Sam Milar :: On the Brinks

quais du polar 2013 007On the Brinks, sorti au Seuil, est un récit autobiographique signé Sam Millar qui va marquer l’année 2013 par sa force d’écriture et par l’émotion qu’il génère. On a du mal à croire ce que l’auteur a vécu, tellement c’est noir et dur, mais vous dévorerez comme moi ce récit et regretterez que ça se termine trop vite. Dans la première partie du récit, nous revenons sur son emprisonnement politique, et la seconde partie se passe aux États-Unis.

Je vous conseille énormément ce récit, voici un résumé :
De fait, le spectaculaire récit autobiographique de Sam Millar a tout d’un thriller. À ceci près que si on lisait pareilles choses dans un roman, on les trouverait bien peu crédibles.
Catholique, Millar combat avec l’IRA et se retrouve à Long Kesh, la prison d’Irlande du Nord où les Anglais brutalisent leurs prisonniers. Indomptable, il survit sans trahir les siens : voilà pour la partie la plus noire, écrite avec fureur et un humour constant.
Réfugié aux États-Unis après sa libération, il conçoit ce qui deviendra le 5e casse le plus important de l’histoire américaine. La manière dont il dévalise le dépôt de la Brinks à Rochester, avec un copain irlandais, des flingues en plastique et une fourgonnette pourrie, est à ne pas croire. Même Dortmunder, dans un roman de Westlake, s’y prendrait mieux. Il n’empêche, le butin dépasse les 7 millions de dollars !
Un procès et une condamnation plus tard, il retrouve la liberté, mais entretemps, la plus grande partie de l’argent a disparu. Millar semble avoir été roulé par ses complices… Saura-t-on jamais la vérité ?
En tout cas, le FBI cherche toujours

Sam Millar m’avait déjà accordé une interview  émouvante en 2011 et se lâche une nouvelle fois.

Je vous souhaite une très bonne lecture et nous partirons la semaine prochaine du côté de Cordoue.

 

Parle-nous du moment où tu as  pris la décision d’écrire ton roman autobiographique On the Brinks (Seuil).
Je me suis décidé à écrire On the Brinks alors que j’étais dans un établissement pénitentiaire américain. J’avais toujours eu ce rêve fou de devenir écrivain, mais je n’avais jamais pensé être assez bon pour réaliser ce rêve. Et, par un jour très, pluvieux, je me suis assis dans ma cellule, et j’ai commencé à écrire On the Brinks. Ça a eu un effet cathartique pour moi, surtout le fait d’écrire sur ma mère et mon père.

84353571_oLe 30 Janvier 1972 a été un moment déclencheur pour toi, raconte-nous cette manifestation ?
J’étais très jeune, j’avais environ 15 ans. Mon frère m’a emmené à Derry à une manifestation pour les droits civils. Je n’étais pas engagé politiquement à l’époque, parce que je n’étais encore qu’un adolescent qui ne s’intéressait qu’au cinéma, à la musique et aux filles (et c’est encore le cas !). Mais  avoir été témoin du massacre de 14 civils irlandais non armés par l’armée britannique m’a changé pour toujours. C’est alors que j’ai décidé de rejoint l’IRA, et d’essayer de chasser les Britanniques de mon pays. Cette journée à Derry allait devenir tristement célèbre dans le monde entier sous le nom de Dimanche Sanglant (Bloody Sunday).

Explique-nous cette phrase de ton père : « Les catholiques sont comme des soucoupes en Irlande du nord : près de la tasse, mais jamais autorisé à savourer son contenu ».
Comme les catholiques irlandais étaient des citoyens de seconde classe dans leur propre pays, ils n’avaient pas accès à des droits aussi fondamentaux que le droit à un bon travail ou à une éducation de qualité. Ils étaient obligés de vivre dans des mauvais logements. Les protestants (les Britanniques) par contre, avaient droit à tout ce qui se faisait de mieux, tout ce à quoi les catholiques n’avaient pas droit simplement à cause du  sectarisme religieux encouragé par les Britanniques pour diviser les classes ouvrières catholique et protestante. Pouvez-vous imaginer les Français forcés de vivre en France en tant que citoyens de seconde classe par un occupant étranger ? Que pensez-vous qu’il pourrait se passer ? Une révolution, bien sûr. C’est pour ça que les résistants français ont combattu les nazis. Je suis né catholique mais je viens d’un milieu protestant. Heureusement, mon père était socialiste et nous a inculqué les torts du sectarisme religieux.

