Frédéric Bertin Denis :: Viva la muerte !

fred-bertin-denisVoici un roman qui m’a particulièrement marqué cette année, Viva la muerte ! de Frédéric Bertin Denis. Pour tout vous dire, j’ai même versé des larmes tellement c’était beau. Et je suis étonné qu’un auteur de ce talent ne soit pas plus présent dans les médias.

On découvre que la vengeance est un plat qui se mange froid,  et on fait la connaissance d’un attachant inspecteur chef, Manuel el Gordo, qui me fait penser à Montalbano. Ce grand roman montre aussi que les plaies du franquisme ne sont pas si faciles à oublier. Nous découvrons aussi le côté culinaire de Cordoue qui vous accompagnera pendant votre lecture.

Un roman que je conseille les yeux fermé, car des livres de ce niveau se font rares et j’attends vraiment le prochain avec impatience.

Résumé :
Cordoue, novembre 2008. Des vieillards, à la respectabilité affichée sont retrouvés morts. Ils ont tous été massacrés selon des principes issus de l’Inquisition. L’inspecteur-chef Manuel El Gordo, communément désigné sous le surnom d’El Gordete, est nommé pour mener l’enquête. Petit à petit, il va remonter quarante années d’histoire du franquisme et découvrir que cette enquête le touche beaucoup plus qu’il ne l’aurait pensé.

Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine en Afrique du Sud et vous souhaite de très belles lectures de romans noirs.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance et comment en êtes-vous venu à écrire des romans ?
J’ai eu la chance d’avoir une enfance heureuse. Celle d’un gosse qui grandit dans une petite ville de moyenne montagne entouré de copains avec lesquels il construit des cabanes dans les bois, pratique le rugby les week-ends et joue aux cow-boys et aux indiens.

Très tôt, la lecture occupe une place primordiale. L’attente du bibliobus chaque semaine dans la cour de l’école est un moment privilégié. Je sais que je vais retrouver les aventures de Fantômette ou celles du club des 5… Bref déjà des envies de mystères et d’enquêtes ! Plus tard ce seront les romans de Stephen King, Ira Levin, Peter Straub et bien d’autres qui me plongeront dans les méandres de l’horrifique. Mais le vrai choc polar arrive à la fin des années 80 avec la lecture des premiers romans de James Ellroy dans la belle collection Rivage Noir. Pourtant, à l’époque, l’idée d’écrire des romans ne m’a pas encore vraiment effleuré.

À l’adolescence, c’est l’envie d’écrire des scénarii qui me conduit à rédiger quelques textes. En effet, grâce à mes parents, j’ai eu la chance d’évoluer très tôt dans un univers cinéphilique passionnant. La fréquentation des festivals et la confrontation avec l’œuvre de grands cinéastes (Ford, Boorman, Buñuel, Scola…) m’amènent à réfléchir à la façon de raconter les histoires. Mais, mon immaturité et ma paresse conduisent à une production de textes si médiocres que je préfère abandonner ces projets !

Après cela, il faudra attendre beaucoup d’années pour que j’essaie de coucher sur le papier les intrigues qui ont toujours trotté dans ma tête…

viva-la-muerteComment se sont passées vos recherches pour écrire Viva la Muerte, sorti chez Kyklos Éditions ?
Pendant trois ans, j’ai consulté une documentation historique importante, mais surtout j’ai eu la chance d’interviewer des témoins directs des événements relatés dans le roman. Que ce soit en France ou en Espagne, j’ai pu récolter des récits et des anecdotes de personnes des deux camps (Franquistes et Républicains). Ces échanges ont largement inspiré quelques épisodes de ¡Viva la Muerte !

Pouvez-vous nous parler de l’inspecteur en chef Manuel El Gordo que j’ai adoré.
« El Gordete » est un personnage sympathique par l’humanisme qui guide chacune de ses décisions. Je pense aussi que c’est sa relation aux autres qui le rend aussi attachant. Son premier réflexe est toujours d’entrer en empathie avec les témoins ou les victimes qu’il rencontre. Son amour pour Remedio et ses amitiés sont indéfectibles. On peut dire que pour lui la fidélité n’est pas une vaine qualité (n’en déplaise à certains éditeurs peu imaginatifs qui ne voient dans les héros de polars que des baiseurs invétérés incapables d’aimer !)

