Mike Nicol :: La Dette

nicolVoici une très belle découverte littéraire nous arrivant d’Afrique du Sud. Mike Nicol avec son roman La Dette, sorti chez Ombres Noires, parvient à nous faire frissonner et à multiplier les fausses pistes auxquelles on se laisse prendre. Un nouveau maître du roman noir rejoint Deon Meyer et Roger Smith.

La rancœur ne compte pas le nombre des années. Le Cap : deux anciens trafiquants d’armes reconvertis dans la sécurité n’aspirent qu’à couler des jours heureux en famille. Mais quand le passé les rattrape sous la forme d’une dette d’honneur à respecter et que surgit la vénéneuse Sheemina, les ennuis s’accumulent. Est-elle une victime assoiffée de vengeance, une ex-terroriste ou une espionne ? Avocate experte en manipulation, elle harcèle les deux hommes. Des mercenaires réduits à l’état de victimes passives, la haine à ce point devient du grand art ! Sexe, drogue, trafic d’armes et de diamants sont au cœur de La Dette, premier volet de la trilogie Vengeance. Une manière rugueuse de découvrir une face obscure du pays arc-en-ciel.

Un petit bijou que je vous conseille énormément, à déguster sans modération. J’attends la suite avec impatience.

La semaine prochaine, nous partirons sur la Route 66.

Je vous souhaite de très bonnes lectures.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et nous dire comment vous en êtes venu à écrire des romans ?
J’ai passé mon enfance – la partie de ma vie qui a vraiment compté –  dans la vallée de Fish Hoek (sur la partie sud de la péninsule du Cap, à environ 30 kilomètres au sud de la ville du Cap), près de l’endroit où je vis actuellement. À cette époque, la vallée de Fish Hoek était sauvage – il y avait de grandes dunes de sable en bordure de la banlieue et j’y ai passé de longues heures à rechercher des fragments de poterie bushman et des artefacts de l’âge de pierre. Je cape-Town-by-Koming-Uppassais aussi une grande partie de l’été dans la mer et je faisais beaucoup de plongée sans bouteille. C’était une enfance très stimulante sur le plan visuel, et à un stade précoce – je devais avoir 9 ans – j’ai écrit une histoire de cow-boys pendant un de mes congés scolaires. Après ça j’ai écrit de la poésie – surtout parce que je pensais que mes poèmes sur les pirates étaient plus intéressants que le poème de Wordsworth sur les jonquilles. J’en suis resté à la poésie pendant toute mon adolescence et j’ai décidé que j’avais besoin de vivre un peu plus avant de commencer à écrire des romans. Je suis devenu journaliste pour faire un peu plus l’expérience de la vie et, plus particulièrement, de la vie en Afrique du Sud. Aussi ce n’est qu’après la publication de mon premier recueil de poésies (en 1978) que je me suis tourné vers la prose. Durant les onze années qui ont suivi j’ai écrit cinq romans, dont le dernier, The powers that be, a été publié en français au Seuil sous le titre La loi du capitaine. J’ai jeté les quatre autres romans. Après La loi du capitaine j’ai écrit trois autres romans littéraires et un peu de non-fiction (l’histoire d’un groupe de journalistes noirs dans les années 50 qui se sont regroupés pour  publier un journal intitulé Drum – le titre du livre était A good looking corpse – deux mémoires, et deux biographies, dont une de Mandela publiée en France sous le titre Mandela : le portrait autorisé.

J’ai décidé d’écrire du polar au début des années 2000.

Comment en êtes-vous venu à écrire une trilogie, Vengeance, comment en avez-vous eu l’idée ?
La trilogie a commencé avec La Dette et ça devait être un roman seul. Cependant quand je suis arrivé à la fin du roman et que le conflit entre Mace Bishop – le protagoniste – et son antagoniste – Sheemina February (pour être honnête c’est un personnage sur lequel j’ai adoré écrire) n’était toujours pas réglé, j’ai décidé de me lancer dans un deuxième roman. Et puis à la fin de ce deuxième roman, eh bien, je dirais, qu’à la fin de celui-là il semblait y avoir une bonne raison pour en écrire un troisième. ? un certain point j’ai pensé que je pourrais peut-être en faire un quatrième et puis je me suis souvenu que Conan Doyle n’avais consacré que trois romans à Holmes et Moriarty, alors j’ai suivi son exemple. Il ne faut pas que ça dure trop.