Tu es extrêmement dur avec ton père au début de ton autobiographie, est-ce que tu regrettes maintenant en voyant le temps passer ?
Oui, quand j’étais jeune j’étais en colère, aussi je devais être honnête sur mes sentiments à ce moment particulier de ma vie en tant qu’enfant. Bien sûr, à l’âge adulte, j’ai réalisé à quel point la vie de mon père avait été difficile quand ma mère nous a abandonnés quand on était gosses, pour ne jamais la revoir. C’était un grand scandale, avec lequel il lui fallait vivre, alors il a reporté sa colère sur moi. Cependant, je l’aime, et je lui ai dédié ce livre. C’était un mec génial, qui devait veiller seul sur ses fils et ses filles, sans aucune aide. Il a aussi dû arrêter d’aller en mer, pour s’occuper de sa jeune famille, ce qui a été difficile pour lui car il adorait la mer.

Tu as subi des tortures inimaginables à Long Kesh par les Anglais, pour toi le mot courage signifie quoi ? Est-ce l’humour qui ta sauvé ?
J’ai un sens de l’humour très noir, et j’essaie de garder mon sens de l’humour même pendant des événements terribles. Ça m’a toujours aidé à me sortir des mauvaises situations. Je pense que je suis comme un écolier qui n’a jamais vraiment fini de grandir. Que signifie le mot courage pour moi ? Eh bien, je regarde les gens à l’hôpital qui ont des maladies en phase terminale, et qui pourtant réussissent encore à sourire. Ça c’est du courage. Les gens qui se dressent contre les tyrans, sachant qu’ils pourraient être tués, mais qui le font pour le bien commun. Ça c’est du courage. Les gens prêts à mourir pour leurs convictions, comme les gens qui font la grève de la faim en Irlande. Ça, pour moi, c’est du courage.

long-kesh3Il y a une phrase qui m’a marqué : « Une parfaite mesure de silence est aussi menaçante que la réalité quand on a appris et expérimenté la cruauté de ce silence et à quel point il vous manipule ». Explique-nous.
Richard, ça veut dire que parfois il vaut mieux recevoir des coups et être torturé, plutôt que d’attendre et attendre encore. Le mental peut te torturer comme rien d’autre ne le pourrait. Les matons sont doués pour faire du silence un moyen de torture, parce que tu sais que quand tu n’entends pas les matons faire du bruit, c’est qu’ils sont en train de préparer quelque chose d’horrible. Ils utilisent toujours le silence pour te torturer l’esprit.

Sam, si je te dis que tu es fou ? Faire le cinquième plus grand casse aux États-Unis avec des armes en plastique…
Qu’est-ce que tu dirais, Richard, si je te disais que je suis tout à fait d’accord avec toi !

Est-ce que le FBI cherche toujours l’argent ?
Je ne sais pas, mais j’aimerais bien avoir cet argent maintenant !

As-tu une anecdote sur ton autobiographie On the Brinks ?
Je suppose que la meilleure anecdote, c’est l’ironie qui a voulu qu’un garde de la Brinks gagne au loto, juste au moment où j’étais gracié par le président Bill Clinton.

J’ai une question qui me turlupine. N’y a-t-il pas un risque dans ton autobiographie qu’un jeune qui lise ton roman se dise « tiens, pourquoi je ne tenterais pas de cambrioler une banque ? »
Je peux dire à n’importe qui qui lirait On the Brinks, et spécialement à une personne jeune, qu’il n’y a rien de cool dans le faire de faire un casse. La récompense c’est la mort ou la prison. Hollywood donne une image glamour des grands casses, mais crois-moi, il n’y a rien de glamour là-dedans.

The-Maze-02Peux- tu nous parler du prix que tu as gagné, le Aisling Award, qui a fait un best-seller de ton roman ?
J’ai eu  la chance de gagner des prix pour mes livres et mes écrits, mais le Aisling Award était très spécial car c’est un prix qui t’est attribué par les gens ordinaires, pas par les éditeurs. J’ai été bouleversé et très honoré quand je l’ai gagné. Parmi les anciens lauréats il y a eu Jesse Jackson, le célèbre leader du mouvement pour les droits civiques, et des réalisateurs ayant gagné des oscars. J’ai aussi été ravi et honoré d’avoir été sélectionné pour le Grand Prix de Littérature Policière en France.

