les mots étaient mes amis, que nous avions mille jeux à inventer ensemble. Les profs de français que j’ai connus ensuite au collège et lycée à Nancy m’ont offert de découvrir tous les mondes possibles de la littérature, de Vian à Stendhal, de Marcel Aymé à Baudelaire… Et mon premier Hammett, c’est mon père qui l’a glissé entre mes mains. J’avais une vingtaine d’années.

black-coffee-couv-HDComment se sont passées vos recherches pour écrire votre très beau thriller Black Coffee ?
J’ai imaginé une première trame dont je me suis ensuite beaucoup éloignée, bouleversée par un repérage grandeur nature effectué sur le terrain : près de 2 300 miles, à bord d’une Mercury Grand Marquis de location avec la petite famille, mon fiston déguisé en cow-boy ! Les péripéties que nous avons rencontrées se sont avérées plus riches et troublantes que ce que j’avais imaginé : la présence d’enfants dans la voiture, le comportement particulier de mon mari, mon état de fatigue et de nervosité, et la réalité de la route 66, tout cela contribuait à construire un autre drame, me forçait à modifier mon plan. En gros, je suis partie faire mon marché sur la Mother road et je suis revenue les bras chargés de documentations et d’idées nouvelles. Après, en revanche, le boulot de remise à plat et de construction a été long et fastidieux.

Nous voyageons tout le long du roman sur la route 66, quel souvenir gardez-vous de votre voyage sur cette route mythique ?
Je vais faire court : allez sur mon blog, l’adresse est indiquée à la fin du livre : tout y est ! Le récit complet du voyage.

Parlez-nous des deux personnages principaux qui m’ont énormément touché : Lola Lombard et le professeur Desmond.
Lola Lombard, c’est de mon point de vue ce que devrait être aujourd’hui un personnage de femme fatale contemporaine : elle est ancrée dans le réel. La quarantaine (elle fait moins, comme nous toutes, merci Nivea), deux enfants, un divorce, Lola subit un abandon terrible. Mais elle le vit comme une bataille : elle se bat de l’intérieur, protège son fils et sa fille, érige des murailles autour d’elle. Mais Lola a toujours le désir d’aimer passionnément, et d’être aimer ainsi en retour, avec la trouille de se fourvoyer une fois encore, de faire le grand saut dans le vide. Lola porte le prénom de « l’ange bleu » de Lubitsch, et ce n’est pas un hasard si elle tombe parfois du ciel.  

Desmond G. Blur s’est construit non par choix mais par volonté : celle de ne pas être détruit par le drame de sa famille. Délaissé lui aussi (par son père), il grandit avec une blessure terrible. Mais le caractère est fort. C’est un bosseur. Derrière sa carapace de journaliste, auréolé d’un Pulitzer, dans sa tenue de professeur en criminologie, il serait presque invincible. Mais lorsque son père meurt, un autre chemin de vie s’ouvre à lui…

L’un comme l’autre, ces personnages sont cabossés. Ils ont des « bobos » partout, comme des sales gosses qui trainent trop longtemps dehors. Mais ils ont un tel amour de la vie, et un vrai désir d’exister qu’ils irradient l’écriture même du roman.

Je me suis laissée portée par eux, je les aime tendrement l’un comme l’autre car, au fond, ils sont comme moi, faits d’eau et d’argile, de blessures, de colères et de passions.

Les quitter a été difficile.

J’ai hâte de les retrouver bientôt…

Avez-vous une anecdote pour votre roman Black Coffee ?
La couverture. Ma fille a réalisé un superbe reportage photo de la route 66. Mais la photo de la couverture n’est pas une des siennes : j’avais envoyé cette photo dénichée sur le net à mon éditrice qui souhaitait qu’on oriente le graphiste sur une piste. Celle du Roy’s Motel Cafe à Amboy me semblait parfaite à bien des points de vues. Finalement, la photo a tellement plu que Fleuve Noir en a acheté les droits. Well done !

gr_9782265093638Pouvez-vous nous parler de votre roman précédent L’enfant aux Cailloux, hommage à votre maman, qui a reçu le prestigieux Prix de la ville de Mauves-sur-Loire en 2012 et le Prix lion noir 2012 ?
Cet enfant m’a donné beaucoup. L’écriture de ce roman a été miraculeuse, rapide, avec peu de retouches. J’avais envie de cette histoire, besoin d’incarner le personnage d’Elsa Préau et de disposer des petits cailloux sur une pierre tombale en hommage à tous ces enfants maltraités, victimes d’une société incapable de les protéger. Je voudrais pouvoir faire plus que « raconter », je voudrais pouvoir « empêcher ». Puisse-ce livre déjà, éveiller les consciences…

Comment vous écrivez ? (le matin, le soir, dans un bureau….)
N’importe quand, dès que je peux, dès que le linge est rangé, la vaisselle faite, les enfants à l’école, la maison vide, le silence dans ma tête, les mails traités, les factures payées, le frigo plein, les repas préparé… En fait, là où j’écris le mieux, c’est loin de chez moi, dans un hôtel où rien d’autre n’est à faire que d’écrire.