Parlez-nous de Mace Bishop, personnage que l’on ne peut oublier !
Le nom m’est venu en 1980 alors que je voguais au large des îles grecques. J’étais parti d’Afrique du Sud et je ne savais pas si j’y retournerais, et je ne savais pas vraiment ce que j’allais faire. J’ai écrit un 175roman entier avec Mace Bishop, mais il a fini à la poubelle. Cependant, le nom est resté. Aussi quand j’ai commencé à toucher au polar et que s’est présenté ce personnage un peu macho de trafiquant d’armes, je me suis rappelé le nom de Mace Bishop et cette fois-ci le nom a fonctionné. Le personnage doit beaucoup à plusieurs personnes que j’ai rencontrées – mais ça ne veut pas dire grand-chose car tous les personnages sont composés à partir de gens qu’on a connus. Cependant, je voulais un personnage qui avait mal agi et qui avait un coté sauvage, mais il fallait aussi que les lecteurs l’aiment bien. En plus de ça il devait maintenant vivre dans un nouveau pays (l’Afrique du Sud démocratique) dans lequel tout le monde était un peu naïf sur la façon dont nous allions créer un pays neuf. Il y a eu beaucoup de cafouillage car personne ne savait vraiment comment diriger un pays, les frontières avaient été ouvertes et les sanctions levées et soudain une société fermée s’était ouverte aux artifices du monde. Bientôt le trafic de drogue international a envahi ce qui était un territoire presque vierge. Il y avait aussi des stocks d’armes et de munitions et la tentation de les vendre illégalement, et puis il y avait aussi des problèmes basiques d’ajustements sociaux : à qui appartenait la terre, et qui devait construire les villes (c’est le sujet de la troisième partie de La Dette). Pour traiter de tout ça, j’avais besoin d’un personnage qui croyait au passé (la lutte contre l’Apartheid) et au futur mais qui était empêtré dans la corruption, la violence et le crime (organisé et gouvernemental) qui domine notre société depuis quinze ans.

Roger Smith et vous écrivez sur Le Cap. Est-ce la seule ville si violente en Afrique du Sud pour que deux écrivains en fassent le thème principal de leurs romans ?
De fait, Le Cap domine la scène de la fiction policière en Afrique du Sud – principalement parce que la plupart d’entre nous y vivons. En dehors de Roger, il y a aussi Deon Meyer et cinq ou six autres auteurs de polars qui y vivent. À Johannesburg – qui est une ville beaucoup plus violente – il n’y a que deux auteurs de polars. Je pense que Le Cap est un cadre idéal car c’est une ville très théâtrale – située juste sous cette montagne extraordinaire – avec des plages et des vignes pas loin et cette péninsule pleine d’endroits sauvages. Il y a aussi des banlieues extrêmement riches sur la côte atlantique de la péninsule et au pied des montagnes. Et puis il y a les ghettos, les townships et les camps de squatters des Cape Flats. Les Cape Flats étaient une étendue de sable plate en dehors de la ville du Cap. Dans les années 70, les « gens de couleur » pour utiliser une formulation sud-africaine ont été chassés de force en-dehors de la ville vers ces étendues de sable à environ vingt kilomètres du centre de la ville. On y trouve des banlieues appelées Lavender Hill et Primrose Park et autres jolis noms du  même genre pour des endroits qui ne sont pas jolis du tout. Cependant de nos jours, les Cape Flats ne sont pas entièrement infestés par les gangs et il y a beaucoup de zones de classe moyenne ordinaire. Mais c’est ce contraste de la beauté avec la réalité accablante de la pauvreté, de la dégradation qui fait de cette ville un endroit intéressant à décrire. Ce n’est pas la ville la plus violente du pays, mais sa violence exprime à la fois son passé esclavagiste (les ancêtres de Sheemina February étaient des esclaves et son nom de famille l’indique car les esclaves étaient souvent nommés d’après les mois de l’année), et le désespoir de ceux qui ont tiré le mauvais numéro dans le contrat avec à la fois le colonialisme et l’Apartheid.