Sinon, il est d’une nature complexe car il doute en permanence. Sa vision pessimiste de la société ne l’empêche pas d’essayer de la changer. Il continue à être influencé par son passé punk : politiquement quand il doit réagir à la pusillanimité de ses supérieurs ou affronter l’ordre établi et, musicalement quand il a besoin de se concentrer ou de se plonger dans l’oubli. Cependant il n’est pas aussi libertaire que son ami Fernando et il tente de mener sa vie en adéquation avec les règles de sa propre morale : l’altruisme, l’antifascisme, la justice, la gourmandise, l’amitié et l’amour.

Physiquement, il est caractérisé par son embonpoint et ses lunettes qui lui donnent une apparence inoffensive, joviale. Bref, on ne se méfie pas de lui. Pourtant, il est redoutable par son intelligence et sa persévérance. Il ne lâche jamais rien. Seul son côté « soupe au lait » lui fait quelquefois perdre son sens de l’efficacité.

Dans votre roman vous montrez l’église sous son plus mauvais visage, comment vous est venue l’idée de l’Opus Dei ?
Tout naturellement ! L’Opus Dei a eu un rôle central dans le fascisme espagnol. La plupart des ministres des derniers gouvernements de Franco appartenaient à cette « honorable » institution. Plus généralement, l’Église a contribué activement à l’installation et au maintien au pouvoir du dictateur Franco pendant 36 ans. De plus, aujourd’hui les factions les plus réactionnaires de l’Église reprennent du poil de la bête en Espagne et tente (et réussisse) de faire taire les personnes qui exhument les cadavres du placard des franquistes. De ce point de vue, il me semble évident de rapporter, chaque fois que l’on a l’occasion de le faire, comment l’Église s’est compromise dans les exactions du fascisme !

vaticanSi je vous dis que l’inspecteur en chef Manuel El Gordo me fait penser à Montalbano de Camilleri, il adore les bons plats, il déteste son supérieur et il a un adjoint à l’accueil qui lui rend des services, que me dites-vous ?
Que vous avez sans doute raison, mais que malheureusement, je n’ai jamais lu les aventures de Montalbano… J’en suis désolé.

Avez-vous une anecdote sur votre roman Viva La Muerte ?
Elle concerne le titre du roman. Très vite au cours de la rédaction du roman, ce cri des phalangistes (attribué au général nationaliste Milan Astray) m’est apparu comme une évidence pour l’intituler. Cependant, je savais que ce titre avait déjà été choisi par un certain Fernando Arrabal. Donc par correction, j’ai décidé de demander au grand artiste surréaliste l’autorisation d’utiliser ce même titre.

Première surprise, j’ai trouvé son adresse sans difficulté dans les pages blanches de l’annuaire.

Deuxième surprise, quand quelques semaines plus tard, je trouve dans ma boîte aux lettres, un collage personnalisé de la main d’Arrabal accompagné du message suivant :

« …oui, oui…Grande occasion de devenir célèbre sur le dos de Milan Astray. Su yo. Arrabal »

Pour moi, ce fût un moment d’émotion incroyable et une leçon de modestie donnée par cet homme extraordinaire.

Le Concierge est Curieux : retrouverons-nous pour une nouvelle histoire l’inspecteur en chef El Gordo ?
C’est probable. Mais pour le moment, bien que je sois en train de préparer mon prochain roman, il est un peu tôt pour en dire plus.

peinture-viva-la-muerteQui a eu l’idée du dessin représentant les cinq personnages sur la couverture intérieure, est-ce une vraie peinture ?
C’est une véritable peinture réalisée par ma compagne Janette Bonnot. En tant que première lectrice de mes écrits, elle a eu l’idée de réunir les terribles protagonistes du roman sur une toile. J’ai utilisé cette œuvre pour ma couverture de manuscrit et kyklos, mon éditeur, succombant à son charme, a décidé de l’insérer en couverture intérieure.

Votre roman se passe à Cordoue pour quelle raison ce choix ?
Car c’est une ville que je connais bien. Depuis plus de quinze ans, j’ai la chance de vivre environ 4 mois par an en Andalousie. Pour moi, Cordoue est une ville magique. Son atmosphère changeante selon les saisons me paraît un cadre idéal pour les enquêtes de Manolo. Quand vous vous promenez dans les ruelles étroites du quartier historique, il est impossible de ne pas sentir les mystères qui se dissimulent dans les patios fleuris des vieilles demeures. De plus, ce haut lieu de l’humanisme et de la tolérance est l’endroit idéal pour que Manolo y vive en harmonie.