Y aura-t-il une adaptation au cinéma de ton roman ?
Quand le roman a été publié, Warner Brothers a acheté les droits, et Sean Penn a signé pour jouer mon rôle. Le scénario avait déjà été écrit par un scénariste-réalisateur bien connu d’Hollywood. Mais quand le gouvernement de Bush en a entendu parler, ils ont fait pression sur la Warner pour que le film ne se fasse pas. Les attentats du 11-Septembre venaient de se produire, et Bush a prétendu que le livre glorifiait le terrorisme. Quand le film a été abandonné, j’ai été très déçu, mais avec le recul, je pense que c’était la meilleure des choses pour moi car le scénario était très différent du livre, et aurait été détruit par la touche typiquement hollywoodienne (Heat, Ocean’s11, etc.). Je possède maintenant les droits du livre, et j’espère qu’une compagnie cinématographique européenne en fera un film, de préférence une compagnie française, car personne mieux que les Français ne réalisent les films noirs. Si un réalisateur français ou un représentant d’un studio français lit ceci, contactez-moi, merci (en français dans le texte – ndt). Je voudrais aussi profiter de cette occasion pour remercier le légendaire Patrick Raynal d’avoir traduit mes romans, en particulier On the Brinks. Personne n’aurait pu traduire un livre aussi compliqué comme il l’a fait.

Le Concierge est curieux, quels sont tes futurs projets littéraires ?
J’ai récemment terminé une pièce politique à grand succès très controversée, Brothers in Arms, qui a été jouée à guichet fermée dans toute l’Irlande. J’ai reçu quelques menaces de mort après, mais à Belfast tout le monde reçoit des menaces de mort, alors ce n’était pas bien grave. En ce moment j’écris un scénario, Bloodstorm,  sur ma série de livres avec Karl Kane. Mon dernier roman avec Karl Kane, The Dead of Winter, vient de sortir, et j’ai deux autres livres dont la sortie est prévue pour la fin de cette année. On m’a demandé d’écrire des livres pour jeunes adultes, mais en ce moment je n’ai pas le temps.

Peux-tu nous parler de la série policière Karl Kane qui doit paraître au Seuil ?
Karl Kane est un détective privé qui paraît causer plus de problèmes qu’il n’en résout ! Dans sa jeunesse, il a été témoin du viol et du meurtre violent de sa mère. Le même homme a violé et poignardé Karl plusieurs fois, le laissant pour mort, la même nuit. Bien des années après, Karl a une chance de se venger, quand il a l’occasion de tuer l’homme en question. Mais sa conscience ne lui permet pas de le faire, chose qu’il regrette plus tard car l’homme continue à tuer, deux jeunes filles, le dimanche de Pâques. Karl se reproche leur mort, et traîne sa culpabilité, qui le change pour toujours. Il n’est pas au-dessus de la loi quand il s’agit de faire sa propre justice contre les gens mauvais. Il est dans les dettes jusqu’au cou, et a une ex-femme qui l’a quitté pour une autre femme. Son ex-beau-frère est chef de la police, mais Karl pense qu’il est impliqué dans des assassinats politiques qu’il a réussi à couvrir jusque-là. Karl espère rendre tout ça public un jour. Karl Kane est un mec très terre-à-terre au grand cœur, mais avec un petit portefeuille. Un peu comme moi !

quais du polar 2013 065Tu nous as rendu visite à Lyon pour Quais du Polar 2013, que représente la France pour toi ?
La France est très importante pour moi. C’est devenu ma deuxième maison. Les Français ont été très gentils et très accueillants avec moi. Je suis venu en France pour la première fois l’an dernier pour des festivals polar et j’étais très nerveux de ne pas savoir si les gens en France aimeraient mon style. Heureusement, ils ont l’air d’apprécier mes livres, et l’an dernier j’ai été sélectionné pour le prestigieux Grand Prix de Littérature Policière. J’ai été très étonné quand mes éditeurs m’ont annoncé cette grande nouvelle. Je fais de mon mieux pour aller à tous les festivals de littérature en France, mais malheureusement je ne peux aller à tous.

Quel sera ton mot de la fin pour cette interview ?
Paix, justice, liberté et égalité pour tous.