mandelaAvez-vous une anecdote sur La Dette à nous raconter ?
La Dette est sorti à une époque où le polar était très nouveau en Afrique du Sud. J’ai rencontré beaucoup de résistance de la part de mes éditeurs sud-africains. Ils ne comprenaient pas ce que je faisais, ça n’avait strictement rien à voir avec ce que j’avais écrit avant. Aussi personne ne savait comment vendre ce genre de livre sur le territoire. Deon Meyer publiait et il y avait quelques autres polars, mais c’était tous des polars procéduriers. Les romans policiers procéduriers sont faciles à comprendre, ce sont des romans d’investigation  et à cette époque, métaphoriquement, l’Afrique du Sud enquêtait sur elle-même. Et voilà qu’arrive un roman dans lequel deux anciens trafiquants d’armes qui dirigent maintenant une société de sécurité essaient de protéger des voyageurs fortunés venus visiter l’Afrique du Sud. Dans La Dette il n’y a pas d’enquête, les deux protagonistes se retrouvent impliqués dans un crime parce qu’ils en étaient proches et qu’il les enveloppait. Il me semblait que c’était ce qui était en train d’arriver à notre société, alors que nos politiciens étaient impliqués dans toutes sortes de scandales – le trafic d’armes étant le plus dramatique et le mieux couvert par la presse. Heureusement les éditeurs se sont laissés convaincre de publier La Dette et depuis, il a connu trois rééditions et été publié dans d’autres pays.

Le Concierge est curieux, pouvez-vous nous mettre l’eau à la bouche et nous parler du deuxième tome de votre trilogie ?
Eh bien ce serait dévoiler l’intrigue. Ce que je peux dire c’est que le titre anglais est Killer Country et que l’histoire est structurée autour de la musique country rock.

Comment écrivez-vous ? (Le matin, le soir, dans un bureau…)
Le matin est le moment où j’écris et ça l’a toujours été. En ce moment je commence à 6 heures du matin, je travaille pendant deux heures, puis ma partenaire et moi allons à la plage pour une longue balade et une baignade dans une baie infestée de requins en ce moment. Une femme y a été dévorée il y a sept ans (tout ce qui  restait d’elle était son bonnet de bain), un jeune homme s’est presque fait dévorer il y a environ quatre ans, et un gars s’est fait arracher la jambe il y a deux ans. C’est un endroit très excitant pour aller se baigner. Le restant de la journée, je me consacre à divers autres projets – souvent des corrections –, et je donne aussi des cours d’écriture créative en ligne et les étudiants ont besoin d’attention. Si j’ai de la chance, il me reste deux heures pour mon propre travail d’écriture mais gagner son pain et son beurre prend beaucoup de temps. Je travaille à la maison. Nous avons construit une maison à flanc de montagne et j’y ai un bureau en bas. C’est là où je suis en ce moment : si je regarde vers la gauche, je vois la mer à travers les branches d’un camphrier, et à ma droite j’ai vue par-dessus la montagne sur le ciel vers l’ouest. Pas mal.

983903_518715641525403_2075638090_nDeon Meyer dit de vous « La voix et le style de Nicol sont neufs, frais, uniques. Du vrai Cape Town. L’histoire est violente, brute, sombre, et pas faite pour les poules mouillées. » Cela doit vous faire plaisir ? L’avez-vous rencontré ?
Oui, nous nous sommes rencontrés il doit y avoir six ans lors de la publication de son troisième roman, L’âme du chasseur. Nous ne nous voyons pas souvent – nous nous rencontrons surtout dans des festivals littéraires et nous devrions nous revoir la prochaine fois en France au mois de mai –, mais nous avons participé tous les deux à des discussions publiques et c’était très amusant.

Comment avez-vous découvert la maison d’édition Ombres Noires ? C’est une toute jeune maison d’édition.
Apparemment ça a été un coup de chance. La trilogie avait eu du succès en Afrique du Sud, et avait était publiée au Royaume-Uni. Elle avait été également achetée par BTB Verlag en Allemagne. Mon agent au Royaume-Uni avait un collaborateur qui représentait les livres en France et je ne sais comment mon livre s’est retrouvé entre les mains de Nelly Bernard à qui Flammarion avait demandé de lancer la collection Ombres Noires. Elle l’a gentiment acheté, et j’ai suivi tout ça avec fascination car elle avait publié des livres avec des couvertures extraordinaires. Je n’ai certainement jamais vu de telles couvertures ailleurs.