Comment vous écrivez ? (le matin, le soir, dans un bureau…)
Je n’écris que pendant les vacances, car j’ai besoin de rentrer dans le tempo de l’écriture, ce qui n’est possible que sur du temps long. Ainsi, quand le roman est « prêt dans ma tête » (documentation terminée, principaux épisodes de l’intrigue définis), je me mets devant mon clavier. Cela se passe, dans une chambre d’ami de notre maison andalouse. Je commence vers cinq heures du matin et je termine vers treize heures. L’après-midi est consacré à la sieste et à la relecture des écrits du matin. Un roman comme ¡ Viva la Muerte ! a nécessité environ quatre mois d’écriture étalés sur deux ans.

Je vois que, dans votre biographie, vos thèmes favoris sont l’ambition et l’arrivisme, le besoin de reconnaissance, le jusqu’au-boutisme, les comportements paradoxaux… Pouvez-vous nous expliquer ?
Aujourd’hui, j’ai l’impression que beaucoup de dysfonctionnements de notre société sont liés à une perte de repère des valeurs. En effet, il apparaît que seuls le pouvoir et son avatar l’argent soient les valeurs étalons qui guident le monde. Ainsi pour atteindre cet El Dorado, beaucoup sont prêts à toutes les compromissions, toutes les trahisons, tous les renoncements. Ajoutez à cette soif de pouvoir le sentiment de ne jamais être reconnu à sa juste valeur et vous avez tous les ingrédients qui entraînent des personnes à se conduire de manière radicale (vol, meurtre, suicide, exhibition…) ou à adopter des postures inverses à leur personnalité (voir le maire dans ¡ Viva la Muerte !). Ceci est pour moi une source d’inspiration intarissable pour créer des personnages.

Quels sont vos écrivains préférés et pourquoi ?
Balzac, pour l’acuité de son regard sur la société de son époque et sa capacité à tisser une œuvre aussi complexe et foisonnante.

Céline, pour son style admirable, violent, percutant, juste et pour m’avoir fait voyager au bout de la nuit.

Ellroy, pour sa folie. Pour moi, il est le Céline du polar américain.

Fajardie pour la noirceur de ses nouvelles et pour sa facilité à me procurer des émotions (colère, chagrin, dégoût, empathie…)

Bien sûr, beaucoup d’autres entrent dans mon panthéon pour des raisons aussi différentes que l’amitié, la convergence de pensée, le plaisir qu’ils m’ont procuré. Je citerai Roger Martin, Caryl Ferrey, Mickaël Connelly, Henning Mankell, Catherine Fradier, Chester Himes, Jean-Claude Izzo…

spanien_cordoba_aussichtQuelle actualité nationale ou internationale vous énerve actuellement ?
De façon générale, ce qui m’énerve le plus dans le traitement de l’information, c’est la place démesurée que prennent les faits divers et la météo ! Manipulation des masses dirais-je, mais on va m’accuser d’être un tenant de la théorie du complot.

Autre chose qui m’horripile, c’est la prolifération des milliardaires en période de crise ! Qui parlait de moraliser le capitalisme ?

Quels sont vos films préférés ?
Je vais vous faire la liste de façon à peu près chronologique :

Le Cabinet du Docteur Calligari de R Wiene ; M. Le Maudit de F Lang ; L’âge d’or de L.Buñuel ; La grande illusion de J. Renoir ; Le dictateur de C. Chaplin ; La nuit du chasseur de C Laughton ; Le voyeur de M.Powell ; La mort aux trousses de A. Hitchkock ; Le tambour de V. Schlöndorff ; Voyage au bout de l’enfer de M.Cimino ; Rusty James de F.Coppola…

Et tout Kubrick.

Si vous deviez poser une question à un autre écrivain : Quel écrivain ? Et Quelle question ?
À tous les écrivains qui publient un roman fleuve par an. Comment faites-vous ?

Quel sera votre mot de fin à cette interview ?
Ce dernier mot sera juste Merci. Merci aux dingues de lecture qui continuent de donner l’envie d’écrire aux auteurs. Merci aux blogueurs littéraires pour mettre la lumière sur des romans qui n’ont aucune chance d’entrer dans l’univers sclérosé de la critique littéraire. Merci aux éditeurs qui prennent des risques, notamment les miens, Virginie et Fabrice, les tornades de Kyklos que je salue très affectueusement. Merci à tous les auteurs qui continuent à nous faire réfléchir sur le monde avec plaisir, et enfin, merci à toi, Richard, et longue vie au Concierge Masqué !