On vous a confié l’écriture de dramatiques lues par le cinéaste Claude Chabrol pour lesquelles vous remportez le prix SACD Nouveau Talent Radio en 1995. Racontez-nous ce super moment. Avez-vous rencontrez M. Chabrol ?
C’est le scénariste Jacques Santamaria, à l’époque directeur des Ateliers de création de Radio France, qui a songé à me confier l’écriture de quelques nouvelles. J’ignorais que je savais écrire court, et que je savais tuer. On m’a donné un prix pour ça. Génial, non ? J’ai rencontré Claude Chabrol en plusieurs occasions, souvent à la radio. Mais je n’ai jamais eu le culot de m’asseoir sur ses genoux pour lui demander d’écrire son prochain scénario.

Parlez-nous de votre passion pour le Théâtre et de votre pièce, j’adore le titre : Pour en finir avec les hommes (et la choucroute).
Cette pièce est adaptée d’un roman paru aux éditions Balland (2003), aujourd’hui épuisé. Une femme y fait l’inventaire des hommes qu’elle a connu, convoque la figure de l’homme idéal, et fini par le trouver : il l’écoute, hoche la tête pour dire oui, et ne lui prend que 50 euros par séance.  A part ça, elle est à deux doigts de demander une choucroute en mariage – comme je la comprends.

Le concierge est curieux, quels sont vos futurs projets d’écriture ? Toujours dans le thriller ?
Un projet top secret, un roman pour le Cherche-Midi inspiré d’un fait historique de la seconde guerre mondiale, une suite à Black coffee et des tas d’autres bouquins en tête, noirs ou bien blancs…

Quels sont vos écrivains préférés et pourquoi ?
David Vann, Cormac Mc Carthy, Thomas H. Cook, Roberto Juarroz, Ernst Jünger, P.D. James, Dorothy Parker, Dashiel Hammett, Craig Johnson…

Quelle actualité nationale ou internationale vous énerve le plus en ce moment ?
Les parents qui forcent leurs gamins à faire du ski à l’âge de 2 ans. Ils ne peuvent pas leur fiche la paix et aller faire de la luge avec eux ? D’où vient ce besoin d’en faire des singes savants, de les prendre en photos pour Facebook… Je déteste ça.

DSC02772_2Quelles sont votre musique et chanson préférées ?
Pour ce roman, c’est l’album du jazzman Danilo Perez Across the Crystal sea, avec les arrangements sublimes de Claus Ogerman. (La liste des musiques écoutées pendant la rédaction du roman figure à la fin du livre.)

Quels sont vos Films préférés et parlez-nous également de vos chroniques de musique de film que vous avez faites à la radio dans l’émission Cinéfilms.
Le cinéma ? Killer joe et Magic Mike, vus l’année dernière, m’ont beaucoup plu. Et Ironman II (avec ma fille, on craque pour Robert Downey jr).  Sinon, L’enfant des frères Dardenne, Délivrance, La mort aux trousses, Blow out, Predator ( !)

La radio ? (Ouh là ! Vaste question ! Une autre fois peut-être, sinon, je vais y passer la semaine.) Grosso modo, disons que j’ai vécu 17 années merveilleuses à faire de la radio. Je devrais même avoir honte d’y avoir pris autant de plaisir. Mais bon, je crois qu’on a bien partagé tout cela avec les auditeurs, si j’en crois leur regard ému quand ils me débusquent dans un salon derrière mes livres.

Radio-Théâtre-Roman… quelle autre activité aimeriez-vous découvrir ?
La fabrication de carnets de voyages : les trucs qu’on colle sur des pages, avec de la déco pour faire joli, rubans, photos, montrer à ses copines son œuvre en buvant du thé… Non. Je déconne. Écrire pour le cinéma, ce serait chouette, financièrement parlant.

Quel sera votre mot de fin pour cette interview ?
Bonne nuit, cher concierge. À mon tour de mettre le masque et les bouchons d’oreilles (un mari qui ronfle est un mari en sursis).