Quelle est l’actualité qui vous énerve en ce moment ?
J’ai tendance à ne plus m’énerver tant que ça des actes de nos politiciens. Cependant, je soupire beaucoup. Un soupir par jour en voyant ce que fait notre président. Je soupire beaucoup devant l’incompétence absolue du gouvernement dans presque tout ce qu’ils font. Je soupire devant la corruption, l’avidité et le manque complet de moralité de nos dirigeants. Je soupire devant la pauvreté sans fin que je vois autour de moi.

Quels sont vos écrivains préférés et pourquoi ?
Il est très difficile de répondre à cette question. Mon livre préféré est Gatsby le Magnifique. Je l’ai lu une dizaine de fois à des moments différents de ma vie et j’ai eu l’impression de lire un nouveau livre à chaque fois. J’y ai vu des choses que je n’avais jamais vues avant. Je n’aime pas beaucoup le reste de l’œuvre de Fitzgerald, mais ce livre est un trésor pour moi. En ce qui concerne les auteurs de polar : en ce moment c’est Don Winslow. Je trouve que c’est lui qui écrit les phrases les plus stylées et les plus cools auxquelles je puisse penser en anglais.

Quelles sont vos passions dans la vie ?
Ça peut paraître ennuyeux, mais le travail est tout pour moi. Ma carrière, ma vie en fait, sont consacrées à l’écriture, la recherche, l’enseignement, et très honnêtement c’est très divertissant. Il n’y a aucun moment dans ma vie où j’ai été plus occupé, plus plein d’énergie, plus impliqué dans d’autres domaines. Et la découverte de l’écriture de fiction policière a été extrêmement gratifiante. Je trouve ce genre littéraire fantastique, et j’adore écrire des phrases dans lesquelles les gens font et disent de mauvaises choses. C’est très amusant.

3126de28ecdf0b469795a87b95184daecbaefeb6De quel endroit en Afrique du Sud aimeriez-vous nous parler pour nous donner envie de venir vous voir ?
Je te parlerais d’une petite maison au bord d’un vlei (un lac) qui fait face à une colline de l’autre côté de l’eau. Il n’y a pas d’autre habitation en vue. Sur l’eau, le matin, il y a des pélicans. Dans le ciel vers midi on entend le cri de l’aigle pêcheur. Il y a des otaries dans les bancs de roseaux. Parfois tu trouves des os d’hippopotame dans la boue, qui nous rappellent qu’il fut un temps où il y avait des animaux sauvages à cet endroit. Tu peux y faire du canoë et aller jusqu’à la mer. ? l’endroit où le lac se déverse dans la mer, parfois des homards remontent de l’océan pour venir mourir sur les plages. Les gens les récupèrent et les emmènent chez eux pour les mettre à bouillir pour le déjeuner. Cet endroit se trouve à trois heures au nord-ouest du Cap sur la côte. Là-bas il y a des gens qui n’ont jamais quitté le coin. Maintenant ils ont la télévision, mais certains à qui j’ai parlé n’ont jamais vu de ville. Cet endroit n’est peut-être qu’à trois heures du Cap, mais on a l’impression d’entrer dans le 19ème siècle.

Je vois bien votre roman adapté au cinéma, Est-ce que vous y avez pensé ? Et quels sont vos films préférés ?
Il y a une maison de production américaine qui envisage d’adapter la trilogie en ce moment mais c’est trop tôt pour se prononcer. Et non, je ne pense pas à ce genre de choses. J’aime le cinéma mais j’écris des livres. Pour moi le but c’est le livre. Quelques-uns de mes films préférés dans le désordre : The Passenger ; Le meilleur des mondes possible ; Qui a peur de Virginia Woolf ; Rosencrants & Guildenstern sont morts ; Casablanca ; Pulp Fiction ; Les Troyennes ; Sexy Beast ; Usual Suspects ; Michael Clayton ; La Taupe ; Layer Cake et The Red Riding Trilogy.

Quel sera votre mot de la fin pour cette interview ?
C’était très amusant, merci.